Pérégrination avec Gaëlle Bourges

Propos recueillis par . Publié le 31/08/2020



Pause estivale pour certain·e·s, tournée des festivals pour d’autres, l’été est habituellement l’occasion de faire le bilan de la saison passée. Cette année, ce temps initialement festif portera les stigmates de la crise sanitaire liée au Covid-19 qui a entraîné la fermeture des théâtres et la mise en suspens des activités liées à la production, à la création et à la diffusion du spectacle vivant. Pour cette quatrième édition des « Entretiens de l’été », nous avons pensé qu’il était essentiel de faire un état des lieux auprès des artistes mêmes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi de plein fouet cette brutale mise à l’arrêt. Alors que la situation se décante progressivement, de nombreuses idées ont pris racine dans les réflexions des acteur·rice·s du secteur artistique et culturel. Cette période de pause imposée est ici l’occasion de poser des mots sur des enjeux cruciaux des politiques publiques, ou de manière souterraine dans les pratiques personnelles des artistes, et de voir dans quelles mesures, pour certain·e·s, cette crise a questionné ou déplacé leur travail. Rencontre avec Gaëlle Bourges.

Lorsque Ma Culture m’a proposé de répondre à son questionnaire, j’ai voulu décliner – non pas que je trouvais les questions inintéressantes, bien au contraire ; mais parce que je n’aime pas répondre sur les questions d’actualité. Tout ce que j’arrive à penser – si j’arrive vraiment à penser d’ailleurs – est dans les textes que j’écris ou co-écris pour les spectacles que je fais. Je me permets donc cet exercice : répondre à chaque question par pièce interposée, avec un extrait choisi méticuleusement. J’espère que la lecture de ces textes – non publiés à ce jour – ne sera pas aride. C’est en tout cas un travail de « dissociation » qui sera peut-être intéressant : on lira sans voir ce qu’il se passe sur scène. C’est au prix d’une coupure physique : elle est d’actualité.

Le secteur du spectacle vivant a traversé de nombreux phénomènes sociaux et environnementaux ces dernières années : les gilets jaunes, nuit debout, #meetoo, la crise écologique, etc. Ces différents mouvements ont-ils impacté votre pratique, fait émerger de nouvelles réflexions dans votre recherche, votre manière de concevoir le travail ?

Réponse avec un extrait du spectacle Ce que tu vois, créé en 2018.

Les sept coupes de la colère des combattants

Alors j’entendis des voix fortes sortant de la MégaZone qui dirent aux sept messagers : « Allez, et répandez sur les capitales de la finance les sept coupes de la colère des combattants. »

Coupe n°1

La première coupe provoqua des ulcères moraux.

Coupe n°2 et n°3

La deuxième et la troisième coupes changèrent l’eau de la mer, des fleuves et des fontaines en sang – le sang d’un mort.

Coupe n°4

La quatrième coupe provoqua une chaleur dévorante qui ne bronza pas les hommes, mais les brûla.

Coupe n°5 et n°6

La cinquième coupe coula sur les marchés financiers. Et les marchés s’effondrèrent et devinrent ténèbres. Et les actionnaires se mordirent la langue de douleur. 

La sixième coupe se déversa sur le grand fleuve d’Eurostat ; et son cours asséché ouvrit un chemin aux rois du marché chinois – ils achetèrent en Grèce une bonne partie du Port du Pirée. 

Les grenouilles 

Puis le dragon, la Bête de la grande distribution, et la Bête de la Croissance – cette fois déguisée en faux prophète de l’austérité – vomirent des esprits impurs. Ces esprits démoniaques étaient semblables à des grenouilles. Ils propageaient des rumeurs dégoutantes qui semaient la discorde, et ils allaient vers les présidents directeurs généraux des chaînes hôtelières pour les assembler au combat, au grand Jour du Tourisme planétaire.

Et les esprits démoniaques assemblèrent les présidents directeurs généraux au lieu qui, en hébreu, s’appelle Armageddon, et en anglais Disneyland.

La 7e coupe 

Le septième messager répandit sa coupe dans l’air et une voix forte se fit entendre depuis la MégaZone qui dit : « C’en est fait de Disneyland ».

Aussitôt, il se fit des éclairs et un grand tremblement de terre, et ce tremblement de terre fut si grand que jamais les hommes n’en ont ressenti de pareil depuis qu’ils sont sur la terre. Toutes les îles s’enfuirent et les montagnes disparurent. Et une grande grêle tomba du ciel sur les hommes et les hommes blasphémèrent la MégaZone à cause de la plaie de la grêle, parce que cette plaie faisait grand tort à l’industrie touristique. 

La grande prostituée sur les eaux

Puis Agnès me dit :

« Viens. Je te montrerai la grande prostituée assise sur les grandes eaux.

Avec elle ont forniqué les rois des marchés qui se sont saoulés du vin de sa lubricité. »

Et Agnès me transporta en esprit dans l’InfraZone. 

Je vis là quelqu’un qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à Alice. 

Elle chevauchait une bête écarlate couverte de noms de blasphèmes ayant sept têtes et dix cornes. Elle était vêtue d’écarlate et de pourpre, chamarrée d’or, de pierres rares et de perles. Elle avait à la main un vase tout en or débordant des abominations et des souillures de sa fornication. 

Sur son front, un nom écrit : « Mystère, Babylone la grande, mère des prostitutions et des abominations de la terre ».

La voyant, je m’étonnai d’un grand étonnement.

Agnès me dit alors : « Pourquoi es-tu étonné ? ».

Je m’approchais de la femme. C’était bien Alice, la femme revêtue de soleil. 

Et elle me dit : « Je vais te dire le mystère :  il n’y a pas de femmes de mauvaise vie, il n’y a que de mauvaises institutions régies par la brutalité des normes. Il n’y a que des formes de pouvoir qui règlent les usages individuels des corps tout en produisant le désastre collectif », et elle tourna les talons. 

Alors je me penchais vers la bête de la Grande Distribution et lui dis : « Babylone, c’est toi ! »

Puis je vis un des messagers sortir de la MégaZone ; il criait de toutes ses forces : « elle est tombée, elle est tombée la grande Babylone, et avec elle toutes les smart villes du smart monde où une smart poubelle fait bien plus partie de « la société » qu’un clochard ou un rustre ! ».

Alors un messager fort coupa le réseau des grandes villes : tous les flux furent bloqués, et les villes se remplirent de démons de la distribution désespérés, car ils ne pouvaient plus rien vendre.

Et les marchands pleuraient car personne n’achetait plus leur cargaison. 

Ainsi d’un blocage, les mégalopoles furent ruinées en une heure.

La chute de Babylone (chanson)

Il était un petit homme,
Pirouette, cacahouète.
Il était un petit homme,
Qui avait une drôle de maison. (Bis)

La maison est en carton,
Pirouette, cacahouète,
La maison est en carton,
Les escaliers sont en papier. (bis)

Un avion à réaction,
Pirouette, cacahouète,
Un avion à réaction,
A rattrapé le bout du nez. (bis)

Mon histoire est terminée,
Pirouette, cacahouète,

Mon histoire est terminée,
Messieurs, Mesdames, applaudissez ! (bis)

La saison dernière, en plus du mouvement #meetoo, plusieurs lettres ouvertes et articles de presse ont révélé au grand jour de multiples situations d’abus de pouvoir et de hiérarchie écrasante dans le milieu de la danse. Comment ces « révélations » ont-elles circulé dans le milieu de la danse ? Avez-vous constaté des prises de conscience ou des changements autour de vous ?

Réponse avec un extrait du spectacle Je baise les yeux, créé en 2009.

Gaspard Delanoë : Est-ce que ce que vous êtes amenées à représenter correspond à l’imaginaire du vieux mâle blanc occidental ?

Marianne Chargois : Eh bien je ne sais pas ce qu’il a dans le crâne, ce vieux mâle blanc occidental, et hétérosexuel, car vous ne l’avez pas dit, mais j’imagine que c’est inclus dans le package. Enfin, de toute façon c’est comme tous les stéréotypes, on en entend beaucoup parler mais au final, c’est comme la chasse au Dahu. Après, oui, nous sommes une image idéalisée de la femme du point de vue de l’homme, c’est-à-dire une femme toujours souriante, toujours sexy, toujours très excitée sexuellement, bien-sûr toujours d’accord pour la petite affaire, et des femmes qui ne parlent pas, parce que ça fait débander.

Gaspard, Gaëlle et Alice : Oui.

Marianne Chargois : C’est donc une féminité qui les rassure sur leur virilité, et c’est une féminité qui ne ressemble pas à celle de leur femme ou de leur mère, car l’objet d’amour n’est pas le même que l’objet du fantasme sexuel.

Alice Roland : Je ne sais pas si c’est vrai, cette histoire de sexe … 

Gaëlle Bourges : En tout cas c’est exactement le contraire de ce que j’ai dit tout à l’heure.

Alice Roland : Le contraire de ce que j’ai dit moi ?

Gaëlle  Bourges : Non, de ce que j’ai dit moi.

Alice Roland : Je vais dire alors le contraire de ce que dit Mademoiselle X. 

Marianne Chargois : Ah ?

Alice Roland : Et aussi le contraire de ce qu’a dit Madame Bourges…

Gaëlle  Bourges : Ah bon.

Alice Roland : Je pense à une collègue qui a créé un numéro intitulé « Le cafard » … 

Gaspard Delanoë : Un numéro d’obédience kafkaïenne ?

Alice Roland : Oui, c’est ça. Et je ne sais pas si l’érection kafkaïenne est un phénomène très courant chez le vieux-mâle-blanc-occidental-hétérosexuel, mais ce qui est sûr, c’est que j’aimerais suivre les pas de cette collègue, participer moi aussi à cette magnifique utopie du cafard : une danse érotique innommable. 

Gaspard Delanoë : Madame Bourges, quelque chose à ajouter à cela ?

Gaëlle Bourges : Oui, absolument, je crois qu’on va dans le sens des normes majoritaires : on fait tourner À PLEIN la grosse machine hétérosexuelle- « hétérofliquée » comme disait le FHAR dans les années 70. 

Gaspard Delanoë : Le FHAR : le Front homosexuel d’action révolutionnaire. 

Gaëlle Bourges : Oui. Alors pourquoi ? Eh bien parce qu’on travaille à partir des quatre pré-supposés de base de la grosse machine, soit :

1- on présuppose que les hommes sont hétérosexuels, et que donc ils aiment être excités par des femmes ;

2- on présuppose que les femmes sont hétérosexuelles, et que donc elles aiment exciter les hommes ;  

3- on présuppose que les femmes n’aiment pas seulement exciter les hommes mais qu’elles aiment exciter aussi les femmes. Elles sont donc BI-SEXUELLES ! Ce qui est doublement excitant ;

4- on ne présuppose jamais que les femmes sont des lesbiennes qui n’aiment pas du tout les hommes.

Gaspard Delanoë : Il n’y a pas de gouines ?

Gaëlle Bourges : Non, il n’y a pas de gouines officielles ; et si on l’est, on reste tout à fait discret. Lors de mon embauche, le caissier m’a d’ailleurs dit comme pour me rassurer : « ne t’inquiète pas, y’a pas de lesbiennes dans l’équipe ».

COMME POUR ME DISSUSADER DE MOUILLER VRAIMENT dans les shows lesbiens ? OU AU CAS OÙ J’AURAIS PEUR DE SENTIR LES SÉCRÉTIONS VAGINALES DE MA COLLÈGUE SUR MA LANGUE ? 

En tout cas, pas de lesbiennes mais pas non plus de personnes TRANS, de personnes DRAG, de personnes floues, etc., ce qui est totalement excitant pourtant. 

Alice Roland : Ah oui ! Et alors que lorsqu’on rentre dans cette toute petite loge, qui est pleine, du matin au soir, de quoi ? … De femmes ! Eh bien on pourrait parfaitement imaginer, là, la naissance d’un kolkhoze lesbien, c’est-à-dire une association pour plus de solidarité entre femmes du même sexe, qui partageraient équitablement l’argent gagné sur le dos de l’autre sexe.

Gaspard Delanoë : Oui, c’est une bonne idée, vous en avez parlé au parti socialiste ? 

Alice Roland : Non.

Gaspard Delanoë : Une question d’ordre général à présent : comment avez-vous eu l’idée de faire du strip-tease ?

Mademoiselle Blaise ?

Alice Roland : C’est très simple. Quand j’ai décidé de quitter l’Éducation Nationale, j’ai trouvé que le strip-tease était un excellent moyen d’exercer un métier de la scène à la fois ni trop précaire, ni trop compromettant. 

Sur la question de la précarité, je m’étais fourrée le doigt dans l’œil. On dépend toujours, au moins autant qu’ailleurs, du bon vouloir de ses employeurs. 

Bon, et pour la compromission… On parlait tout à l’heure, vous vous souvenez, du VMBOH, le vieux-mâle-blanc-occidental-hétérosexuel, ce type mythique, fascinant, qui rôderait au fond de nous comme au fond d’un marécage … et qui nous imposerait une façon de bouger, une image. C’est vrai qu’à toutes, à un moment donné, le strip-tease nous a posé la question de la compromission : est-ce qu’on n’est pas en train d’endosser un rôle immonde, de faire régresser les mœurs, qu’est-ce qu’on trahit ? À qui, ou à quoi, fait-on violence quand on fait du strip-tease ? 

On piétinerait le féminisme…

Gaspard Delanoë : Vous pensez à Simone De Beauvoir ?

Alice Roland : Oui, on piétinerait Simone De Beauvoir. 

Gaspard Delanoë : Piétiner Simone de Beauvoir…

Alice Roland : Voilà. En tout cas, il y une forme de complaisance à ne produire que du divertissement. C’est révoltant. Mais on peut faire des distinctions sur ce qu’on accepte ou pas. Par exemple, je veux bien réaliser des actes sexuels. De même que je veux bien – non, je ne veux pas – travailler à la solde de grands groupes pour lesquels je n’ai aucun désir – par exemple, je ne ferais pas Mickey chez Euro Disney.

Gaspard Delanoë : Pas de désir pour Mickey ?

Alice Roland : Non très peu.

Gaspard Delanoë : Ah bon. Mademoiselle Bourges?

Gaëlle Bourges : Madame Bourges.

Gaspard Delanoë : Oui, Madame Bourges ?

Gaëlle Bourges : Pas de désir pour Mickey.

Gaspard Delanoë : … Mais dans un autre secteur peut-être ?

Gaëlle Bourges : Du désir pour l’art contemporain. Mais soit on gagne des sommes obscènes d’argent en art contemporain, soit on n’en gagne pas du tout – alors autant faire un métier qui a directement trait à l’obscène et faire du fric avec ça. 

Alice Roland : Oui, c’est important de préciser que montrer nos culs est le moyen d’avoir la liberté financière pour refuser de participer à une forme d’art qui lècherait le cul des banques. Donc c’est lécher des chattes pour ne pas lécher des culs véreux – de banquiers.

Gaspard Delanoë : C’est une forme d’alternative ?

Gaëlle Bourges : C’est une forme de résistance. 

En tant que chorégraphe, envisagez-vous la création comme un outil de contre-pouvoir ?

Réponse avec un extrait du spectacle Conjurer la peur, créé en 2017.

En juillet 2016, juste avant de me rendre à Sienne, je suis dans le train, de retour de Lausanne. La 3G fonctionne mal dans les vallées, mais j’arrive à télécharger des bouts du dernier album de Radiohead sur mon téléphone portable – le premier morceau que je peux écouter en entier s’appelle « Daydreaming ». 

Je suis en route pour le festival d’Avignon, dans le Sud de la France, je me suis complètement coincée le dos et j’ai du mal à rester assise dans le fauteuil étriqué du train sans avoir mal. Je vais à une sorte de grand oral pour ma prochaine création, que je vais appeler « Conjurer la peur », comme le livre de Patrick Boucheron.

Tous les programmateurs sont assis autour d’une table et m’écoutent, certains sourient, d’autres font la gueule. Je suis tendue mais je fais le job. Je leur montre une série d’images de la fresque italienne, des objets dérivés. Je les commente. Certains rient, d’autres s’occupent avec leur téléphone portable. Je pense à la chanson de Radiohead que j’ai écoutée la veille dans le train, avec ces paroles à la fin que je trouve étranges : « Just happy to serve, just happy to serve you. » Être heureux de servir. Mais servir qui ?

Je viens d’acheter « Discours de la servitude volontaire » de La Boétie. J’y lis cette phrase : « Il ne peut entrer dans l’esprit de personne que la nature ait mis quiconque en servitude, puisqu’elle nous a tous mis en compagnie ». Quand exactement se sent-on en compagnie ? 

Quelques jours après le grand oral à Avignon, je suis à Sienne. Palazzo Pubblico. C’est ma deuxième visite. Comme la veille, je m’arrête dans la sala del mappamondo – du nom d’une mappemonde tournante, peinte par Lorenzetti. Elle a été détruite, et on ne voit plus que les traces que sa rotation a gravées dans le mur. Je me tourne et regarde encore une fois l’immense Maestà de Simone Martini. Une musique débile s’écoule sans fin depuis deux enceintes près de la chapelle. Un panneau indique que c’est une installation éphémère. Tant mieux.

J’entends une voix française qui commente avec assurance l’œuvre de Martini. Elle explique que le visage de Saint Paul, à l’extrême gauche de la fresque, s’est effacé à cause du sel qu’on stockait dans les étages du dessous. Je me demande pourquoi c’est le visage de Paul qui a disparu, et pas celui de Pierre ou de Jacques. Est-ce que c’est parce qu’il est mort décapité ? La voix poursuit, indiquant que « sel » a donné le mot « salaire ». On devrait tous savoir ça.

Je quitte la sala del mapamondo et entre dans la salle de la paix. 

Je suis sous la ronde des neuf danseurs travestis quand la guide et son groupe entrent dans la salle à leur tour ; je suis en train de prendre des notes – la couleur des robes et des bandeaux dans les cheveux pour chacun des neuf danseurs. Jaune pour Marianne ; bleu pour Agnès ; bleu gris pour Phlaurian ; rouge pour Alice ; rose pour Guillaume ; rouge pour Marco ; orange pour Matthias ; rose pour Camille. 

Tout à coup la voix française m’interpelle de manière hyper agressive : 

« Non mais vous allez arrêter, oui ? ». 

Je ne réagis pas car je pense que la voix s’adresse à quelqu’un d’autre. Mais la voix s’approche de moi et répète : 

« Vous allez arrêter, oui ? »

Je lève la tête et me trouve nez à nez avec la guide, qui essaie de voir ce que je note sur mon cahier.  

« Depuis la Maestà, vous me suivez. C’est une visite privée et payante je vous signale, et vous n’avez pas le droit de m’écouter. Montrez-moi votre cahier. 

Je sais que vous notez ce que je dis. »

J’ai un premier réflexe : lui montrer mon cahier. We’re happy to serve you. C’est la honte totale – pas seulement cette guide, mais mon réflexe.  Je déglutis, garde mon cahier serré contre moi et m’éloigne, mais tout le monde me regarde, même ceux qui ne parlent pas français. Je ne suis pas « en compagnie ».

Ce qui est vraiment horrible, c’est que j’étais exactement sous la danse, qui est un des effets du bon gouvernement.

Comment le confinement a-t-il bouleversé votre pratique, votre travail ? Cette crise sanitaire a-t-elle entraîné de nouvelles questions, réflexions chez vous, amené à reconsidérer votre pratique ou votre recherche ?

Réponse avec un extrait du spectacle OVTR (ON VA TOUT RENDRE) créé en 2020.

Il n’y a pas longtemps, j’ai voulu revoir la maison de Chateaubriand. C’était le début du printemps, le temps des fleurs avant la feuillaison. Un ciel mi-figue mi-raisin. 

La Vallée-aux-Loups est à deux lieues et demi de Paris.

En arrivant, je ne reconnais rien. Tout a été « arrangé » – avec sens de circulation, parkings et un magasin Truffaut qui remplace une ancienne pépinière.

Je trouve enfin l’entrée du domaine de l’écrivain quelque part dans le parc, mais bizarrement la grille est fermée. Je m’adresse au gardien, qui me donne une réponse à peine audible tellement il parle bas : un des agents d’accueil est tombé malade – Covid 19 – et la direction a fermé la maison précipitamment. 

C’était deux jours avant le grand confinement. 

Ça n’aurait pas dérangé Chateaubriand. Il aurait continué d’écrire, et son personnel aurait continué à faire les courses. C’était plus commode d’être riche au 19e siècle. Comme aujourd’hui. 

Chateaubriand rêvait d’une Grèce secrète, jusque dans son refuge de la Vallée aux Loups – comme Malraux et tant d’autres, qui cherchent encore le berceau de l’Europe. Quel concours de circonstances a pu créer autant de petits garçons cherchant à téter le sein d’un fantôme ? 

Chateaubriand n’avait pas trouvé la Grèce qu’il cherchait lors de son voyage : il était tombé sur trop de Turcs et d’Albanais – on dirait qu’il y a toujours trop d’Orient dans le couffin de l’Europe. Et l’Orient, ça excite ou ça dégoute, selon – en tout cas ça ne va jamais. Quand les grecs exilés de l’Empire ottoman débarquent au Pirée et qu’ils inventent le rebetiko, ça n’a pas été. 

Je suis sûre que la cariatide du British Museum à Londres a un goût secret pour le rebetiko. Et qu’elle est indifférente à la pop britannique. D’ailleurs elle n’était pas blanche – si c’est ça qu’on veut dire quand on dit « européen » – pas plus que ses compagnes, ni qu’aucune des sculptures du Parthénon, colorées comme des camions de cirque. 

Si un ambassadeur grec avait pillé Buckingham Palace, est-ce que les Beatles auraient été un groupe grec ?

J’ai toujours détesté les Beatles. En matière de musique britannique, je préfère largement le punk rock.

Avez-vous constaté des prises de conscience de la part de certains artistes, des théâtres, des changements structurels ou une remise en question des paradigmes du milieu du spectacle vivant, autour de vous pendant/après le confinement ?

Réponse avec un extrait du spectacle Le bain, créé en 2018.

Le rossignol est un oiseau timide et discret, qui se camoufle dans l’épaisseur des fourrés ou des arbres. On l’entend plus souvent qu’on ne le voit. 

Il chante du haut d’un perchoir situé à la cime d’un buisson ou sur la branche basse d’un arbre – et non pas « sur la plus haute branche » comme une chanson fameuse l’a colporté.

Contrairement à une autre opinion répandue aussi, le rossignol ne chante pas uniquement la nuit. On peut l’entendre à midi. Mais il est vrai que son chant est encore plus beau quand le soleil est couché.

Son répertoire est étonnamment varié et agréable : phrases flûtées, mélodiques et répétées. Son chant se marie magnifiquement au vent dans le feuillage des arbres, au clapotis de l’eau.

Car le rossignol s’installe volontiers près d’une rivière, d’un étang ou d’une mare, car là où il y a de l’eau, la végétation est fournie et il peut s’y cacher aisément pour chanter.

Les trilles du rossignol sont tellement beaux qu’ils étaient jadis réputés calmer la douleur, accélérer les guérisons ou adoucir la mort. 

Le chant mélodieux du rossignol peut donc consoler. 

Et qui n’a pas besoin d’être consolé ? 

Puisque le monde est fait de peu de justice et de beaucoup d’injustice, le rossignol est l’oiseau rêvé quand on a de la peine.

Le confinement a automatiquement mis en stand-by votre tournée et les résidences de votre prochaine création. Ces annulations et reports ont-ils ou vont-ils engendrer sur le long terme des conséquences sur votre compagnie ou vos prochaines productions ? Comment envisagez-vous la rentrée, la saison à venir ?

Réponse avec un extrait du spectacle Ce que tu vois, créé en 2018.

La MégaZone charge les bêtes 

Après tout cela, j’entendis dans la MégaZone un grand bruit comme une grande troupe qui disait : 

« Le brutal désaccord avec les politiques d’austérité est un désaccord éthique, un désaccord sur ce qu’est vivre bien. L’enjeu du conflit, c’est admettre que l’idée du bonheur qui veut s’imposer partout ne nous convient pas : nous ne voulons pas être travailleurs, ni économes, ni sobres, ni honnêtes, ni diligents, ni tempérants, ni modestes, ni discrets, ni normés. »

Et le messager me dit : « Écris : ces paroles des combattants sont véritables. »

Et je me jetai à ses pieds pour l’adorer mais le messager me dit : « Garde-toi bien de m’adorer. Je suis comme toi un compagnon dans l’épreuve ».

Et je vis alors la MégaZone s’ouvrir et un combattant parut sur un cheval blanc. Camille était dessus et ses yeux étaient comme flamme de feu et il avait sur son vêtement et sur sa cuisse un nom écrit, un nom qu’on pouvait lire. Il sortait de sa bouche une épée à deux tranchants pour frapper les pros-austérité, les nationalistes, les climato-sceptiques, plus tous ceux qui sont excités par les crises, les désastres et les cracks boursiers et je vis la Bête de la Grande Distribution et les rois des marchés assemblés pour faire la guerre à celui qui était sur le cheval ; mais la Bête de la Grande Distribution fut prise, et avec elle la Bête de la Croissance – toujours déguisée en faux prophète de l’austérité, et qui avait fait de faux prodiges, etc.

Et les deux bêtes furent jetées vives dans l’étang brûlant de feu et de bulles spéculatives. 

Et les adorateurs des bêtes furent tués par l’épée qui sortait de la bouche de celui qui était monté sur le cheval.

Et les oiseaux se soûlèrent de leur chair comme dans le film d’Alfred Hitchcock. 

Puis je vis descendre de la MégaZone un messager qui avait la clé de l’abîme et une grande chaîne dans sa main. Il prit le dragon, l’ancien serpent qui est le Diable, et Satan et LVMH ; il le lia pour mille ans et il le précipita dans l’abîme.

Et après que mille ans se seront accomplis, LVMH serait délié et il séduirait encore les quatre coins du globe mais il serait tué une bonne fois pour toutes, de nouvelles villes éco-solidaires seraient construites, les zones à défendre ne seraient plus envahies par les forces de l’ordre, on n’userait plus le monde, les minorités ne seraient plus insultées ni stigmatisées ni assassinées, etc. 

Bref, on attendrait la fin. 

Gaëlle Bourges va présenter sa nouvelle création OVTR (ON VA TOUT RENDRE) les 5 et 6 novembre 2020 au Tandem, Scène Nationale de Douai-Arras. Photo © Danielle Voirin.


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