Wo-man & Point Zéro, Amala Dianor

Propos recueillis par . Publié le 14/01/2022



Formé initialement à la danse hip-hop, Amala Dianor développe une écriture singulière à la croisée de la danse urbaine et de la danse contemporaine. Depuis plus de dix ans, le chorégraphe glisse d’une grammaire à l’autre avec virtuosité et articule les disciplines à travers de nouveaux espaces de rencontres et de travail. Avec ses nouvelles créations Wo-man et Point Zéro, Amala Dianor remet en jeu son écriture et son plaisir de danser pour et avec d’autres corps. Dans cet entretien, il aborde sa relation avec la danse hip-hop et revient sur le processus de création de Wo-man et Point Zéro.

Votre dernière création Wo-man (2020) pour la danseuse Nangaline Gomis s’inspire de votre pièce Man Rec (2014), votre premier solo. Pourriez-vous revenir sur l’histoire de cette nouvelle pièce ?

J’ai rencontré Nangaline en 2018 dans le cadre de ses études au CNSMD de Lyon. Elle m’avait sollicité pour que je lui transmette un extrait de Man Rec pour son solo de fin d’année. À cette même période, je commençais à travailler sur la reprise de cette pièce avec un autre danseur mais après plusieurs séances de travail en studio, je me suis rendu compte que transmettre ce solo n’allait pas être possible. Cette pièce est tellement personnelle, liée à mon parcours et mon histoire, que ça ne faisait pas sens de la faire danser par une autre personne. Puis j’ai recroisé Nangaline deux ans plus tard dans un projet de Noé Soulier et j’ai repensé à la manière dont elle s’était approprié la matière de Man Rec. Je lui ai alors proposé non pas de reprendre cette pièce mais de la recréer à partir de sa propre histoire. Il y avait aussi pour moi une évidence de lui proposer cette danse car je sens des similarités dans nos histoires respectives : Nangaline est métis sénégalaises, je suis originaire du Sénégal, et nous avons chacun commencé la danse en autodidacte, elle en danse africaine, moi en hip-hop, avant d’intégrer une école de danse contemporaine.

Comment s’est passé le processus de (re)création ?

Nous avons créé tous les deux Wo-man pendant le confinement à la Maison de la danse de Lyon. C’était beaucoup moins difficile que pour Man Rec, qui avait été un processus solitaire. Je garde un souvenir très laborieux de cette création : je m’étais enfermé seul pendant trois semaines dans un studio pour me confronter à moi-même. Je suis très content du résultat, car cette pièce conserve l’essence du solo original et s’inscrit dans mon projet plus global qui est de révéler les danseuses.eurs tels qu’elles.ils sont sur scène. C’est très rare que je sois pleinement satisfait d’une pièce car je suis exigeant et j’ai du mal à faire abstraction des faiblesses ou défauts d’une chorégraphie. Mais cette fois-ci je me suis laissé transporter par l’interprétation de Nangaline. Elle porte désormais cette danse et j’ai hâte de voir comment, dans quelques années, elle l’aura amenée encore à un autre endroit.

À cette même période vous avez initié le trio Point Zéro. Pourriez-vous revenir sur la genèse de cette pièce ?

C’est aussi un projet qui est né pendant le premier confinement. J’avais terriblement envie de partager avec des amis le plaisir d’être sur scène et j’ai commencé à imaginer des petites formes. J’ai convié Mathias Rassin que je connais depuis vingt ans et Johanna Faye avec qui j’avais collaboré en 2013 pour ma pièce Parallèle (2013) juste après la création de ma compagnie. Je souhaitais les retrouver sur scène le temps d’une pièce pour traverser ce que nous sommes en tant que danseurs et croiser nos parcours, sachant que nous avons chacun.e une approche différente de la culture et de la danse hip-hop. Cette pièce a été l’occasion de revenir à la source, comme un flash-back où nous étions il y a plus de vingt ans. C’est un processus qui nous a beaucoup questionné sur nous-même et qui a ouvert énormément de champs de réflexion.

Quels rapports entretenez-vous chacun.e avec la culture/pratique du hip-hop ?

Pour ma part, même si je me suis éloigné de la danse hip-hop, je reste très proche de cette culture. Je garde des souvenirs joyeux et festifs de cette période, chaque occasion de danser était de bons moments passés avec des amis et de la musique. Matthias a été danseur debout puis breaker et son rapport au hip-hop est beaucoup plus nerveux que le mien. Il a énormément navigué dans l’univers des battles avec beaucoup de pression et il garde des séquelles physiques de ses prouesses techniques. Johanna, qui vient du break, a elle aussi un rapport « conflictuel » à cette culture. D’abord, parce c’est une femme, qu’elle a évolué dans le milieu parisien et qu’elle a abandonné le hip-hop pour se consacrer à la danse contemporaine. Même si nous avons chacun.e une histoire différente et que nous sommes à des endroits différents en termes de recherche artistique, le fait d’être de la même génération nous permet d’avoir un terreau commun sur lequel baser notre dialogue.

La musique occupe une place importante dans la dramaturgie de Point Zéro. Vous avez à disposition sur le plateau des pads sur lesquels vous pouvez activer chacun de la musique. Pourriez-vous partager le processus avec le compositeur Awir Leon ?

Je souhaitais que chacun.e puisse à un moment prendre le contrôle de la situation et changer de musique pour déployer sa danse. C’est aussi un moyen montrer qu’on peut composer de manière instantanée, par accumulation. J’ai travaillé encore une fois avec Awir Leon, qui accompagne mes créations depuis de nombreuses années. Sur cette pièce, nous avons poussé un peu plus loin un concept que nous avions abordé sur une précédente création, Quelque part au milieu de l’infini. Awir a séquencé les éléments qui composent un track sur des pads numériques, en réalisant des lignes de percussions, mélodies, bass, etc, qui sont en accès libre sur scène. Chaque représentation est donc l’occasion d’expérimenter de nouvelles compositions musicales instantanées en même temps que de nouvelles structures chorégraphiques.

Vous avez un parcours de danseur hip-hop. En tant que chorégraphe contemporain, ressentez-vous toujours cette étiquette ?

Même si j’ai été formé au CNDC d’Angers qui est une institution dédiée à la promotion et l’enseignement de la danse contemporaine, c’est toujours difficile de se détacher de l’étiquette de « chorégraphe hip-hop ». Je ne peux pas nier mon appartenance au milieu de la danse hip-hop : j’ai évolué dans l’univers des battles, j’ai grandi avec les valeurs du hip-hop et ces principes me définissent aujourd’hui en tant qu’adulte. Il y a cette volonté de toujours se dépasser pour chercher le meilleur de soi-même et garder un esprit positif. C’est très important pour moi de véhiculer de la bienveillance, de ne jamais tomber dans la facilité et de ne jamais agir de manière négative. Je continue aussi à assister à des battles et je suis fasciné de voir l’évolution et la créativité de la nouvelle génération. En tant que danseur, j’ai pris beaucoup de temps pour parvenir à trouver mon identité. Et aujourd’hui, je pense que mon écriture chorégraphique et mon esthétique appartiennent bien à la danse contemporaine. Et même si je travaille avec des interprètes issus de cette discipline, je crois que notre recherche se déploie au-delà des cases dans lesquelles certains souhaitent à tout prix voir mon travail.

Wo-man & Point Zéro, chorégraphie Amala Dianor. Musique Awir Léon. Avec Nangaline Gomis et Amala Dianor, Johanna Faye, Mathias Rassin. Costumes Laurence Chalou. Photo Point Zéro © Romain Tissot.

Du 25 au 29 janvier au Théâtre des Abbesses, dans le cadre du Festival Faits d’hiver


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