Shannon Cooney, Fluid Resilience

Propos recueillis par . Publié le 19/07/2022



Avec Fluid Resilience, la chorégraphe canadienne Shannon Cooney crée un trio sensible au mouvement de l’eau. Trois danseur.se.s partagent l’espace dans une circulation fluide, faisant affleurer un rythme partagé comme une donnée commune subtile, une source bien vivante. Alliant la danse à la pratique cranio-sacrale, qui s’intéresse à la circulation des fluides et à leurs impulsions qui parcourent le corps, l’artiste offre un moment pour reconsidérer notre façon de se mouvoir, de se tenir immobile dans le monde, et nous invite à porter une autre qualité d’attention à la dynamique des relations présentes en nous, entre nous, dans l’espace entre êtres vivants.

Peut-on commencer par préciser les spécificités de la thérapie cranio-sacrée, qui fait partie de votre approche chorégraphique ? 

La thérapie cranio-sacrée est une branche de l’ostéopathie. Un des principes de base de cette technique de soin est de sentir le flux du liquide céphalo-rachidien, ce rythme profond inscrit dans le corps. C’est un impulse très profond, qui nous anime toutes et tous. En le ressentant sous ses mains en tant que thérapeute, et en le faisant sentir à la personne qui vient consulter, il est possible de proposer des impulsions douces à l’organisme pour qu’il trouve ses propres ressources de guérison, d’équilibrage. Je me suis dit que si cette dynamique des fluides faisait tant de bien à sentir, à recevoir et à donner, ce serait sûrement intéressant de changer un peu le paradigme, de la déplacer du champ thérapeutique en cherchant à l’investir dans nos corps dansant dans l’espace. Cet impulse rythmique qui est au cœur de la pratique cranio-sacrée m’attirait en tant que principe à transmettre à d’autres corps. J’ai donc commencé à l’enseigner dans le champ de la danse. Et ce faisant, à remarquer par exemple que la réciprocité, l’empathie pouvaient se ressentir dans cette circulation, à l’endroit de ce rythme fluide. Et j’ai souhaité fabriquer des pièces qui partageraient cela avec le public. 

Comment avez-vous rencontré la pratique cranio-sacrée à l’origine ? 

Dans les années 1990, j’ai rencontré Robert Harris, un thérapeute cranio-sacral qui vivait sur la même île que moi à Toronto. Je travaillais à l’époque avec un chorégraphe dont le travail était très physique, virtuose, dans un style néo-classique qui était intense pour le corps. On m’avait recommandé Robert, il s’est avéré que nous étions voisins. Je l’ai rencontré et nous avons commencé à échanger abondamment. J’ai pris plusieurs sessions et commencé à étudier avec lui. A ce moment là, j’étais donc à la fois danseuse interprète, chorégraphe, thérapeute en formation et je commençais à faire des allers-retours entre la danse et la pratique cranio-sacrée.

À quoi ressemblait votre travail chorégraphique à ce moment là, et dans quelle mesure cet apprentissage de la pratique cranio-sacrée a commencé à influencer votre écriture ? 

Il m’intéressait de créer du mouvement à partir de formes improvisées. Si j’ai été formée avec un bagage technique et formel important, je me suis rapidement intéressée à l’improvisation, à chercher comment en faire une matière à partir de laquelle écrire. Je travaillais en lien avec des musiciens et des compositeurs, et l’on expérimentait en improvisant en direct, cela produisait des moments incroyables. En parallèle, l’apprentissage de la thérapie cranio-sacrée me permettait de continuer à danser : lorsqu’une blessure survenait j’allais à une séance, et lorsque je retournais danser en studio j’aidais des collègues danseur.ses qui avaient des problèmes d’épaules, d’articulations à leur tour. Au départ, ces deux pratiques étaient séparées, jusqu’à ce que je commence à chercher d’autres façons d’écrire la danse, d’autres façons de faire. 

Comment ces deux pratiques se sont-elles rencontrées ?

J’ai commencé à extraire des observations de ma pratique d’enseignante pour les injecter dans mon écriture chorégraphique, afin de créer des partitions, improviser, créer des formes performatives qui pourraient refléter ce qui émergeait de ces moments d’enseignement. J’ai commencé à travailler par exemple avec ce que j’appelle « moveable cinema » ou cinéma mobile, une pratique de regard active, qui permet d’être en relation avec le corps en mouvement, sans dériver dans une zone où l’on s’absente complètement à soi-même. Il s’agit plutôt d’être engagé.e, bien présent.e, et par ailleurs connecté.e à ce rythme interne qui pulse en nous. Être en relation avec différentes couches de conscience, sans se laisser glisser dans le sommeil ou dans un nulle part, ni être hyper alerte et hyper actif, c’est l’endroit que l’on travaille aussi en tant que thérapeute et qui est intéressant à proposer aux danseur.ses.

Comment, de cette exploration, est née la création du trio Fluid resilience ?

Je vais prendre quelques détours pour répondre et rassembler les sources du travail. Une amie biologiste, le Dr. Allyson Quinlan, a partagé avec moi ses recherches sur le concept de résilience. Sa recherche met en pratique la théorie de la résilience en observant différents contextes naturels, liés à la présence de l’eau notamment, sur les rives canadiennes, en Arctique. Elle étudie entre autres les façons dont les espaces naturels évoluent et s’adaptent aux changements, et dont nous, êtres humains, sommes en relation avec la biosphère. Nous faisons toutes et tous partie du même espace de vie, et sommes co-responsables de la façon dont les choses se déroulent. Allyson et moi sommes amies depuis l’enfance, nous avons été activistes ensemble, avons pris part à de nombreuses manifestations. L’entendre parler de ses recherches m’a semblé une voie optimiste, qui propose autre chose qu’une vision sombre et apocalyptique. Elle mêle les notions de responsabilité, de savoir, d’inter-connexion et d’action. Un chemin de réflexion s’est dessiné, et j’ai aussi entamé une discussion avec Igor Dobricic, dramaturge avec lequel je travaille depuis de nombreuses années. Nous en sommes venus à nous intéresser plus précisément à une part de la nature à laquelle je me sens particulièrement sensible, l’eau. Tant la quantité d’eau présente dans notre corps, l’eau contenue dans une multitude d’endroits dans la nature, que la qualité fluide qui la caractérise. J’ai donc commencé à travailler avec cette notion de dynamique des fluides, qui est autant liée à l’essence de l’eau qu’à la conscience des êtres vivants, respirants, constitués de cellules. Si l’on prend un arc de temps long, voici comment le travail a émergé !

Cette approche de la résilience est donc en lien avec des principes qui fondent l’approche cranio-sacrée, en terme de rythme, de flux, d’équilibre notamment ? 

Oui, et je précise qu’il ne s’agit pas de la même chose que la résilience socio-psychologique, que l’on connaît mieux et dont nous avons largement entendu parler pendant la pandémie notamment. La résilience dont il est question ici est particulièrement attentive aux relations avec la biosphère et à ses capacités d’adaptation. Maintenant, si nous regardons notre propre santé, en tant qu’être vivant notre organisme est conçu pour réagir et s’adapter pour trouver un équilibre vers la santé : si l’on se coupe le doigt par exemple la peau se répare seule. La pratique cranio-sacrée s’intéresse justement à favoriser les conditions pour que le corps puisse trouver des voies de guérison, trouver des endroits de repos profond notamment. Dans son travail, le Dr. Allyson Quinlan parle de cela, la nature étant de même capable de s’auto-réparer, dans une certaine mesure. Mais une part de notre monde a trop compté sur le fait que la nature allait « rebondir », se remettre, récupérer. Or elle a besoin de bonnes conditions pour y parvenir. La résilience parle aussi de la réalité des seuils, lorsque l’on passe certains seuils il n’y a plus de points de retour vers le mieux. 

Deux interprètes collaborent à vos côtés pour cette pièce, Jared Gradinger et Sigal Zouk, comment leur avez-vous présenté le travail, par quelles étapes êtes-vous passé.e.s ? 

Jared et Sigal sont deux artistes merveilleux, comme l’est aussi Jan Burkhardt, qui sera avec nous à Nyon. Chacun.e travaille de son côté avec des pratiques méditatives. Jared mène tout un travail en relation avec les plantes, s’intéresse à l’interaction entre espèces. Sigal pratique la méditation énergétique. Nous partageons une certaine approche de la méditation, qui n’est pas collée à cette image de faire le vide en soi, d’atteindre un endroit de plénitude extatique. Il s’agit plutôt d’une forme de conscience où plusieurs points d’attention sont éveillés en simultanés, une attention multi-couches pourrait-on dire. Exactement comme lorsque l’on performe en réalité : je peux concentrer mon attention sur une chose précise, une action particulière, tout en n’omettant pas l’existence d’autres paramètres existants. En entamant ce projet, je pensais faire au départ une installation, où les visiteur.ses auraient été invité.e.s à circuler à travers l’espace, pour suivre le trajet de l’eau, goutte à goutte, avec un jeu sur l’acoustique, sur les sons émis par son mouvement. Mais lorsque nous avons commencé à travailler en studio, tous.tes deux ont commencé par me demander de leur partager ma pratique, celle que j’enseigne en cours, basée sur les principes cranio-sacraux. Ce que je pensais être presque un échauffement, un point de départ, est devenu le cœur du travail, car l’intérêt était fort pour plonger et développer cette pratique ensemble. 

Comment avez-vous partagé la pratique cranio-sacrée avec les perfomeurs, en guidant par la voix, en utilisant les mains pour leur faire ressentir cette connexion à la fluidité ? 

Il y a plusieurs points d’entrée possibles, nous avons par exemple fait un travail de connexion à l’immobilité. Une partie de la pratique s’intéresse en effet à trouver des points de repos, ce qui permet de trouver une dynamique fluide. Je m’explique : lorsqu’un point d’immobilité arrive dans l’organisme, une grande part de guérison peut avoir lieu. On peut amener le corps à goûter à cet endroit là, un calme qui n’est pas dans la retenue, l’attente ou le suspens, qui n’est pas une pause mais plein de potentiel. Passer de l’état actif au repos, du système nerveux sympathique à para-sympathique, crée de la place pour que cette tranquillité puisse avoir lieu. Et depuis ce calme, une dynamique fluide peut ensuite émerger. Par ailleurs, nous nous sommes aussi appuyés sur une imagerie portée par l’eau, la nature, pour incarner ces principes là. Nous avons fait des méditations près d’une rivière par exemple, en la regardant couler, pour ressentir où cela résonne dans le corps. Puis se mettre à improviser avec la conscience du corps fluide, à partir de cette qualité là.

Comment une structure est-elle née à partir de cette exploration ? 

Lorsque j’ai laissé de côté l’idée de l’installation, j’ai commencé à proposer l’écriture de partitions à partir de la pratique. En ce qui concerne la dramaturgie, nous avons travaillé presque comme une improvisation en free jazz, avec plusieurs sections, que nous jouons jusqu’à ce que l’une soit épuisée. Nous avons expérimenté avec les sections, nous les connaissons bien. Chacune semble avoir son propre temps, son propre espace, et nous adaptons l’ordre de jeu en fonction de ce qu’il se passe sur le moment : si l’on sent le public assoupi ou au contraire dans une attention très soutenue, nous proposons telle ou telle partie pour changer l’atmosphère ou venir contraster. Nous jouons avec la dimension temporelle, avec les combinaisons possibles.

La qualité fluide et dynamique s’inscrit dans l’espace entre vous, dans vos déplacements et se traduit aussi dans la façon dont vous travaillez avec le regard, qui semble être un canal de communication important dans la pièce. 

Oui, ce travail avec le regard fait partie de ce que j’appelle « moveable cinema » ou cinéma mobile, c’est à dire d’élargir le ressenti et la conscience de la vision en mouvement. Cette pratique met au travail la présence de façon subtile, ouvre en large part le domaine sensoriel, propose des façons différentes d’être en lien avec les autres. Et c’est aussi reconnaître la présence du public comme faisant partie de cet espace fluide, les inclure sans réclamer de participation. C’est quelque chose que j’adore lorsque j’assiste à ces moments-là : l’inter-connectivité qui existe, sans dramatiser quoi que ce soit. 

En proposant ce travail, quel genre d’atmosphère voulez-vous créer, proposer au public présent ?

Je peux partager quelques retours que nous avons reçu après la présentation du projet en intérieur, en 2020. Des restrictions s’appliquaient pour pouvoir recevoir le public dans l’espace, en terme de proximité et donc de relations que nous pouvions établir avec celui-ci. Un des principes de la théorie de la résilience est que la nature est un système complexe et adaptatif. Alors, nous avons intégré cette donnée adaptative à la pièce, à notre propre organisation. Plusieurs personnes ont aimé ressentir le mouvement, la dynamique fluide qui passait pour elles par le corps, de façon empathique, ce qui était bien-sûr génial à entendre. Lorsque quelqu’un est témoin d’un mouvement exécuté avec une certaine fluidité d’action, comme en miroir on remarque soi-même quels endroits sont loin de cette sensation de fluidité, et quelque chose s’adoucit dans son propre corps. D’autres encore ont été happées par la dynamique de relation qui se tisse entre nous trois pendant la performance.

Qu’est-ce qui anime cette dynamique de relation au sein de votre trio, justement ? 

Je dirais que nous sommes dans cette pièce dans un activisme doux. J’ai pris part à des marches, des mouvements de protestation, des manifestations par le passé. Et au fil des années, il m’est apparu clairement que l’activisme consiste aussi à commencer par agir dans sa vie quotidienne, ses alentours. Repenser ses propres relations à la biosphère, l’impact de ses actions, les changer en conséquence. Qu’est-ce que cela donnerait si l’on se mettait en mouvement par le prisme du soin, de l’attention portée au vivant et de l’état de la planète ? Prêter attention c’est le premier pas en quelque sorte, pour se sentir concerné.e, impliqué.e. On peut toujours taxer les produits, mais pourquoi ne pas plutôt valoriser l’attention ? Notre attention, dans la pièce, circule en lien avec la présence de l’eau. Que se passe t-il si je commence à me soucier du trajet qu’a réalisé l’eau que je suis en train de boire ? Dès que l’on déplace l’eau d’un endroit à l’autre cela demande de l’énergie, c’est un poids qui traverse l’espace, il y a un processus de purification, de filtration, de distribution, toute une chaîne d’actions. Une part du travail, menée en lien avec la résilience, c’est d’attirer l’attention sur cette tentative de se relationner autrement à la biosphère, de reconnaître que nous nous en sommes éloignés, que nous l’avons colonisé, que nous nous sommes comportés comme si elle nous appartenait. Dans Fluid resilience, nous faisons ce geste à plusieurs reprises, boire un verre d’eau pendant la performance, tout en adressant des intentions, une forme de reconnaissance envers cet élément. Il y a cette ouverture de conscience vers une certaine attention, un souci vis à vis de l’eau dans ce travail. Et cette attention transparaît dans notre façon d’être en mouvement dans la pièce. 

En effet, prêter attention peut être un outil politique. Cela peut-être puissant de traiter un sujet avec une perspective légèrement décalée, parfois. Pour donner de l’énergie au lieu de décourager. 

Oui. J’ai été en colère pendant très longtemps, contre les gens qui étaient dans leurs voitures au lieu d’être sur leurs vélos dans les rues de Toronto par exemple. Mon énergie changera à nouveau, sûrement, dans les dix prochaines années, mais à présent mon activisme se manifeste à travers le soin et l’attention portée, et ce qui m’importe c’est de contribuer à changer nos endroits de conscience, comme je le peux. Dans ma pratique de thérapeute, je sais que lorsqu’un.e patient.e vient en consultation, la séance va faire bouger et changer des choses dans son corps, mais aussi dans ses relations intimes, ses amitiés, ses relations de travail… Cela revient une nouvelle fois à dire que cela commence par nous, en nous. Et bien sûr j’adorerais que politiquement un parti écologiste soit au pouvoir et investisse à fond ces changements à grande échelle. Mais si l’on prend en charge nous, déjà, un certain souci des choses, si l’on porte attention, si l’on se demande comment avoir des conversations à propos du soin, c’est déjà une part. 

Tout votre temps pourrait être consacré au fait d’être thérapeute, puisque l’on parle de l’importance du soin. Pourquoi continuer à être active dans la sphère de la danse, à créer des performances alors ? Parce qu’il s’agit justement d’une expérience collective ? 

Cela continue à me sembler important en effet, je suis toujours fascinée par la danse, par l’espace que cela crée et ouvre entre les gens qui assistent à un spectacle. La danse fait partie de ma vie depuis une quarantaine d’années, c’est un endroit pour lequel j’ai un profond amour et un respect, et qui continue à me mettre au défi constamment. Le mouvement est universel, on peut aussi le prendre par là, et la danse est l’endroit où je peux mettre en pratique la création d’un espace vivant entre les gens, faire l’expérience de se connecter aux autres, sans dogme spécifique, sans narration spécifique. Cette mise en relation m’intéresse. 

Pour terminer, je me demande dans quels genres de paysages avez-vous grandi ?

Je suis née sur les rives du lac Ontario, une étendue d’eau tellement immense qu’elle ressemble à une mer intérieure d’eau douce. J’ai grandi là jusqu’à l’âge de cinq ou six ans. Puis nous avons déménagé, notre jardin ouvrait sur une étendue de verdure de quatre cents hectares, on peut donc dire que nous avons continué à grandir dehors, à l’air libre. Quelqu’un dans la famille avait aussi un cabanon au bord du lac Simcoe, qui est aussi en Ontario, où nous allions tous les étés. On peut dire que j’ai grandi là, entre l’eau et la forêt. 

Conception, chorégraphie, performance Shannon Cooney. Co-création, performance Jan Burkhardt, Sigal Zouk. Dramaturgie Igor Dobricic. Son Marla Hlady. Lumière Emese Csornai. Costumes Nina Gundlach. Biologiste, praticienne en résilience Allyson Quinlan. Production Diego Nawrath. Coproduction Tanzfabrik-Berlin, avec le soutien de far° Nyon pour la création in situ. Photo Maria Sewcz.

Fluid Resilience est présenté du 18 et 20 août au far° fabrique des arts vivants Nyon


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