Nach « J’ai besoin d’hybrider mon krump pour continuer à danser »

Propos recueillis par . Publié le 25/11/2019



Né dans la rue aux Etats-Unis, le krump s’immisce depuis maintenant quelques années dans les institutions et sur les plateaux de danse contemporaine. Popularisé par le film Rize de David La Chapelle en 2005 et par l’essor de Youtube, cette pratique urbaine s’est largement exportée à travers les continents, jusqu’à finir par occuper la scène de l’Opéra de Paris cet automne dans Les Indes galantes mis en scène par Clément Cogitore. Si le krump reste cependant peu visible dans le milieu de la danse contemporaine en France, la danseuse et chorégraphe Nach se fait remarquer en 2017 avec son premier solo Cellule. Sa deuxième pièce Beloved Shadows résulte d’un long voyage au Japon à la rencontre des maîtres butô et confirme l’intérêt toujours vivace des artistes occidentaux pour la danse traditionnelle japonaise. Du toit du Décathlon de Montreuil jusqu’aux montagnes d’Hakuba au Japon, Nach revient dans cet entretien sur son parcours et sa pratique actuelle du krump à l’image de cette danse : en perpétuel mouvement.

Vous avez commencé le krump sur le tard, vers 20 ans… Pouvez-vous revenir sur votre parcours, votre relation à la danse, avant que vous ne découvriez cette pratique ?

Avant de faire du krump je ne pratiquais pas la danse, excepté dans un cadre intime, en soirée avec des amis ou en famille. Petite, j’ai toujours été entourée par des adultes en train de danser. J’ai des souvenirs très fort de corps en sueur et de danser dans des appartements de la Cité de l’Etoile à Bobigny. Mes parents, originaires des îles du Cap-Vert, sont nés et ont grandi au Sénégal avant de venir s’installer en France. Ils dansaient aussi bien des danses traditionnelles et sociales comme le sabar et le funaná mais aussi sur la Funk, le reggae, la Motown… Mais pour moi ma relation au corps n’a pas été quelque chose d’inné : adolescente je n’étais pas à l’aise avec mon propre corps et je n’étais pas très sociable… En 2007, juste après avoir eu le bac, je décide de partir un an en Australie, avec sans doute le besoin de repartir à zéro dans un nouvel environnement… J’y ai découvert alors la liberté du corps en mouvement, et depuis j’ai toujours eu du mal à rester une année complète dans un même endroit… Lorsque je rentre en France, je m’installe à Lyon pour faire une licence d’anglais. A côté je pratique le violoncelle et je travaille dans un café en face de l’Opéra. Puis un jour, derrière la vitrine du café, je vois sur le parvis un groupe de trois jeunes en train de danser. Je reconnais aussitôt les gestes de krump pour avoir vu quelques années plus tôt le film Rize de David La Chapelle. A la sortie du travail j’ai pris mon courage à deux mains et je suis allée les aborder. Vu qu’ils venaient toujours se poser à cet endroit pour danser, je les voyais souvent et j’ai commencé à les fréquenter. J’étais curieuse et fascinée par cette danse et très vite je leur ai demandé de m’apprendre quelques gestes, la base… Je dois avouer qu’au tout début je ne ressentais rien, c’était même inconfortable, pas du tout naturel… Puis au fur et à mesure, je ne les voyais plus seulement pour traîner, mais pour pratiquer avec eux.

A quel moment avez-vous eu le déclic nécessaire pour vous sentir à l’aise ?

Je rencontre un jour une vingtaine de danseur·se·s lors d’une session à Lyon. Je découvre les grandes têtes de la discipline, chacun avait un blaze et était connu par les autres. Au milieu de tous ces hommes je vois une jeune femme avec des dreads… C’était la première fois que je voyais une femme dans ce milieu qui est très majoritairement masculin. Lorsqu’elle dansait au milieu des hommes en cercle, elle avait une présence folle, une force incroyable. Chacun de ses pas et de ses gestes était accompagné par des acclamations, des cris de la part des autres danseurs autour d’elle… Je crois que j’ai eu le déclic à ce moment-là. J’ai toujours eu un fort intérêt pour la danse hip-hop, plus jeune je regardais énormément de clips, j’étais fascinée par Aaliyah, Ciara, par les clips de Missy Elliott, et par toutes ces figures féminines afro américaines qui forçaient le respect : comment elles s’imposaient face aux hommes dans leur milieu. Je crois que je voulais, moi aussi, être puissante à cet endroit. J’ai alors continué à m’entraîner, de plus en plus, au détriment de ma pratique de la musique, je devenais obsédée par la danse… Puis j’ai commencé à participer à des sessions et j’ai découvert pour la première fois la sensation qu’on éprouve lorsqu’on est au centre du cercle, au milieu de tous les autres corps en excitation : les gens hurlent, réagissent à chacun de tes gestes, tu n’as plus peur de rien, tout devient instinctif, tu ne sais plus qui tu es ni où tu es, tu existes simplement, les gens te considèrent, tu as un pouvoir énorme à cet instant précis…En 2010, après ma licence je décide de quitter Lyon et de continuer un master de musicologie à Paris. Je rencontre alors de nouveaux danseur·se·s krump, de nouveaux lieux, une nouvelle dynamique…

Comment votre pratique du krump a-t-elle évolué à Paris ?

Grâce à des amis krumpeur·se·s de Lyon, j’ai rapidement trouvé les lieux où se réunissent les danseur·se·s pour pratiquer : dans le métro à la Défense, à Châtelet-Les Halles, sur le toit du Décathlon de Montreuil… Aujourd’hui on se retrouve sous la Géode dans le Parc de la Villette, au 104, le jeudi à la Halle Pajol… On se partageait entre nous énormément de liens videos, avec Tight Eyez, Big Mijo, des danseurs qu’on pouvait tous voir dans Rize… Et je voyais énormément de captations amateurs sur Youtube filmées dans un lieu à Los Angeles : le Gully Blokk Session. Je crois que j’ai eu besoin d’aller à la source de la discipline (le krump est né à Los Angeles dans les années 2000 suite à des émeutes raciales, ndlr) : sans prévenir personne je suis partie à Los Angeles avec une amie. Nous avons passé plusieurs jours à Compton à chercher ce lieu en demandant à des inconnu·e·s dans la rue… A la fin de la semaine nous avons finalement trouvé la salle et en rentrant à l’intérieur il·elle·s étaient tou·te·s là… Tight Eyez, etc. Personne ne faisait attention à nous, les gens s’échauffaient en petit groupe chacun de leur côté… J’étais énormément stressée… Je m’échauffais timidement de mon côté, je croisais parfois leurs regards… Puis tout le monde s’est rassemblé pour danser. Lors d’une session, il faut pousser pour rentrer dans le cercle, personne n’attend quoi que ce soit de toi, il faut prendre ta place… Mon cœur s’emballait, la pression me prenait à la gorge… au bout d’un moment un danseur a compris que j’avais envie de me jeter dans le cercle mais que c’était la première fois que j’étais là et que je n’étais pas américaine… il m’a demandé alors si je voulais y aller, j’ai fait signe que oui et je suis rentrée dans le cercle ! Ce moment a été filmé : on y voit Tight Eyez en train de me hyper, me donner de la force. Pas mal de krumpeur·se·s à Paris ont ensuite vu la vidéo sur Internet et m’ont demandé comment était L.A… J’étais fière.

En 2013, vous participez à la nouvelle création du chorégraphe Heddy Maalem, Éloge du puissant royaume avec d’autres danseuses et danseurs krumpers. Comment êtes-vous passée de cette pratique « urbaine » à danser sur « un plateau » ?

Après mon master en musicologie, je travaillais en tant qu’assistante de programmation et d’action culturelle pour un festival jeune public à Montreuil. Un ami danseur me parle d’une audition pour la nouvelle pièce d’un chorégraphe contemporain avec des danseur·se·s krump. Dans un premier temps je n’y vais pas mais mon ami insiste pour que je participe à une nouvelle audition car le chorégraphe ne trouvait toujours pas de danseuse… Finalement je passe l’audition devant Heddy Maalem et je suis sélectionnée pour participer au projet… Je quitte mon travail et je découvre alors le monde professionnel de la danse : la création contemporaine, être interprète pour un chorégraphe, l’intermittence… Son regard et sa manière de travailler nous ont énormément déplacé·e·s dans notre pratique et notre façon de concevoir la danse. J’ai appris à m’échauffer, à entretenir mon corps, à travailler en groupe… C’était pour nous une nouvelle réalité : on découvrait le monde de la danse contemporaine comme des enfants, on parlait sans filtre avec les directeur·rice·s de théâtre… Nous avons été en tournée avec cette pièce pendant 4 ans : nous sommes allé·e·s partout en France, en Europe, à Dubaï, en Corée… Après l’aventure d’Éloge du puissant royaume tou·te·s les danseur·se·s ont plus ou moins quitté le milieu de la danse contemporaine pour reprendre leur pratique du krump. J’ai senti pour ma part que j’avais encore besoin de danser et de travailler avec des artistes : Heddy m’offre le solo Nigra sum, Pulchra es avant de partir à la retraite, je collabore en 2016 avec Bintou Dembélé pour son duo S/T/R/A/T/E/S quartet, je m’essaie au théâtre avec La neuvième nuit nous passerons la frontière de Marcel-Louis Bozonnet, je collabore en 2018 avec Johanna Faye pour son trio Afastado Em.

En parallèle de ces différentes collaborations, vous vous aventurez en 2017 dans la création avec votre premier solo Cellule.

Cette transition vers l’écriture a été très naturelle : après l’expérience de plateau en tant qu’interprète j’ai eu envie de créer quelque chose de plus personnel, qui m’appartient. Heddy m’a toujours répété qu’un·e bon·ne interprète n’était pas forcément un·e bon·ne chorégraphe, et inversement… Il a eu une importance majeure dans la suite de mon travail, pour ma culture chorégraphique, pour affirmer la spécificité qui faisait de moi une artiste à part entière et ma volonté de poursuivre ensuite cette pratique en tant que chorégraphe. Je me suis profondément questionnée sur ce qui m’animait en tant que danseuse, en tant qu’artiste. C’est à cet endroit-là que j’ai commencé à développer ma recherche, en puisant à l’intérieure de moi-même, dans mes peurs, mes doutes, mes désirs, mes amours, ma propre histoire…

Quels étaient les enjeux, pour vous, de transférer cette pratique urbaine au plateau ?

En tant que chorégraphe, le plateau a été un nouvel espace de liberté, comme la rue avait pu l’être lorsque j’ai commencé à danser. Pratiquer dans la rue m’a permis de sortir d’une solitude, de vivre une fraternité, une masculinité, un rapport aux autres très fort que je n’aurais sans doute jamais éprouvé dans un autre contexte… Je me suis énormément questionnée sur ce déplacement, sur ma nécessité à vouloir être seule au plateau… Je suis allé chercher cette énergie qui m’anime lorsque je danse au milieu des autres krumpers. Dans une battle je sens cette énergie qui monte juste avant de me jeter dans le cercle, je sens mon visage qui change face à mon adversaire, je suis comme possédée par une énergie qui déborde. Je souhaitais amener cette puissance au plateau, où je ne suis plus contre un adversaire mais face à moi-même. Aujourd’hui je peux dire que les sensations que j’ai lorsque je suis sur scène sont aussi puissantes que lorsque je suis noyée dans l’agitation d’une session ou d’une battle… Mon écriture du plateau reste d’ailleurs profondément liée à une forme d’improvisation que je retrouve aussi lors de ces moments. La recherche en studio a permis d’analyser cette écriture, cette gestuelle, trouver les occurrences, isoler des mouvements, travailler des états de corps… Si je fais des spectacles aujourd’hui, je continue toujours d’aller à des sessions, de prendre des workshops avec des krumpeur·se·s, de faire des battles… Je ne veux pas perdre cette sensation dans mon corps, je veux rester connectée à l’énergie qui transpire de ces lieux…

Votre nouvelle création Beloved Shadows résulte d’une résidence à la Villa Kujoyama à Kyoto. Comment est née cette envie d’ailleurs ?

Je sens que j’ai besoin, si je veux continuer à danser, de rencontrer de nouvelles personnes, de nouvelles manières de bouger, de me confronter à d’autres cultures, à d’autres regards. Après toutes ces années, je crois que j’ai eu besoin d’hybrider mon krump pour continuer à danser. C’est pour moi essentiel de stimuler mon écriture, de provoquer des expériences… Je suis partie six mois au Japon car je nourrissais un fantasme autour de cette culture, et tout spécialement pour le butô et son histoire. Je crois que ma curiosité est née lorsque j’ai vu pour la première fois des photos de butô… J’avais eu le même sentiment de répulsion lorsque j’ai découvert le travail d’Antoine Agatha. Je trouvais ces photos extrêmement perturbantes mais elles me fascinaient dans leur étrangeté. Mon intérêt s’est intensifié lorsque j’ai découvert que le butô était apparu, comme le krump, en réaction à un événement violent : ces deux danses prennent chacune racine dans la douleur, la révolte… Puis en voyant certaines photos de Tatsumi Hijikata, je me suis mise à voir des similitudes physiques entre les deux disciplines : les corps y sont tordus, les visages sont grimaçants… Corporellement, je sentais des connexions extrêmement fortes avec cet imaginaire, j’avais réellement besoin de faire ce déplacement, d’aller à la source de ces images, de traverser moi aussi ces états de corps…

Vous êtes partie à la rencontre des grands maîtres du butô. Comment sest déroulée votre recherche sur place ?

J’ai profité d’être sur place pour me confronter à un maximum d’enseignements différents. J’ai fait un stage avec Moe Yamamoto, qui est un ancien danseur de Tatsumi Hijikata. Nous avons pu avoir accès à ses notes, à des images… Je me souviens avoir marché pendant une demi-heure en imaginant que j’étais une fleur pleine de pollen… Ces exercices à partir d’images concrètes m’ont vraiment questionnée sur mon propre corps et sur les images que j’incarne lorsque je danse du krump. J’ai également fait un stage avec Akira Kasai. C’était extrêmement particulier car, contrairement aux autres stages que j’ai pu faire, j’étais la seule étrangère et il n’y avait pas d’interprète pour faire la traduction des consignes… Akira Kasai proposait des exercices qui mettaient en jeu le ressenti et la pesanteur : l’exploration du corps était très différente de celle que j’avais eue avec Moe Yamamoto. J’ai aussi pratiqué avec Nobuyoshi Asai, qui est un ancien danseur de Sankai Juku. Contrairement aux autres maîtres butô que j’ai pu rencontrer, Nobuyoshi et moi faisons partie de la même génération. Nous avons pu longuement discuter, échanger sur nos pratiques respectives, parler de ma présence ici, de ma recherche personnelle, de l’hybridation du butô… Mon expérience la plus marquante reste mon stage avec Akaji Maro et les membres de sa compagnie Dairakudakan. C’était dans la vallée d’Hakuba aux pieds des montagnes. Nous étions une trentaine de danseuses et danseurs, des Japonais, des Européens, des Chinois… On se levait tous les matins à six heures, on lavait nos dortoirs, on préparait à manger ensemble, on avait des activités sportives… On pratiquait différentes formes d’exercices tous les jours… Je me souviens que j’étais extrêmement fatiguée car les muscles que j’utilisais ici n’étaient pas les mêmes que ceux que j’avais l’habitude d’utiliser avec le krump… Le troisième jour tous les hommes se sont fait raser la tête lors d’une cérémonie. J’ai demandé à participer et ils m’ont rasé le crâne aussi… A la fin du stage, nous avons présenté un spectacle avec des chorégraphies très précises et burlesques : nous étions nu·e·s en string, peints entièrement en doré, certain·e·s avaient des lanières en cuir, Akaji Maro était en robe de mariée avec une perruque blanche et une grande moustache… C’était une expérience bouleversante que je n’oublierai jamais.

Aujourd’hui, avec du recul, comment ce déplacement a-t-il nourri votre pratique du krump ?

Déjà, être baignée pendant plusieurs mois dans ce contexte très particulier a provoqué des changements dans ma danse. Au bout de quelques mois, le chaos parisien, le métro, etc., ont commencé à me manquer… Depuis toujours ma pratique du krump se nourrit énormément de l’agitation de la ville, du bruit, de la vitesse, du flux des corps… Quelques mois avant tout ça, je dansais dans les favélas de Medellin en Colombie ! Au Japon, il y a un autre rapport à l’espace, tout semble être extrêmement maîtrisé… et cette forme de sérénité peut, chez moi, ironiquement, épuiser mon énergie… Cependant, cette lenteur caractéristique dans le butô a ouvert de nouvelles portes sur la manière d’envisager les forces à l’intérieur de ma pratique. Le krump est brut, dans l’urgence, les gestes sont comme des impacts. Cette autre temporalité du mouvement dans le butô m’a donné envie d’explorer et de me laisser le temps de vivre les sensations qui me traversent, mais surtout de les contempler. J’ai vu dans le butô quelque chose proche du krump, dans la manière que j’ai de m’offrir aux autres. C’est extrêmement dur pour moi de me laisser regarder dans cette lenteur, j’ai l’impression d’être vulnérable, de révéler d’autres états de fragilité.

Étape de travail vue au Festival C’est Comme Ça ! organisé par L’échangeur CDCN-Hauts-de-France. Photo © André Baldinger.

Beloved Shadows, les 12 et 13 décembre au CDCN – Atelier de Paris


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/nach-beloved-shadows/