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Maxime Kurvers, Idées musicales

Propos recueillis par Wilson Le Personnic

Publié le 8 avril 2021

Depuis plusieurs années, le metteur en scène Maxime Kurvers explore dans ses projets son rapport à l’historiographie théâtrale « à la faveur d’un étonnement anthropologique ». Avec sa dernière pièce Idées musicales créée à La Pop la saison dernière, il continue d’habiter les pourtours du médium théâtral et imagine ici un récital expérimental de musique pour un piano à queue. Dans cet entretien, Maxime Kurvers partage les réflexions qui circulent aujourd’hui dans sa recherche, notamment son intérêt pour l’expérience de la communauté au théâtre. Rencontre.

Après Dictionnaire de la musique créé en 2016, ta dernière pièce Idées musicales explore à nouveau le médium musical. Comment ces deux pièces se répondent ou se complètent ? Peux-tu revenir sur la genèse d’Idées musicales ?

Je sors souvent d’une création avec en tête plusieurs idées de pièces à venir, généralement issues des échecs, des rebuts, des manques du travail précédent. Toutes ces idées de pièces à venir ne sont (heureusement !) pas toujours réalisées (pour des raisons de calendrier, de manque de production, ou plus personnellement de mon intérêt pour telle ou telle idée qui s’estompe avec le temps). Dictionnaire de la musique a par exemple été pour moi un échec sur le plan théâtral de par son protocole hyper conceptuel, sa rhétorique anti-spectaculaire, l’absence apparente d’affects sur scène…. Et j’ai abandonné ce spectacle avec en tête deux possibilités qui me permettaient de continuer mon travail. La première a été de chercher à mettre en scène, au contraire, mon amour du théâtre, ma croyance dans ce qu’il permet de créer un imaginaire commun. Et ceci a finalement produit La naissance de la tragédie, créé en 2018. La seconde possibilité a été l’inverse de la première, une sortie de route quant au médium théâtral lui-même, un questionnement sur « qu’est ce qui peut bien encore faire théâtre pour moi et sous quels critères ? », un questionnement intime sur ma place dans le champ théâtral et sur mon métier (c’est à dire à la fois ce que je veux faire et ce que je pense savoir faire) : lorsque j’ai imaginé Idées musicales j’ai donc un peu considéré ce projet comme mon propre suicide théâtral (rire). C’est une pièce qui a en quelque sorte fait rupture dans ma méthodologie. J’étais prêt à lâcher la question de la forme, de la dramaturgie, de la scène même, pourquoi pas.

La Naissance de la tragédie, la pièce qui précède Idées musicales, semble déjà creuser ces réflexions, non ?

En tout cas, La Naissance de la tragédie m’a libérée par rapport à une certaine idée de la mise en scène qui, normativement parlant, se résume trop souvent à une position de petit chef qui contrôle l’ensemble de la représentation. La naissance de la tragédie est un spectacle qui se résume à une idée simple et un peu naïve : un acteur va raconter la plus ancienne pièce de théâtre dont nous avons les traces. Et le plan de conséquences de cette idée est totalement soumis à son interprète. C’est à dire que rien n’est réellement montré, il n’y a ni décor, ni incarnation. Le spectacle repose entièrement sur l’imagination de l’acteur, sur son récit, sur ce que ce récit produit sur lui comme sur nous d’empathie, sur notre manière de rester libres vis-à-vis de ce qu’il nomme. Il y avait donc déjà là en effet un enjeu à se retirer de la question de la mise en scène. Et à vrai dire, je suis tout à fait prêt à lâcher cette question si ça permet d’avoir plus de théâtre – et moins de… comment dire… ornements ?. Et ce que j’appelle aujourd’hui théâtre définit un espace-temps où l’imaginaire est collectivisé – ce qui peut donc avoir lieu partout et ne rejette aucune discipline. Avec Idées musicales, je crois que mon envie était de voir jusqu’où on peut étendre les limites de cette définition. J’ai donc imaginé un récital de musique, un petit concert de chambre, composé de plusieurs tentatives musicales imaginées par moi et qui pourraient suffire à organiser la représentation, à révéler une partie de sa nomenclature. Je ne suis pas certain en fin de compte que cela produise réellement un “spectacle”, mais en tout cas “quelque chose”, de l’ordre d’un laboratoire expérimental, est activé au milieu de la communauté des spectateur·rice·s.

Comment le dispositif d’Idées musicales permet et participe-t-il à cette expérience de la communauté ?

Je crois que c’est la chose qui m’importe désormais le plus dans ma recherche : performer la communauté, tenter de comprendre ses fonctions, ses possibles. Pour Idées musicales, la configuration qui installe les spectateur·rice·s et les interprètes à égalité dans un même espace, rassemblé·e·s autour d’un piano de concert, résulte de l’espace exigu de la Péniche La Pop qui a, en tant que structure dédiée à la création, produit le spectacle et accueilli sa première représentation. Et l’espace scénique était si restreint qu’on ne savait pas toujours identifier qui était spectateur·ice de qui était acteur·ice ! Je me suis finalement rendu compte que la pièce trouvait son intérêt dans un tel dispositif non séparé. Que la scénographie d’un concert de chambre permet une douceur et une amicalité que la frontalité théâtrale ne permet pas toujours. Mon premier spectacle, Pièces courtes 1-9, qui était comme une déclaration dans laquelle j’avais pu mettre mes quelques idées, envies, attentes d’alors vis-à-vis du théâtre, se finissait par une fête qui réunissait spectateur·ice·s et acteur·ice·s, organisée à l’extérieur de la salle de spectacle. On avait essayé de reprendre par cette situation, une déclaration de Jean-Jacques Rousseau contre le théâtre écrite en 1758 et qui disait : « Mais quels seront enfin les objets de ces Spectacles ? Qu’y montrera-t-on ? Rien, si l’on veut. Avec la liberté, partout où règne l’affluence, le bien-être y règne aussi. Plantez au milieu d’une place un piquet couronné de fleurs, rassemblez-y le peuple, et vous aurez une fête. Faites mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle ; rendez-les acteurs eux-mêmes ; faites que chacun se voie et s’aime dans les autres, afin que tous en soient mieux unis ». J’ai toujours admiré cette idée d’un théâtre populaire, égalitaire, et dont la force spectaculaire naîtrait uniquement du rassemblement. Je vois Idées musicales comme une veillée dont on a remplacé le piquet fleuri par un piano, c’est tout.


Aujourd’hui, plus d’un an après la création d’Idées musicales, cette volonté de former une communauté au théâtre prend une tout autre dimension… Au regard de ces 12 derniers mois, comment regardes/vois-tu cette nouvelle donnée ?

L’acteur et metteur en scène italien Dario Fo raconte qu’au Moyen-Âge il y avait l’art de la laine, l’art de la soie, l’art des maçons, et des dizaines d’autres : c’était comme ça qu’on nommait les corporations d’artisans, des associations libres dont le but était d’éviter les conflits parfois meurtriers entre concurrents. Elles servaient aussi à se défendre collectivement contre les exactions des grands négociants, contre les taxes imposées par les princes, les évêques et les cardinaux. C’est à cette époque qu’est apparue la Commedia dell’arte. De même que les corporations protégeaient le marché contre la concurrence extérieure, les comédiens dell’arte, artisans de la comédie, combattaient les troupes isolées qui sévissaient « sur la place », chassant les baladins, les saltimbanques, les groupes d’acteurs occasionnels ou amateurs. Puis les acteur·rice·s professionnel·le·s sont rentré·e·s à l’intérieur, dans les théâtres – à Paris, les troupes s’installèrent à l’hôtel Guénégaud et à l’hôtel de Bourgogne, ce qui allait devenir la Comédie française – laissant sur la place un vide grandissant. Si je parle de ça, c’est que je pense que Rousseau avait raison ! Qu’on a merdé en instituant les théâtres principalement à l’intérieur ! On a détruit – peut-être à ce moment-là – structurellement la possibilité de faire théâtre avec et auprès des gens. Et à l’heure actuelle où je pense qu’on a bien compris que nos représentant·es n’allaient pas se presser pour réouvrir les lieux d’art et de culture, je crois que ce désastre culturel met avant tout en exergue notre impossibilité à faire communauté ailleurs, sous d’autres critères – sortir en dehors des théâtres, abolir la billetterie, ça serait la moindre des choses ! – et pour d’autres publics que celui de la culture – « que chacun se voie et s’aime dans les autres » donc. Ne pas profiter de l’occasion pour essayer de renverser la vapeur par tous les moyens possibles serait d’une tristesse infinie. Personnellement, je travaille sur la conception d’une petite scène mobile d’extérieur pour le théâtre de La Commune à Aubervilliers, et sur plusieurs versions de La naissance de la tragédie cet été, à l’air libre et en plusieurs langues – français, soninké, bambara, arabe, anglais… ).

Nous pouvons constater que ton intérêt pour la musique se matérialise toujours dans le même instrument : le piano. Dans ta première création Pièces courtes 1-9 un clavecin est présent sur scène puis nous retrouvons dans Dictionnaire de la musique un piano de concert. Dans Idées musicales, toute la dramaturgie du spectacle est pensée autour de ce piano. D’où vient cette affection pour cet instrument en particulier ?

J’ai fait mes études de scénographie avec – comme beaucoup d’autres, j’imagine – ce désir d’avoir un monde à agencer. La maquette de scénographie, par exemple, c’est littéralement cette idée : tu manipules un monde entre tes mains. Et le piano a quelque chose pour moi de cet ordre là. C’est une machine à créer de la durée, des intervalles, de la hauteur : c’est en quelque sorte une petite cosmogonie, une petite maquette du monde. Il est aussi une synecdoque de la musique, c’est-à-dire qu’il contient en lui toute l’harmonie en puissance, donc potentiellement toute la musique du monde. Il est aussi l’instrument le plus polyphonique. Si on active tout le spectre harmonique du piano, on vient jouer en quelque sorte toutes les musiques du monde. J’aime cette idée : c’est ce qu’on essaie de faire dans Idées musicales en tapant sur toutes les touches du piano en même temps. D’ailleurs musicalement on appelle ça un cluster ! C’est une configuration musicale autant que médicale !

Idées musicales révèle une caractéristique commune à tes projets Pièces courtes 1-9 et Dictionnaire de la musique, dans ta manière de composer tes pièces comme un catalogue d’idées.

Oui ça avait été un choix délibéré dès Pièces courtes 1-9 dont le titre annonçait d’ailleurs le programme. Je me souviens avoir été très influencé par le cinéma de Danièle Huillet et Jean-Marie Straub, dont j’adore le travail. Il s’agissait souvent pour ellui de projeter plusieurs films assez courts (Lothringen!, Il viandante, Corneille-Brecht, Joachim Gatti, etc.) plutôt qu’un long. Ce qui permettait parfois de montrer quatre montages différents d’un même film (Schwarze Sünde), voire de montrer deux fois le même film, d’abord avec puis sans sous-titres (O Somma luce, L’inconsolable, etc.) et plus récemment de réagencer un nouveau film à partir de fragments anciens et nouveaux (Kommunisten). Et c’est finalement la séance de cinéma, dans ce qu’elle permet de rassembler ces divers petits formats, qui permettait à l’œuvre d’être commercialement viable et donc visible. Le cinéma a en fait pas mal fait ça, la danse moderne également, la musique aussi évidemment. Le théâtre beaucoup moins. Je me souviens d’ailleurs que cette décision de fragmenter la représentation en plusieurs petits spectacles était également liée à mes réflexions autour de ce qui fait spectacle et plus largement organise le rituel théâtral – et témoignait à ce propos de mon rejet de la pièce de bonne facture avec une narration linéaire imposée. Ce qu’Aristote nomme dans sa Poétique le “bel animal” (qui, comme il l’écrit, comporte un début, un milieu et une fin) et qui constitue aujourd’hui encore l’un des critères d’appréciation majoritaire de nos spectacles – ce qui est dingue quand on y pense ! De plus, Pièces courtes 1-9 étant mon premier spectacle, je ne savais pas comment m’y prendre, je ne savais pas quoi dire car j’avais à la fois rien et tout à dire ; je me devais alors d’essayer le plus de choses possibles, ne pas me tenir à une seule idée ou une seule démonstration de ce que le théâtre permet ou pas. Faire récital. Je me souviens m’être dit naïvement que le monde était trop grand pour le théâtre, qu’enfermer le monde dans une seule pièce ou dans une seule narration, ça n’était pas possible. Idées musicales est construit un peu de la même façon, mais c’est surtout un terme générique pour définir toute cette partie de mon travail – qui comporte des actions musicales, des partitions, des scénographies sonores, des textes à lire en choeur, des montages d’archives musicales ou de jeux vidéos – qui n’est pas à proprement parler théâtrale dans la forme. Cela veut donc dire que le spectacle est plutôt le récipient de toutes ces formes extra-théâtrales, que sa dramaturgie peut changer tous les soirs puisque les pièces que j’y présente peuvent changer à chaque fois. Ce qui me ravit!

Pour reprendre tes mots, tu disais plus haut “je ne savais pas quoi dire car j’avais à la fois rien et tout à dire”. Pièces courtes 1-9 a bientôt 6 ans aujourd’hui. D’un point de vue rétrospectif, comment ton regard et tes réflexions sur le théâtre, ta recherche, ton envie d’artiste, se sont-ils développés et/ou confirmés de pièce en pièce ?

Ça me semble clair que quelque chose est en train de bouger, depuis La Naissance de la tragédie je dirais, dans le sens où je m’intéresse davantage à mettre en scène plus directement mon rapport à l’historicité théâtrale. Je veux dire par là, penser l’histoire du médium, non pour donner gratuitement dans l’auto-référence ou le méta-théâtre, ni même pour en avoir une approche strictement scientifique, mais plutôt, à la faveur d’un étonnement anthropologique – se demander toujours : pourquoi la représentation ? – tenter d’en faire quelque chose qui doit être encore démontré, performé, revitalisé, défendu. C’est en ce sens par exemple que j’entends raconter, dans Théories et pratiques du jeu d’acteur·rice (1428-2021), spectacle dont les premières représentations ont été plusieurs fois reportées et toujours en attente de reprogrammation, comment l’étude des conceptions divergentes sur le rôle et la fonction sociale des acteur.rice·s au cours de la modernité théâtrale mettent en évidence la façon dont chaque époque a pu élaborer ses propres forces pour se représenter le monde. Et comment cela peut encore être pour nous, aujourd’hui, une source d’exemples et de courage pour nous reposer cette question qui dépasse évidemment le champ de l’anthropologie théâtrale : sous quelles conditions acceptons-nous d’être représenté·e·s, par qui et dans quels buts ? Si l’on considère par exemple comme trop souvent iniques les décisions qui sont prises par celleux qui organisent notre représentation – au niveau politique s’entend -, alors le théâtre, en ce qu’il performe l’idée même du lieu public, doit se déterminer face à cette situation. A nous d’y travailler ensemble à quelques outils et exemples formels pour repenser l’idée de communauté, d’équité, ou plus largement les modes de subjectivation qui restent à imaginer… et réinventer ensemble les représentations qui nous manquent.

Les théâtres et les lieux culturels ont fermé leurs portes depuis plusieurs mois et pour une durée indéterminée. La conjoncture actuelle n’a pas permis qu’Idées musicales puisse partir en tournée cette année. Comment cette « non confrontation » à un public en début de création affecte-t-elle la vie de la pièce ?

En effet, la pièce a été créée la saison passée, et toutes les possibilités de la montrer jusqu’alors ont été réduites à néant. Qui plus est, la pièce pose un problème à la situation que nous connaissons actuellement : comme je l’ai dit plus haut, les spectateur·rice·s et les interprètes sont mélangé·e·s, rassemblé·e·s autour d’un piano. La distanciation n’y est pas vraiment possible. Elle va cependant être reprise cet été et la saison prochaine (quitte à adapter les paramètres que je viens d’énoncer) : je travaille en effet à une version entre spectacle et atelier de transmission thématique au cours duquel on essaierait de rebattre les cartes de la modernité musicale (avec différents ateliers en fonction des âges). Avant chaque représentation, une sélection de protocoles (ce que j’appelle donc les idées musicales) sera travaillée pendant quelques heures avec un groupe d’amateur·rice·s et c’est finalement le compte-rendu de ce travail commun qui produira la représentation. Et au vu de la structure ouverte de la pièce, j’ai l’impression que je peux la faire avec absolument tout le monde, sans pré-requis – ce qui doit être vérifié !

Idées musicales, vu à La Pop et au Théâtre de l’Aquarium dans le cadre du festival Bruit. Conception et mise en scène Maxime Kurvers. Lumières Marion Lauriol. Photo © Jessica Pinhomme.