Massimo Fusco, Corps sonores

Propos recueillis par . Publié le 13/05/2022



Corps sonores est une installation à la croisée de l’art vivant et du soin. Pensée par le danseur et masseur Massimo Fusco, cette expérience immersive engage physiquement les participant·e·s qui, installé·e·s sur de grands coussins, sont à la fois touché·e·s par les vibrations d’un bain sonore, par des paroles entendues au creux de l’oreille, par la possibilité d’un massage et celle d’être témoins d’une danse. Dans un espace partagé, la dimension chorégraphique met ici en circulation intimité et tissu collectif, pour un moment où le corps est au cœur des attentions.

Le projet Corps sonores se présente sous plusieurs formes, selon les contextes où il se déploie, peut-être peut-on commencer par préciser les contours de la proposition ? 

Corps sonores est une installation sonore, visuelle et chorégraphique, qui offre la possibilité aux auditeur·ice·s de s’allonger sur de grands coussins-galets conçus par Smarin. Chacun·e peut alors s’il·elle le souhaite mettre un casque sur les oreilles, afin d’écouter des pastilles sonores qui sont des paroles intimes, recueillies lors de moments de conversations-massages que j’ai proposé dans des centres médicaux-sociaux. Dans ces témoignages, les personnes interrogées évoquent leur rapport à leur propre corps, à travers des histoires dont le ton passe du grave au léger. Certaines histoires entendues résonnent avec des expériences que l’on a pu vivre aussi intimement, et je trouvais intéressant de proposer cette écoute-là dans un espace public, même si le casque permet une intimité. Pour compléter, le projet propose à celles et ceux qui le souhaitent de venir prolonger l’expérience par un massage. Jusqu’à présent je proposais ces temps de massages seul, en circulant entre les corps allongés dans l’installation. Nous sommes deux à présent, puisque Fabien Almakiewicz me rejoint dans la version que l’on présente en juin aux Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis. Enfin, l’installation est aussi composée d’un bain sonore, composée par Vanessa Court, qui joue sur la vibration physique du son. C’est d’ailleurs la première chose que les auditeur·ice·s entendent en arrivant et en s’installant, c’est un premier massage.

À quel moment dans ton parcours cette considération du pouvoir physique et massant du son t’est apparu comme un terrain à explorer ? 

Je peux citer deux expériences, au cours desquelles le son m’a profondément impacté physiquement. J’ai ressenti la vibration physique du son au moment où j’ai fait des « gongs baths » ou bains de gongs. Il s’agit de séances où un musicien active des gongs alors que nous sommes allongés sur un sol en bois, et où l’on reçoit les vibrations du son par le sol. C’était une première façon d’être touché par le son et une sensation extraordinaire d’être impacté dans le corps par quelque chose que l’on ne voit pas. Il y a ensuite le fait que j’ai croisé la route de Stephen O’Malley, qui est bassiste et fait partie du groupe de métal Sunn O))) à Seattle. Il a composé plusieurs morceaux pour la pièce Crowd de Gisèle Vienne, dans laquelle je suis interprète. En allant voir ses concerts, j’ai découvert une vraie puissance, car lorsque Stephen joue de la basse il s’engage dans des mouvements de distorsion du son qui font comme un brassage physique tout autour de soi. La plupart des gens qui viennent à ses concerts s’assoient ou s’allongent sur le sol d’ailleurs, parce que le son vient résonner jusque dans les os, c’est une traversée très physique et très puissante.

Comment as-tu travaillé, avec tes collaborateur·ice·s, pour créer ce bain sonore ? 

C’est Vanessa Court qui signe le bain sonore et King Q4 qui réalise les pastilles sonores, tous deux sont co-auteur·ice du projet à mes côtés. Nous nous sommes rencontrés lors de la création de D’après une histoire vraie de Christian Rizzo. Vanessa sonorisait la pièce et King Q4 y composait la musique et jouait de la batterie sur scène. Cette rencontre m’a donné envie de travailler avec eux et personne d’autre pour ce projet. Le bain sonore s’est construit dans l’échange avec Vanessa Court. Notre désir était de créer un salon où chaque son serait capté depuis un vrai point d’écoute. C’est-à-dire que nous avons enregistré des sons plutôt organiques, naturels en pensant chaque source en relation aux corps. Par exemple, nous avons capté le son de la pluie abrités sous une toile de tente, ce qui donne une atmosphère très feutrée. Vanessa a tout de suite eu l’idée de travailler ces points d’écoute différents pour créer des atmosphères propices au recueillement, à l’attention. Nous avons ensuite pensé la diffusion en octophonie, en disposant huit enceintes tout autour du public écoutant, avec un caisson de basse installé au centre. La spatialisation du son est l’une des spécialités de Vanessa, qui est ingénieure du son avant d’être compositrice. C’est une des première fois qu’elle compose pour un projet il me semble, lui proposer de signer le bain sonore était aussi une façon de reconnaître son geste artistique en plus de sonoriser l’installation.

Si j’ai bien compris le protocole de réalisation des pastilles sonores, les paroles que l’on écoute au casque ont été recueillies pendant que tu massais des gens avec qui tu conversais en même temps. Cela signifie que la parole qui s’exprime est enregistrée à un moment très particulier, de détente, de relâchement ?

Oui en effet, les personnes sont toutes en train d’être massées lorsque je leur pose des questions et elles sont bien évidemment libres d’y répondre comme elles le souhaitent. Je recueille souvent ces témoignages au début ou à la fin d’un projet plus large. Par exemple, avec les Rencontres chorégraphiques de Seine-Saint-Denis, la réalisation de ces pastilles sonores a pu avoir lieu lors de conversations-massages avec des personnes âgées rencontrées dans quatre établissements parmi lesquels plusieurs EHPAD. Nous avons récolté la voix des personnes qui souhaitaient participer, et au cours des ateliers donnés nous proposions à la fois des expérimentations sensorielles et des mises en jeu artistiques. Le projet est nourri d’une multitude de rencontres et de strates différentes qui se tissent et c’est très beau d’observer tout ce qui s’y lie.

Le fait que vous soyez à présent deux à danser et masser au sein de l’installation est une nouvelle donnée. Qu’est-ce qui change avec la présence de Fabien Almakiewicz à tes côtés ? 

En duo, nous avons ajouté une partie chorégraphique qui intervient dans les dix dernières minutes de la proposition. C’est une danse quasi somatique, au sens où elle glisse du moment de massage des auditeur·ice·s, à un mouvement synchronisé entre nous, qui se déploie dans l’espace. Lorsque se termine le moment de massage nous avons tous deux accumulé énormément d’informations dans le contact avec l’autre. Cette danse de fin est donc comme un retour à la terre, un moment de décharge énergétique, qui s’incarne dans une danse qui vient vibrer, tourbillonner autour des auditeur·ice·s. Cette danse est inspirée de la pizzica, une danse traditionnelle du sud de l’Italie, qui est elle-même considérée comme une danse qui soigne. Elle est très peu codifiée, mais elle est ponctuée de mouvements de sauts qui reviennent, comme si le corps était secoué, qu’il déchargeait une partie de son énergie dans le sol.

Est-ce que cette danse effectuée en duo découle de l’expérience d’avoir proposé Corps sonores auparavant et de ressentir comme un besoin de créer cette danse de décharge d’énergie ? 

Tout à fait, c’est précisément le fait d’avoir expérimenté l’installation depuis le mois de juillet 2021 qui a mené à cet ajout à la fin. La première a eu lieu au 3 bis f, un centre d’art contemporain qui a la particularité d’être au sein d’un hôpital psychiatrique à Aix-en-Provence. Nous y avons été accueilli en résidence, notamment pour réaliser une pastille sonore avec des patient·e·s et soignant·e·s. Depuis, nous avons pu expérimenter l’installation une quinzaine de fois, et à chaque fois je me disais qu’avec un peu plus de temps et de moyens je m’accorderais bien la possibilité de faire une version plus chorégraphiée. Notamment parce qu’il y a une montée musicale très progressive dans l’installation et que cela me donnait envie de l’investir corporellement, et cette montée entre en résonance avec le fait de se sentir chargé d’énergies, de tensions du fait de passer de corps en corps. J’en ai parlé à Fabien Almakiewicz qui est aussi danseur-masseur, pour lui proposer de me rejoindre dans l’aventure, car cela m’intéressait de travailler autour du lien, à la fois ceux que l’on crée avec les auditeur·ice·s mais aussi entre nous deux, en tissant cette danse somatique tout autour du public. 

J’imagine que cette danse effectuée à deux n’est pas forcément visible pour les personnes qui sont allongées, ont les yeux fermés ou sont plongées dans l’écoute. Elle existe alors qu’il n’y a potentiellement pas de spectateur·ice pour la voir. 

Exactement. Nous avons fait un premier essai de cette danse de fin à la Fabrique Chaillot. Lors de notre dernier jour de résidence sur place nous avons demandé à l’équipe du lieu si elle voulait bien se prêter au jeu et tester le dispositif. Ce qui a été révélateur, c’est que les participant·e·s sont restés les yeux fermés la plupart du temps, mais pour autant tous·tes ont communiqué à la fin avoir eu la sensation physique de la danse, la perception claire de sentir Fabien et moi nous déplaçant dans l’espace. Cela m’intéresse particulièrement que ce soit une danse que l’on ressente, car elle participe au fait de proposer une dimension collective, partagée à la fin de Corps sonores. L’expérience de l’installation peut être vécue de façon assez solitaire par ailleurs, puisque chacun·e est seul·e avec son casque sur les oreilles, mais la présence de cette danse réunit tout le monde, il me semble. Elle repositionne aussi les auditeur·ice·s sur leurs pieds, comme pour les raccompagner à la fin d’une expérience de détente dont il·elle·s émergent progressivement. J’ajoute enfin que l’une des raisons qui m’a fait performer à l’intérieur de Corps sonores est ce besoin de renouer avec le contact, le toucher. Comme je suis masseur en plus d’être danseur, je vois bien que les demandes dans l’activité de massage ont explosé, comme pour beaucoup de collègues autour de moi. Bien sûr la période avec les gestes barrières, le Covid, a été particulièrement difficile pour certaines personnes et le fait de renouer avec le contact, le toucher, est aussi un point de départ important dans le désir de faire exister ce projet.

Justement, on a le sentiment que votre présence doit être très fine, entre le fait de circuler entre les gens, de les masser. On est à un endroit où les pratiques somatiques côtoient la notion de soin. Quels mots emploies-tu pour situer ces gestes et cette qualité de présence ?

On touche là au cœur de ce qui a mené à la création de l’association Corps magnétiques, qui a la volonté de réunir les pratiques somatiques comme le massage, la méditation ou le yoga et les arts visuels et vivants. Corps sonores est le reflet de ce croisement, de cette volonté de pouvoir réunir le massage et la dimension artistique dans une approche somatique, avec cette intuition qu’il était important d’accompagner les auditeur·ice·s dans leur écoute des pastilles sonores et de passer par le corps pour ce faire. Cette démarche rejoint des actions portées par l’éthique du care, c’est-à-dire la sollicitude, l’entraide, l’accompagnement. Ce sont des valeurs plutôt portées par des femmes en grande majorité dans la plupart des hôpitaux et centre médicaux sociaux où je suis intervenu, et j’ai l’impression que les prendre en charge en étant deux hommes peut être intéressant, à la fois pour changer de regard sur la masculinité mais aussi pour mettre en acte le fait que ces valeurs-là doivent être partagées de façon horizontale dans la société, entre hommes et femmes.

En tant que danseur-masseur ta spécialité est de pratiquer le massage Tui Na, peux-tu nous préciser les spécificités de cette pratique ? 

Le massage Tui Na est un massage énergétique, qui est une des cinq branches de la médecine traditionnelle chinoise. Ce qui est beau dans cette médecine traditionnelle et dans le massage Tui Na, c’est cette faculté de penser le corps et l’esprit dans un mouvement d’interdépendance. Lorsque je pratique le Tui Na, je cherche à débloquer des points énergétiques qui seraient stagnants, dans le but de faire circuler le chi, c’est-à-dire l’énergie vitale. Ce que je propose dans Corps sonores est plutôt un massage bien-être, pour accompagner l’écoute des personnes allongées et massées. J’ai la sensation que le massage permet aussi d’équilibrer le rapport entre corps et esprit, c’est-à-dire qu’il peut y avoir certains blocages psychiques que l’on arrive à faire passer par le massage en Tui Na. C’est le cas notamment du stress, cette méthode de massage est opérante pour apaiser le système nerveux.

Comment t’y es-tu formé ?

J’ai commencé le massage Tui Na à l’âge de neuf ans, d’abord par auto-message, car c’était une façon de se préparer corporellement, physiquement et mentalement à pratiquer un art martial qui s’appelle le Wu Su. J’y suis arrivé par le truchement de mon père, qui m’amenait dans les cours qu’il suivait. Le cours commençait par une heure de préparation physique par auto-message. J’y ai pris goût et j’ai voulu développer cette pratique en décidant de me former pour apprendre à masser d’autres personnes. En recevant mes premiers patients, j’ai entendu les premiers témoignages de personnes qui me parlaient de problématiques liées à leurs corps. Je me suis alors dit que si d’autres personnes pouvaient se mettre à ma place et écouter, ne serait-ce que dix minutes, cela permettrait d’apaiser nos rapports à certains problèmes que l’on rencontre toutes et tous dans la société sans que l’on en soit pour autant informé, car cette parole intime est souvent contenue. J’avais envie de pouvoir partager ces mots tout en respectant l’intimité des personnes. De là est né le dispositif avec l’écoute individuelle au casque audio, qui est en même temps un partage collectif puisque les participant.e.s écoutent la même pastille sonore au même moment dans l’installation. Je trouve beau de pouvoir découvrir l’autre par l’immatérialité de sa voix. C’est aussi une volonté de changer nos regards sur la vieillesse, la maladie, le handicap, puisque toutes ces pastilles sonores ont été réalisées dans des établissements médicaux sociaux. Il est d’ailleurs important pour moi que Corps sonores soit présenté à la fois dans des théâtres ou des musées et des centres de soin. Lorsque le dispositif est présenté dans des centres hospitaliers cela permet de réunir les personnes qui ont participé au projet mais aussi leurs familles, les équipes soignantes. Tout d’un coup le public est brassé et ce point de rencontre fait un bien fou à tout le monde, personnel soignant, encadrant·e·s, résident·e·s, public extérieur… 

Est-ce qu’à la fin de la proposition, une fois que les gens ont terminé l’écoute et reviennent à eux, il y a un temps d’échange avec vous ? 

Je vais parler du début avant de parler de la fin : nous avons d’abord pensé un temps d’accueil lorsque les gens arrivent, pour présenter l’installation, donner quelques règles du jeu, pour que tout le monde se sente à l’aise. On communique par exemple sur le fait que je vais circuler entre les corps et que si quelqu’un ne souhaite pas être touché ou massé il peut faire un signe. Et à la fin, effectivement, dans la plupart des lieux nous proposons un sas de sortie, pour échanger. Je suis aidé pour cela par l’équipe de Manakin qui produit le projet et prend en charge ces temps d’accueil et de sortie. Je prends parfois la parole et des questions arrivent à ce moment là. Parfois j’ai l’impression que l’expérience a été vécue comme une expérience artistique et qu’elle peut rester telle quelle. Il y a aussi eu de très beaux témoignages silencieux, où plusieurs personnes sont venues spontanément me prendre dans leurs bras à la fin. C’était un témoignage très fort à accueillir. Ces moments m’ont beaucoup touché, et je crois que l’accueil et la façon d’accompagner les personnes à se remettre sur leurs pieds avant de partir sont importants. Ce qui me fait penser au mouvement que l’on fait dans le massage Tui Na, on passe à la surface de la peau et l’on va aussi travailler sur des points d’acupression de façon beaucoup plus profonde, mais l’on n’oublie jamais de raccompagner la personne pour ne pas qu’elle soit trop brassée par le massage reçu. Au contraire, l’idée est que le massage puisse infuser dans le corps avec douceur. C’est aussi ce que j’essaye de faire dans Corps sonores, d’aller parfois chercher à des endroits profonds, mais en même temps de pouvoir raccompagner chacun.e sur ses pieds. 

Création Massimo Fusco. Interprétation Massimo Fusco en alternance avec Fabien Almakiewicz. Conception du bain sonore Vanessa Court. Composition des pastilles sonores King Q4. Scénographie Smarin. Remerciements Morgane Diedrich et Mai Ishiwata. Production et diffusion Manakin / Lauren Boyer, Leslie Perrin et Adèle Tourte. Photo Smarin.

Massimo Fusco présente Corps sonores le 11 juin à Mains d’Œuvres dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis.


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