Claire Jenny « Les artistes ne sont pas là pour faire la garderie ou divertir les enfants dans les écoles »

Propos recueillis par . Publié le 14/07/2020



Depuis plus de 20 ans, Claire Jenny développe une démarche artistique qui prend racine au sein d’établissements scolaires et du milieu carcéral. Que ce soit avec des jeunes enfants ou des personnes incarcérées, la chorégraphe imagine une pratique « in situ » qui se réinvente de projet en projet, toujours fondée sur les perceptions et les vécus des corps. Dans la continuité des deux dernières créations de la compagnie Point Virgule, sa nouvelle pièce à destination du jeune public T’es qui toi ? pose un questionnement sensible sur le cheminement du jeune enfant vers la constitution de la notion de soi, notamment à travers le concept du « stade du miroir ». Dans cet entretien, Claire Jenny revient sur le processus de cette dernière création ainsi que sur les enjeux de son travail mené au sein d’établissements scolaires en réaction à l’appel du président Macron invitant les intermittents à se rendre dans les écoles pour « réinventer la culture ».

Votre dernière création T’es qui toi ? s’inscrit dans une démarche artistique très large qui prend racine auprès du jeune public et du milieu carcéral depuis plus de vingt ans. Comment s’articule votre recherche avec ces publics souvent « à la marge » du théâtre ?

Le très jeune public est un magnifique public pour la danse, c’est un public qui ne se soucie absolument pas d’une potentielle narration, ils sont dans une pure réception perceptive et sensible du mouvement chorégraphique. Ce contexte permet de se plonger dans l’écriture du mouvement sans avoir de prétextes de « sens » qui vont s’appuyer sur d’autres formes de langages que celui de la danse. Depuis plus de vingt ans, ma démarche artistique se fonde sur les perceptions et les vécus des corps, sur nos aptitudes à apprendre de soi, de nous, dans le mouvement. Ces recherches caractéristiques de ma démarche artistique sont nées après avoir mené des projets de créations partagées en milieux carcéral. Je travaille avec des personnes détenues depuis plus de 25 ans. Ces projets de création m’ont amenée à questionner l’enfermement des corps et à développer des outils de travail adéquats, en rebond. Avec le recul, ces années passées à l’intérieur même de ces milieux et des individus qui y résident ont indéniablement développé une forme de sensibilité et un désir de bienveillance que je partage avec les autres artistes et professionnels avec qui je collabore. Aujourd’hui j’utilise ces mêmes outils aussi bien lorsque je suis en milieu carcéral ou à l’École. Que ce soit avec des jeunes enfants ou des personnes en situation d’incarcération, je suis dans les mêmes propositions chorégraphiques. Évidemment leurs réponses sont différentes, mais j’ai constaté que quelles que soient les conditions et les contextes d’un enfermement, le corps réagit et porte des stigmates dans sa construction, ou déconstruction…

La pièce jeune public Tiens-toi Droit !!! est née suite à une longue résidence menée en milieu scolaire. Quels sont les enjeux artistiques de déplacer « in situ » votre processus de travail ?

Poser une résidence de création au cœur d’une école résulte de plusieurs constats que j’ai pu faire au cours de ces dernières années pendant des projets d’éducation artistique et culturel, ou pendant des ateliers de pratique artistique en dehors du contexte de la classe, comme dans un préau, un gymnase…en plus d’une réflexion plus large autour du corps d’aujourd’hui dans son quotidien. L’anthropologue et sociologue David Le Breton analyse l’accélération des nouvelles pratiques du corps au cours du siècle passé, qui se sont en grande partie transformées et mécanisées. Il constate par exemple que le corps est moins actif dans ses pratiques fondamentales et quotidiennes, le corps se métamorphose en partie à cause des objets connectés qui arrivent entre nos mains de plus en plus tôt : les pouces deviennent plus efficients et virtuoses à cause de l’utilisation des téléphones ou des ordinateurs par exemple. Ce type de réflexions sont rarement abordées à travers le ressenti, l’école met généralement en jeu un apprentissage qui passe par le cognitif et rarement par le sensible. Sous l’impulsion du plan Lang/Tasca en 2001 (Éducation nationale/Culture) qui accordait à l’éducation artistique et culturelle (EAC) une véritable reconnaissance dans la politique culturelle et éducative, Alain Maugé, une des figures de l’éducation artistique et culturelle (EAC) a œuvré de longues années à la Délégation académique à l’action culturelle au Rectorat de l’académie de Versailles. Il disait que l’art à l’école n’était pas apprendre autre chose mais apprendre autrement. Nous, « artistes du corps et du sensible » sommes présents aux côtés des enseignants pour ouvrir d’autres process d’apprentissage. Nous engageons d’autres possibles, d’autres leviers pédagogiques de « savoir être » et de « savoir-faire » qui permettent d’autres possibilités, de prendre en considération les ressentis du corps et ses sensations, de comment tout ça est intrinsèquement à l’origine de la construction de l’enfant. La création de Tiens-toi droit !!! en 2013 résulte d’une longue résidence au sein d’une école élémentaire, une résidence de huit semaines étalées avec plusieurs artistes. La matière du spectacle est née de ces moments partagés avec des élèves et des enseignants, d’expérimentations qu’on a réalisées avec eux pour essayer d’apporter soulagement, réponses ou autres possibles vécus du corps au sein de l’école.

Comment ces ateliers « bougent-ils » les habitudes de la classe après votre passage ?

Les enseignants qui mettent en place ce genre d’atelier ont tous un désir de « faire autrement » et sont souvent déjà en train de se questionner ou d’opérer des changements dans leur méthode d’enseignement. Pour certains découvrir ce qu’on propose peut être bouleversant et chambouler leur conception de l’enseignement. Beaucoup d’entre eux s’empare de nos outils de façon durable. Je travaille depuis plus de 30 ans dans les écoles et j’ai réellement constaté une dégradation de l’état de corps de l’enfant. Certains n’arrivent pas à se « calmer », se poser et les nombreuses sollicitations des écrans qui les « accompagnent » de plus en plus en sont certainement une des causes. Ils n’ont simplement pas les moyens physiques pour que leurs corps se déposent. De plus, les mobiliers ne sont pas adaptables et sont rarement à la bonne taille des enfants. Ils ne touchent pas le sol avec leurs pieds ou ont les genoux sous le menton, nombreux sont dans une situation d’inconforts et n’ont pas un vécu serein du corps lorsqu’ils sont assis en classe. Pendant nos résidences, nous commencions la journée par des mises en corps, des explorations à la table, pour sentir son corps, ses appuis, trouver et éprouver des « patiences » (terminologie employée au sein de la compagnie pour désigner ces moments où les corps se suspendent dans une immobilité vivante). Les enseignants ont poursuivi ces propositions avec les enfants au-delà de notre présence et ont constaté que cette demi-heure de « perdue » chaque matin augmentait l’écoute et l’attention des élèves sur le reste de la journée.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de T’es qui toi ?

T’es qui toi ? vient poursuivre une recherche que j’ai menée aux cours des deux précédentes créations : Effigies en 2011 et Echo en 2015 (en collaboration avec Etienne Aussel – créateur d’images). Effigies est une installation vidéo danse comportementale qui explore les relations du corps féminin à son image médiatique, captée et Echo interroge plus largement la question du narcissisme. Ces deux créations cheminent vers une réflexion autour de notre relation à l’image aujourd’hui. T’es qui toi ? résulte de réflexions qui sont apparues au cours de ces deux précédentes créations avec une adresse particulière pour les très jeunes enfants. Je me suis alors posée la question « qu’est-ce que l’image pour eux ? », notamment à travers le concept du « stade du miroir », qui est un moment précis dans le développement de l’enfant où apercevoir son image dans le miroir l’amène à prendre conscience de son propre corps et à le distinguer de celui des autres. Puis en creux, cette nouvelle pièce vient aussi questionner les relations des jeunes enfants à l’image dans une époque où ils exposés massivement à tous types d’écrans, des des tablettes ou des portables de plus en plus tôt.

Pouvez-vous revenir sur le processus de création ? Quels ont été les différentes méthodes de travail avec vos collaborateurs artistiques ?

L’écriture de la pièce s’est faite en cheminement avec les quatre interprètes Marie Barbottin, Laurie Giordano, Olivier Bioret et Yoann Hourcade, la vidéaste Ludivine Large-Bessette, les scénographes Pascal Dibilio et Claude Bourgeron, le compositeur Mathieu Calmelet et la costumière Agnès d’At. Nous avons dans un premier temps fait des recherches liées aux émotions, à la mobilité du corps sans contours définis ou avec une figure plus « limitée », picturale. Pour ce qui est de la « matière » chorégraphique, j’ai imaginé un processus à partir de plusieurs tirages au sort, un peu à la manière de Merce Cunningham. J’ai découpé le corps en plusieurs fragments auxquels j’ai donné des numéros, puis des directions, puis des actions sans intention, puis des émotions que les interprètes devaient mettre en jeu sur chaque action, etc. Avec toutes ces indications les danseurs ont construit des phrases un peu improbables, l’idée était de trouver des états et des mobilités non prédéterminés. Puis il y a eu un travail d’adaptation au sein de la scénographie : une boîte en bois brut. J’en ai eu l’idée de cette objet scénographique pendant le tournage des scènes projetées dans Echo, toutes réalisées dans une grande boîte blancheJe me rends compte qu’il y a toujours eu beaucoup de boite dans mon travail, sans doute à cause des nombreux projets que j’ai pu mener autour de l’enfermement. J’avais peur que cette nouvelle boite soit ressentie comme un espace d’enfermement mais les spectateurs la perçoivent comme un espace intime agréable, comme une cabane.

Depuis bientôt 10 ans, vous mettez les « phénomènes du dialogisme » au cœur de vos processus de travail. Comment ce concept se matérialise-t-il dans vos processus de travail ou dans vos pièces ?

Je préfère le terme « dialogisme » à celui de « l’interactivité ». Cette notion a commencé à prendre de la place dans mes réflexions avec la création d’Effigies en 2011. Cette pièce est une installation comportementale qui met en jeu des images vidéos déclenchées à partir de systèmes d’interaction numériques liées aux comportements du spectateur. Cette installation fonctionne avec la présence/absence et la mobilité ou la voix des spectateurs. Ce projet a été assez vertigineux pour moi car au-delà de l’aspect ludique que représente ce genre de dispositif, ce type de projet appuie l’idée que « l’artiste propose et que le spectateur dispose. » Ces réflexions qui se matérialisaient dans ces installations vidéo danse m’ont amenée à penser autrement cette donnée-là dans les projets qui ont suivi. Dans Perspectives (2017) j’ai créé un certain nombre de matières que je choisi de mettre en jeu et compose en fonction du groupe que nous rencontrons et de l’activité que ce groupe mène.

Comment le confinement a-t-il bouleversé votre pratique, votre travail ? J’imagine aussi que plusieurs de vos projets ont été annulés ou reportés à cause de l’état d’urgence sanitaire.

Le confinement a ouvert des questionnements à énormément d’endroits et bien sûr sans aucune réponse. Je fais partie des gens qui ont eu beaucoup de mal à être dans une énergie de création pendant ces deux mois. Avoir ce temps vertigineux sans rien avoir à faire de créatif devant moi a été sans doute angoissant. Les mesures sanitaires ont également mise en crise le travail que je défends : la relation, le contact avec l’autre, le jeu avec le corps de l’autre, etc. Toutes ces réflexions se sont exacerbées par le contexte actuel. Pour ce qui est de la diffusion des pièces, nous n’avons eu que des reports et une annulation dont la cession nous a été payée. Je fais ainsi partie des compagnies qui ont eu la chance de ne pas avoir été en pleine création pendant le confinement, la pièce que nous devions présenter à l’Atelier de Paris pendant June Events a été créé en novembre 2019. Comme pour de nombreuses autres compagnies, ce report est aussi un rendez-vous manqué avec les programmateurs qui va sans doute se mesurer à l’aune de trois ou quatre saisons. L’engorgement des reports ne permettra sans doute pas non plus de voir la création de certaines pièces. Spécifiquement dans mon rôle de conseillère sur les projets d’éducation artistique et culturel à l’Atelier de Paris je me suis aussi posée beaucoup de questions sur ces projets partagés au cours de la saison. Nous nous sommes rapidement inquiétés de la façon dont les élèves qui ont des situations sociales difficiles pouvaient vivre leur confinement et de comment on pouvait être à leur côtés, de comment nous pouvions placer cette situation au cœur du sens de nos projets artistiques. Ces interrogations de l’après, du passif émotionnel ne peuvent pas rester au placard, il faut que ce soit au centre de nos projets pour la saison prochaine.

Dans son « plan pour la culture » annoncé le 6 mai dernier, Emmanuel Macron a invité les artistes à intervenir au sein des écoles ces prochains mois. Je cite : « J’ai besoin de gens qui savent inventer, besoin d’artistes et d’intermittents pour réorganiser le temps de l’école ». Ayant mené de nombreux projets aux seins d’écoles, comment avez-vous réagi à cette annonce ?

J’ai ri jaune. Il a aussi ajouté que les artistes allaient pouvoir faire leurs heures d’intermittence en participant à des actions culturelles alors qu’aujourd’hui on ne peut pas être déclaré en tant qu’artiste lorsqu’on mène des projets à l’école, on est obligé de se déclarer au régime général, donc les heures que nous faisons dans le cadre de ces projets ne peuvent pas être comptabilisées dans notre statut d’intermittent. En plus d’être chorégraphe, de par mon expertise de « la danse à l’école », je conseille artistiquement les projets d’éducation artistique et culturel. Je connais très bien ce milieu et j’ai l’extrême conscience que « la danse à l’école » est en train de se déliter. On demande aujourd’hui à des artistes non formés ou non éveillés aux enjeux de cette démarche d’aller faire un certain nombre d’heures d’ateliers de pratique dans des établissements sans connaître les enseignants, leurs projets ou les projets des établissements scolaires. Ce manque de formation est visible aussi bien chez les artistes que chez les médiateurs culturels et les enseignants. Il y avait des formations du temps de Lang/Tasca qui mêlait des artistes, des personnels de l’Éducation Nationale et des responsables de structures culturelles avec qui on pensait la notion de partenariat, les enjeux de chacun, le sens des projets, etc. J’ai déjà participé à des réunions avec une conseillère d’une ancienne ministre de la culture en charge de la généralisation des projets d’éducation artistique et culturel peu de temps après l’arrivée d’Emmanuel Macron à la présidence. Cette personne était bien consciente du manque de formation et des dysfonctionnements présents de ce système mais à l’issue de ce rendez-vous rien n’a bougé. La seule chose qu’on a généralisé à l’école c’est la chorale car ce n’est pas cher à mettre en place. Contrairement à ce que laissait sous-entendre Emmanuel Macron dans son discours, les artistes ne sont pas là pour faire la garderie ou divertir les enfants dans les écoles. Je pense que la majorité de ces gens ne se rendent pas compte de ce qui se joue à l’intérieur de ces projets artistiques à l’école, que ce sont des endroits d’expression et de construction. La pratique de la danse à l’école est la seule discipline artistique qui ne peut pas trouver d’équivalent dans les professeurs de l’éducation nationale : il y a des professeurs de musique, d’arts plastiques, de français qui sont spécialisés en théâtre, etc. La danse à l’école ne peut simplement pas se mettre en œuvre sans les artistes. Sur la proposition d’Anne Sauvage, la directrice de l’Atelier de Paris, j’ai conçu et mené une formation nommée « De l’art chorégraphique à l’innovation de projet d’éducation artistique et culturelle » au sein de ce CDCN l’automne dernier avec des danseurs, des personnels de l’éducation et des médiateurs. Cette formation a été en partie financée par la Direction Régionale des Affaires Culturelles d’Ile-de-France, ce qui confirme qu’il y a bien une prise de conscience du Ministère de la Culture à cet endroit, mais les enseignants et les médiateurs présents l’étaient sur leur temps libre et non sur leur temps de travail, peut-être qu’il faut désormais que le ministère de l’Éducation nationale ait lui aussi cette prise de conscience.

T’es qui toi ? Chorégraphie Claire Jenny. Interprètes Marie Barbottin ou Laurie Giordano, Olivier Bioret ou Yoann Hourcade. Vidéo et Lumières Ludivine Large-Bessette. Scénographie Pascal Dibilio et Claude Bourgeron. Photo Patrick Berger.

Claire Jenny aurait dû présenter T’es qui toi ? au festival June Events 2020. Suite au report des spectacles la saison prochaine, l’Atelier de Paris / CDCN a souhaité donner la parole aux artistes initialement programmé·e·s du 2 au 27 juin.


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