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2026.05 Florencia Demestri & Samuel Lefeuvre, Holobiontes

Par Wilson Le Personnic

Publié le 6 mai 2026

Entretien avec Florencia Demestri & Samuel Lefeuvre
Propos recueillis par Wilson Le Personnic
Mai 2026

Florencia, Samuel, vous travaillez ensemble depuis plusieurs années. Comment fonctionne votre duo aujourd’hui ? Quelles sont les questions ou les préoccupations qui guident votre recherche ?

Notre duo fonctionne avant tout comme un espace de recherche partagé. En travaillant ensemble depuis plusieurs années, nous avons développé une forte porosité entre nos façons de penser, d’expérimenter et de créer. Nous ne cherchons pas à fusionner nos points de vue, mais à créer un espace où ils peuvent se nourrir, se contredire parfois, et évoluer. Aujourd’hui, notre travail est principalement orienté par une réflexion sur le corps et sur la manière de le penser autrement qu’à travers un regard strictement humain, dans une approche non anthropocentrée. Même si le corps humain reste notre outil principal, nous cherchons à déplacer la focale : le considérer non pas comme un centre, mais comme un médium à travers lequel d’autres dynamiques, d’autres imaginaires, d’autres formes de relations peuvent émerger. Nous aimons la danse, mais nous cherchons souvent à lui échapper, à la contourner ou à la faire entrer par des chemins inattendus. Chaque projet remet ainsi en jeu la même question : comment les outils de la danse peuvent-ils nous mener, avec nos corps, vers un endroit qui ne soit pas centré sur l’humain ? Explorer une matière non anthropocentrée revient à chercher des dynamiques qui ne prennent pas l’humain comme point de départ, mais qui s’inspirent d’autres formes de vie, de leurs rythmes, de leurs modes d’organisation ou de leurs manières d’entrer en relation. Même si cette quête demeure en partie impossible, c’est précisément dans cet espace de frottement que notre travail trouve son moteur.

Pourriez-vous retracer la genèse de Holobiontes ? Quels ont été les moteurs de cette nouvelle création ?

Après plusieurs projets autour du corps et de la matière, nous avons ressenti le besoin d’ouvrir davantage notre regard vers les relations qui constituent le vivant. Des lectures, notamment celles de Donna Haraway et d’Anna Tsing, ont joué un rôle important. Elles ont nourri notre réflexion sur les relations interspécifiques, les formes de cohabitation et les alliances entre des mondes que l’on a souvent l’habitude de penser séparément. Dans un premier temps, ce sont les récits interespèces qui nous ont particulièrement intéressés, pour leur capacité à déplacer l’imaginaire. Mais assez vite, une question s’est posée : même lorsqu’ils parlent d’autres formes de vie, ces récits restent souvent construits depuis un point de vue humain. La découverte du concept d’holobionte a alors été déterminante. Il ne s’agissait plus d’observer des relations extérieures à nous, mais de comprendre que nous étions nous-mêmes directement concernés. Envisager le corps comme un écosystème, constitué d’une pluralité de formes de vie, produit un décentrement immédiat. Cette perspective remet en question l’idée d’un individu autonome et souverain, au profit d’une vision beaucoup plus complexe de l’identité, comprise comme un champ de cohabitations, d’interactions et de transformations continues. À partir de là, Holobiontes s’est construit comme une recherche visant moins à représenter ces relations qu’à les vivre dans le processus de création. Comment laisser ces idées agir sur les corps, sur le travail collectif, sur la manière de faire ensemble ? Plus qu’un sujet, les relations interspécifiques sont ainsi devenues un moteur pour repenser notre manière de créer et d’être en relation sur le plateau.

Pour ce projet, vous avez travaillé avec plusieurs chercheur·euse·s. Qu’est-ce qui a motivé ces rencontres et comment ont-elles nourri votre processus de création ?

La genèse de Holobiontes est aussi liée à un besoin de confronter notre recherche artistique à d’autres champs de pensée. En travaillant sur les relations interspécifiques, nous avons rapidement ressenti la nécessité de sortir de nos seuls cadres de référence et de dialoguer avec des personnes dont le travail engage ces questions autrement. Il s’agissait d’ouvrir notre travail à des manières de penser et de regarder le vivant qui nous échappaient. C’est ce besoin qui a motivé les rencontres avec des chercheur·euse·s en microbiologie, ainsi qu’en histoire et politique de la santé et de l’environnement. Ces échanges étaient portés par la volonté de comprendre comment certaines découvertes scientifiques, notamment autour des microbiotes et des écosystèmes, peuvent transformer notre manière de nous percevoir en tant qu’individus. Penser le corps non plus comme une entité autonome, mais comme un ensemble de relations actives, a profondément nourri notre réflexion et, par extension, notre pratique chorégraphique. Concrètement, ces rencontres ont agi comme des catalyseurs et ont ouvert un désir de continuité. Plus qu’une collaboration ponctuelle, elles ont esquissé la possibilité de recherches au long cours, de formes hybrides mêlant pratiques artistiques et scientifiques. Elles ont aussi confirmé pour nous que la création gagne à se nourrir de frottements entre des disciplines aux temporalités, aux langages et aux enjeux différents, et que ces frottements peuvent devenir un moteur puissant pour renouveler les gestes chorégraphiques.

Comment avez-vous initié la recherche en studio ?

Dès le début, nous avons souhaité que la recherche ne reste pas abstraite ou uniquement portée par nous, mais qu’elle puisse être partagée et vécue par l’ensemble des interprètes. Nous avons initié le travail en proposant à chaque interprète de choisir une forme de vie non humaine, animale, végétale, microbienne ou autre, avec laquelle entrer en relation pendant toute la durée de la création. Cette relation pouvait passer par l’observation, la documentation, l’attention au quotidien, ou encore par l’invention de petits protocoles personnels. L’idée n’était pas de produire un savoir scientifique, mais de cultiver un lien sensible, fait à la fois de connaissances, d’expériences vécues et d’imaginaires. En parallèle, nous avons partagé des pratiques corporelles que nous développons depuis longtemps, basées sur la décoordination, le ralentissement et le travail par accumulation. Ces matières servaient de points d’appui communs, tout en restant ouvertes à l’interprétation de chacun·e. Elles ont permis d’installer rapidement une grammaire partagée, sans chercher à homogénéiser les corps. Parallèlement, nous avons aussi instauré des pratiques collectives simples, dont la fabrication d’une choucroute par lactofermentation dès la première semaine. Ce rituel, que nous répétions à chaque résidence, a renforcé la cohésion du groupe et une attention commune aux processus de transformation du vivant.

Pourriez-vous donner un aperçu de votre processus de recherche chorégraphique ?

La recherche chorégraphique de Holobiontes s’est élaborée à partir d’un ensemble de matériaux, des pratiques corporelles, des images, des notions théoriques, mis en relation sans hiérarchie. L’un des piliers de ce travail a été le circuit bending, une pratique que nous développons depuis plusieurs années. À l’origine, le circuit bending désigne l’action de court-circuiter volontairement des instruments électroniques afin de générer des sons inattendus et non prévus par leur usage initial. Transposé au corps, ce principe devient une méthode chorégraphique de déviation : il s’agit de dérégler les fonctionnements habituels, de perturber les coordinations, de déplacer la hiérarchie de la tête et de questionner l’efficacité des appuis. Ce travail transforme en profondeur l’organisation du corps et ouvre d’autres imaginaires du mouvement. Un autre matériau important a été le jiu-jitsu, utilisé non pas comme une technique martiale, mais comme un outil pour explorer le contact, la friction, le poids et l’interdépendance. Travaillé à plusieurs, il génère des formes collectives instables, des amas où les frontières individuelles se brouillent, et où apparaît l’impression d’un organisme commun. À ces pratiques se sont ajoutées des notions telles que le time-lapse et les string figures. Le time-lapse nous a permis de penser des variations d’échelle temporelle, des accélérations ou condensations du mouvement. Les string figures, quant à elles, ont inspiré une approche de l’écriture fondée sur la circulation de motifs : chacun·e développe des formes qui lui sont propres, mais qui peuvent circuler, se transformer et se recomposer dans la relation aux autres. Ces motifs ne sont ni totalement fixes ni complètement improvisés : ils restent vivants, capables d’évoluer d’une représentation à l’autre. L’idée était de laisser ces différentes pratiques se contaminer entre elles, afin de faire émerger de nouveaux rythmes et de nouvelles organisations du mouvement, inspirées à la fois par ces pratiques et par l’observation du vivant.

C’est la première fois que vous mettez en scène un groupe aussi large. Comment cette échelle de travail a-t-elle été déterminante pour explorer, par l’écriture chorégraphique, les notions d’holobionte et de sympoïèse ?

C’était la première fois que nous travaillions à une telle échelle. Cette configuration collective était pour nous une évidence pour explorer la notion d’holobionte, qui appelle naturellement la multiplicité, la coexistence de forces, de rythmes et de modes d’organisation différents. Avec huit corps, l’écriture ne peut plus s’appuyer uniquement sur des parcours individuels, elle devient avant tout relationnelle. Travailler à cette échelle permet de rendre visibles des dynamiques, des formes d’organisation et des relations impossibles à activer dans des formats plus réduits. Il ne s’agissait pas de juxtaposer des solos ni d’unifier les corps autour d’un vocabulaire commun, mais de créer des situations où la relation elle-même devenait le moteur du mouvement. Nous avons commencé par partager des matières communes, une sorte de grammaire de base, tout en laissant une large place aux singularités de chacun·e. Travailler avec le groupe nous a amenés à repenser l’écriture chorégraphique comme un ensemble d’agencements, d’amas, de circulations et de transformations continues. Ces configurations font émerger, par moments, l’image d’un organisme commun, traversé par des tensions internes et des ajustements permanents.

Comment avez-vous imaginé l’environnement visuel et le dispositif de Holobiontes ?

Nous avons imaginé l’espace, les objets et les textiles comme des éléments à part entière du jeu chorégraphique, et non comme de simples décors. Dès le départ, l’enjeu était de sortir d’une hiérarchie où le corps humain serait central et les autres éléments secondaires. Nous voulions que l’environnement puisse agir sur les corps, les contraindre, les transformer et générer d’autres types de relations. Les objets et les textiles, développés en étroite collaboration avec Laetitia Bica et Sofie Durnez, ont été pensés comme des formes ouvertes, modulables et évolutives. La recherche visuelle développée avec Laetitia a nourri l’imaginaire de Holobiontes dès les premières étapes du projet. Son travail s’est construit autour de la déformation, des glissements d’échelle et de la fabrication de paysages hybrides. Son travail s’est construit à partir de jeux de déformation et de changements d’échelle, en utilisant des dispositifs analogiques, notamment un miroir déformant. Les images résultent de prises de vue réelles, parfois superposées à des images microscopiques, créant des glissements de perception entre différentes échelles du vivant, brouillant les frontières entre le naturel et l’artificiel. Mises en relation avec des textures issues de l’imagerie microscopique, elles créent des paysages où il devient difficile de distinguer le très petit du très grand. Avec Sofie, la scénographie et les costumes ont été conçus comme des dispositifs relationnels, pensés comme des prolongements du corps. Ils ne viennent pas accompagner le mouvement, mais le transformer, en modifiant les contours, les volumes et les continuités corporelles. Les sculptures, légères et modulables, peuvent être assemblées, déplacées et manipulées par les interprètes, ouvrant des possibilités de constructions collectives et de transformations partagées. Les costumes prolongent cette logique en jouant avec les matières, les textures et les volumes. Le plateau reste volontairement ouvert, où les formes peuvent se transformer en permanence.

Quel rôle jouent le son et la lumière dans Holobiontes ? Comment accompagnent-ils, soutiennent ou transforment la danse ?

Le travail du son et de la lumière a été pensé très tôt comme un élément actif du processus de création, en dialogue avec la danse. Nous avons abordé ces deux médiums comme des forces capables d’influencer le mouvement, les rythmes et la perception du plateau. Pour le son, le point de départ a été la rencontre avec le travail de Julien Sartorius et sa façon très concrète d’aborder la matière sonore. Il travaille uniquement avec de la percussion et de l’analogique, mais les sons qu’il produit peuvent évoquer quelque chose de très digital. Les sons ne sont jamais abstraits, ils sont toujours liés à une situation, à un espace, à une matière. Cette manière de penser le son comme le résultat d’une relation avec un environnement faisait fortement écho à notre recherche sur le vivant et les écosystèmes. Ses compositions ont d’abord été utilisées en studio comme des matériaux de recherche. La collaboration avec Lieven est ensuite venue prolonger ce travail en ouvrant un nouvel espace de transformation du son. À partir des matières proposées par Julien, mais aussi de ses propres recherches, Lieven a développé un univers sonore fondé sur la traduction, la transformation et la superposition des sources. La création lumière de Nicolas Olivier prolonge la recherche autour de l’holobionte en proposant un environnement non maîtrisé, traversé par des variations continues. Pensée comme un phénomène presque météorologique, la lumière crée des variations d’intensité et des seuils de visibilité qui invitent le regard à s’ajuster en permanence.

Le concept d’holobionte met en lumière des relations de dépendance et de coopération. En le transposant au plateau, vous interrogez nos modes de relation et nos manières d’être ensemble. Envisagez-vous la création comme un espace d’expérimentation politique ?  

Oui, très clairement. Appliqué aux corps, le concept d’holobionte fait immédiatement émerger des enjeux politiques, parce qu’il met en lumière des relations de dépendance, de coopération et de fragilité qui constituent toute forme de vie. Il déplace notre conception du sujet individuel et vient remettre en question des logiques d’individualisme, ainsi que les idées d’autonomie et de souveraineté qui en découlent. Aborder le vivant depuis l’holobionte, c’est reconnaître que toute existence est le résultat d’assemblages complexes, de relations multiples et entremêlées, toujours en transformation. Transposer cette notion dans la création revient aussi à accepter que rien n’existe de manière autonome. Les corps, les gestes, les objets, le son et la lumière sont toujours en relation, engagés dans des équilibres instables et évolutifs. Cette approche déplace des logiques dominantes de performance et de maîtrise, au profit d’une attention portée aux relations, aux dépendances et aux ajustements. La notion d’holobionte est également un outil pour pour interroger des modèles politiques dominants fondés sur l’individualisme, la performance ou la maîtrise. Cette recherche a renforcé notre conviction que le collectif n’est jamais une entité homogène ou naturellement harmonieuse. Il est au contraire traversé par des différences, des désaccords, des écarts de temporalité et de besoins. Plutôt que de chercher l’harmonie à tout prix, il s’agit d’apprendre à composer avec ces écarts. Avec Holobiontes, nous espérons proposer une expérience sensible qui ouvre d’autres façons de penser les relations, humaines et plus qu’humaines, qui nous constituent.

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