Ruth Childs, fantasia

Propos recueillis par . Publié le 11/11/2019



Avec son nouveau solo fantasia, la danseuse et chorégraphe Ruth Childs confirme son goût pour l’expérimentation et la radicalité. Après une première création, The Goldfish and the Inner Tube, en collaboration avec le musicien Stéphane Vecchione, qui explorait de manière loufoque les relations entre objets, son et corps, sa dernière pièce fantasia canalise sa recherche chorégraphique autour de la musique comme moteur pour réveiller des souvenirs kinesthésiques. A partir de musiques classiques qui lui sont familières depuis son plus jeune âge, de Beethoven à Tchaïkovsky en passant par Dvorak, la chorégraphe s’est plongée dans cette mémoire symphonique pour en faire ressurgir des réminiscences physiques. Dans cet entretien, Ruth Childs évoque sa relation à la musique, de son enfance à aujourd’hui, et revient sur le processus de travail de fantasia.

Avec fantasia, vous êtes allée puiser dans vos souvenirs personnels et votre mémoire corporelle déclenchés par la musique classique. Quelle place occupait la musique classique chez vos parents ?

Mon père est mélomane et rêvait que je devienne musicienne. Plus jeune, il aurait voulu faire de la musique mais son père voulait qu’il fasse des études plus « sérieuses ». Il a essayé de faire la même chose avec sa soeur Lucinda (Childs, ndlr) mais il n’a pas réussi [rires]. Plus tard, il a fait des études de musique électroacoustique… C’était vraiment sa passion. Il avait énormément de vinyles et écoutait tout le temps de la musique classique à la maison. Très jeune, j’ai appris le violon  avec un professeur spécialisé dans la méthode Suzuki : on jouait tout à l’oreille, sans partition… On habitait à la campagne et il arrivait que nous fassions cinq heures de voiture pour aller voir l’Orchestre philharmonique de New York ou des orchestres et des opéras au Metropolitan Opera à Manhattan… Je me souviens que dans la voiture il me faisait lire des partitions pour me préparer au concert… C’était assez intense mais j’aimais énormément la musique…

D’une certaine manière, la musique classique a été aussi votre porte d’entrée vers la danse…

Exactement. C’est par le biais de la musique que mon père m’a fait écouté que j’ai découvert mon envie de danser. Ensuite je demandais à aller voir des spectacles qui étaient joués sur des musiques que je pouvais connaître. Adolescente, c’était presque gênant car je n’avais pas les mêmes références que mes ami-e-s… J’ai commencé à m’intéresser à ce qu’écoutaient les autres adolescent-e-s de mon âge et j’ai découvert la musique pop : Madonna, Michael Jackson… Mais la musique classique est restée toujours très présente dans mon quotidien avec ma formation en danse classique… Puis forcément, lorsque j’ai commencé à délaisser le classique pour d’autres formes de danses, j’ai fini par faire un rejet de la musique qui allait avec. Lorsque j’ai déménagé à Genève pour rentrer au Ballet junior de Genève, je vivais dans un squat juste à côté de la cave12 où j’allais souvent. C’est une salle de concert en sous-sol, avec une programmation de musiques expérimentales assez pointue, à l’époque, c’était un peu underground… Puis lorsque je rentrais à New-York pour voir ma famille, je fréquentais des salles de concerts de musique punk, rock… j’allais au Chelsea Hotel pour retracer le chemin de Patti Smith, de Bowie, de Nico… sans doute pour découvrir ce que je n’avais pas connu plus jeune… Je ne pensais pas qu’un jour j’allais revenir à la musique classique…

Votre rencontre avec le musicien Stéphane Vecchione marque une nouvelle étape dans votre relation avec la musique : vous créez ensemble le groupe d’électro pop expérimentale Scarlett’s Fall en 2013. A quelles nécessités répondaient ce « pas de côté » ?

En tant qu’interprète de danse contemporaine j’ai toujours été amené à être multitâches, à parler, à chanter… Je rencontre Stéphane en 2013 sur un projet du metteur en scène Massimo Furlan. Pendant les répétitions, nous écrivons et nous interprétons une chanson ensemble mais finalement la séquence n’est pas restée dans le spectacle. C’était une période où j’écrivais beaucoup de chansons, je composais des petits poèmes, je pratiquais l’écriture par libre association… Sans trop y croire Stéphane m’a proposé de continuer à travailler ensemble et j’ai dit oui… Peut-être qu’à ce moment- là j’avais besoin de quelque chose que je ne trouvais pas dans la danse… avec mes spectacles, mes cours de danse et de yoga… Le monde de la musique est beaucoup plus rock’n’roll et spontané : tu répètes la nuit, tu ne t’échauffes pas pendant des heures, lorsque tu joues, tu as toujours très peu de temps pour t’installer et démonter, tu ne manges pas de nourriture bio, mais des pizzas et tu bois de la bière… C’est réellement un autre rythme et une autre façon de penser le travail de création. Finalement Stéphane a été une rencontre ultra créative pour moi. Désormais lorsque je travaille au processus d’un spectacle je réfléchis toujours la musique au même niveau que la danse et les arts plastiques. Lorsque nous avons créé The Goldfish and Inner Tube en 2018, nous avons conçu des orgues en plastique branchés à des chambres à air que nous manipulions. Je trouvais tellement réjouissant d’avoir créé un instrument de musique avec notre propre scénographie (40 énormes chambres à air de camion) et que tout soit interconnecté : les objets, le son et le mouvement…

Après ce premier duo, votre nouvelle création fantasia marque votre retour seule au plateau. Comment l’envie de faire un travail introspectif, à travers le prisme de la musique, et de Fantasia des studios Disney en particulier, est-elle née ?

J’ai fait beaucoup de solo ces dernières années, pour d’autres artistes, mais je n’avais jamais projeté de créer un solo de danse, ça n’a jamais été un désir personnel… Mais après toutes ces années, avant de collaborer à nouveau avec d’autres artistes, j’avais besoin de me retrouver seule sur scène et de me confronter à moi-même, à tous les corps que j’ai accumulés à l’intérieur de moi… Pour revenir à la genèse du projet, The Goldfish and the Inner Tube et fantasia sont nés à peu près en même temps lors j’étais en résidence à Berlin. Je réfléchissais à ce qui me fascinait, ce qui m’enchantait, ce qui m’excitait, ce qui chargeait mon corps de désir de mouvements, et ce qui au contraire, m’ennuyait. C’était une sorte de sondage personnel sur la magie et la banalité. Je me suis découverte une fascination pour les poissons – on retrouve d’ailleurs un aquarium avec un poisson combattant dans The Goldfish – puis pendant ces recherches je me suis souvenu d’un ballet aquatique sur la musique de Casse-Noisette dans le film Fantasia qui m’avait fasciné enfant… Je me souviens avoir fait de nombreuses improvisations en studio avec le dessin animé sur mon ordinateur… Mais j’ai fini par mettre de côté cette recherche et je suis passée à autre chose. Cependant le film est resté quelque part dans mon esprit… Je l’ai même offert à la fille de Stéphane…

Pouvez-vous revenir sur le processus de création de fantasia, notamment sur vos choix de musiques ?

Au départ, je pensais seulement utiliser la musique classique lors de la recherche chorégraphique, pour voir ce qu’elle pouvait stimuler dans mon corps… J’imaginais performer fantasia en silence… peut-être parce que j’ai l’impression que l’utilisation de la musique pour accompagner la danse est souvent trop superficiel, et inversement, comme si danse et musique étaient menottées depuis trop longtemps ! Cette recherche me ramenait aussi à mes souvenirs de danse classique. J’ai commencé par faire une collection de musiques, principalement par affect, qui provoquaient une forme de vibration en moi  ou qui m’amenait quelque part… Je testais énormément de choses… Essentiellement pour me charger, me stimuler, j’essayais de réactiver une certaine mémoire à travers ces musiques… Contrairement à Goldfish où j’avais exploré un registre de l’ordinaire et du non spectaculaire, j’avais envie ici de tout donner, d’être généreuse dans l’énergie physique, de ne pas rester uniquement dans un registre abstrait. La résistance à cette musique a fait partie de ma recherche, mais je voulais aussi lâcher prise… Je crois que c’est à ce moment que j’ai décidé d’assumer la musique classique, d’utiliser des morceaux comme des ready-made, dans toute leur entièreté… La première image de la pièce est d’ailleurs un peu symbolique pour moi : je suis couchée sur le ventre, comme écrasée par le poids de tout ce passé classique qui était en moi, puis je m’extrais progressivement du sol…

Ici la danse et la musique sont étroitement liées : les deux médiums semblent dépendre l’un de l’autre… Comment s’est organisée l’écriture chorégraphique de fantasia ?

Je récoltais énormément de sensations avec des improvisations alimentées par des imaginaires, je puisais des couleurs, des figures humaines et animales qui font partie de notre mémoire collective, dans les figures et les images du film Fantasia que j’emmenais ensuite ailleurs… L’idée de la magie et d’enchantement s’est infiltrée dans mon esprit… Je souhaitais travailler sur quelque chose de joyeux, de ce qui fait que mon corps et mon esprit vibrent avec la musique… Je crois que ce désir de lâcher prise est fortement lié à l’actualité… J’ai énormément cherché dans ces élans émotifs, dans les souvenirs ou dans les sensations que pouvaient m’apporter certaines musiques. Ne plus intellectualiser ou réfléchir, être spontanée, sincère et me reconnecter avec une certaine joie de vie (et forcément aussi une tristesse), de me sentir vivante, puissante… Et d’un autre côté, dans cette même recherche de liens entre corporéité et mémoire induits par la musique, Stéphane a élaboré un dispositif audio avec un micro par lequel je peux activer la musique grâce à ma respiration et ma voix. J’ai ensuite décidé de confronter ce travail corporel « émotionnel » à des contraintes plus formelles, notamment avec une dramaturgie organisée par couleur. J’ai eu cette envie lorsque j’ai découvert une vidéo de l’artiste Bruce Nauman – Art Make Up – dans laquelle on le voit se recouvrir le torse et le visage de peinture, à chaque fois avec des couleurs différentes… J’aime l’idée de représenter juste une figure de couleur qui flotte dans l’espace… Corps, musique et couleur : trois éléments qui peuvent vibrer ensemble ou à part entière. 

Vu à l’ADC à Genève. Chorégraphie et performance Ruth Childs. Direction Technique et Création Lumière Joana Oliveira. Recherche et création Sonore Stéphane Vecchione. Regard extérieur chorégraphique Maud Blandel. Regard extérieur Nadia Lauro. Costumes Cécile Delanoë. Photo © Marie Magnin. 

Les 12 et 13 novembre 2019, Atelier de Paris / CDCN
Du 20 au 24 novembre 2019, Arsenic, Lausanne


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