REDSHIFT, James Batchelor

Propos recueillis par . Publié le 19/02/2020



En 2016, James Batchelor embarque sur « L’investigator » avec une soixantaine de scientifiques. Après deux mois d’expédition en mer autour des îles subantarctiques, le chorégraphe australien revient sur la terre ferme et crée un corpus de trois pièces : DEEPSPACE, REDSHIFT et HYPERSPACE. Il y traduit cette expérience et explore les cartographies possibles et fantasmées d’un corps étiré entre le micro et le macro, de la physique quantique aux galaxies.

Le fait qu’un chorégraphe rejoigne une expédition scientifique est plutôt surprenant. Comment vous êtes-vous retrouvé sur ce bateau ?

J’ai été invité par l’institut pour les recherches Antarctiques et marines d’une Université de Tasmanie, cette petite île au sud de l’île principale d’Australie. Il se trouve que le scientifique en charge de cette expédition était danseur quand il était jeune, il avait donc une certaine sensibilité artistique. Par hasard, il est venu voir l’une de mes performances quand il était dans ma ville de naissance, Canberra. En voyant mon travail il a pu observer que je m’intéressais déjà à certaines idées liées à ses recherches, il m’a invité à prendre un café et on a discuté de ce que ces synergies pourraient devenir. L’institut avait un nouveau bateau qui permettait d’accueillir plus de personnes. Ils se sont demandé qui d’autre pourraient rejoindre les expéditions, contribuer à la recherche, en tirer profit mais pouvoir aussi l’emmener dans une toute autre direction. Ils ont ainsi ouvert la porte aux artistes à bord.

Qu’est-ce qui vous intéressait plus particulièrement dans cette expérience ?

Je lisais beaucoup de choses sur l’Antarctique, car je me demandais ce que pouvait être un espace dans lequel tu ne peux pas situer ton corps en relation avec l’espace, comme on le fait tous les jours sans s’en apercevoir. Je me suis renseigné sur ce phénomène optique de « blanc dehors » que les personnes peuvent ressentir quand elles ne voient que du blanc, en Antarctique notamment. Elles ne peuvent plus se repérer, elles commencent à halluciner car le cerveau ne peut pas faire face à trop de blanc, au fait qu’il n’y ait rien à voir pour se repérer. Alors, tes yeux te trompent en recréant des volumes qui n’existent pas, les gens peuvent ainsi halluciner de grandes montagnes. Ce qui m’intéresse, c’est cette confusion dans la mesure spatiale. Puis, quand j’ai été invité sur l’expédition, qui était une expédition de cartographie, je me suis demandé comment le corps est impliqué dans ce processus de mesure. Et plus précisément dans un environnement qui bouge sans arrêt. Sur l’océan, on a le sentiment que tout bascule, que l’horizon change. Mon corps ne pouvait pas appréhender les mesures normalement, c’était fascinant du point de vue chorégraphique : mes outils de stabilisation ne marchaient plus, il fallait tout réapprendre, revoir tous mes capteurs.

Comment se déroulait un jour ordinaire sur le bateau ?

Les périodes de travail duraient 24 heures donc la moitié de l’équipage était réveillée pendant 12 heures et l’autre pour les 12 autres heures. Je partageais ma cabine avec la personne qui était là pour documenter, filmer tout ce qui se passait, donc on avait un planning un peu plus flexible que les scientifiques. On dormait la nuit et on enregistrait la journée, quand il faisait jour. Je mettais en place des temps d’improvisation à différents endroits du bateau. En fonction de la météo ça pouvait être sur le pont, si c’était trop dangereux c’était plutôt à l’intérieur. J’ai procédé de la sorte : je mesurais avec mon corps tout ce qui m’entourait ainsi que les distances comme par exemple entre le bout de mes doigts et mon coude, de mon coude à mon épaule. Cela forme une cartographie un peu bizarre et très tactile de modélisation du corps. De plus, j’enregistrais des sons, j’ai aussi essayé le dessin et je passais du temps à parler avec les scientifiques de ce qu’ils faisaient, de comment ils le faisaient.

De retour de l’expédition, vous avez créé un corpus de trois pièces chorégraphiques. Comment traduire et transmettre une expérience immersive sur le plateau de théâtre ?

Trois de mes performances sont intimement reliées à cette expédition, à cette idée de cartographie et de mesure. La première, DEEPSPACE, traduit l’expérience dans un nouvel espace. À partir de mes vidéos d’improvisations sur le bateau, j’ai appris beaucoup de mes mouvements, comme une chorégraphie. J’ai commencé à utiliser ce langage et à me demander : qu’est-ce que cela donnerait si je transmet ça à une autre personne ? Qu’est-ce qu’elle pourrait lire de cette carte ? C’était la question de départ. Puis, lire la carte du corps a amené beaucoup de questions sur les échelles : quelles échelles de mesure peuvent se relier à l’espace dans lequel ton corps se trouve maintenant ? DEEPSPACE, en plus d’apporter cette curieuse cartographie a aussi dérivé vers l’imagination d’espaces de plus grande échelle. J’avais donc un nouvel horizon. On peut imaginer le corps comme très petit ou très grand, que les balles que je mets sur mon dos dans la pièce sont des étoiles, qu’un corps est un paysage qui étire l’univers. J’aime cette idée, cela m’a amené à penser que les systèmes grâce auxquels nous mesurons l’espace perdent tout leur sens quand on commence à réfléchir à d’autres proportions. La façon, très terre à terre, que nous avons de cartographier ne marche plus du tout à l’échelle micro, celle des molécules, des atomes, de la physique quantique. De la même manière, quand tu passes à l’échelle macro, la distance entre les étoiles, les galaxies, les mesures s’étirent dans le temps, celui que la lumière prend pour voyager d’un endroit à l’autre. Le micro et le macro testent les limites. Étirer le familier, étirer ce qui nous semble solide ou stable, voilà à peu près là où j’en étais quand j’ai commencé REDSHIFT.

Vous dites que cette pièce-là est « un univers queer », en dehors des normes donc. Est-ce dans le sens où vous déstabilisez le savoir scientifique établi ?

Pas vraiment. C’est arrivé au moment où j’ai pris conscience du fait que je devenais queer. J’ai alors questionné beaucoup de choses : qui je suis, qu’est-ce que je veux faire, comment je me relie aux autres, quel genre de personne je suis ? Dans le même temps ma pratique artistique est devenue queer elle-même. J’ai questionné toutes les choses avec lesquelles je me sentais être stable.

REDSHIFT a un sous-titre : « la science en tant que performance ». Qu’est-ce que cela veut dire ?

Peut-être que c’est discutable de dire que l’Art est aussi une science, mais après avoir fait cette expédition, je pense qu’on est tous impliqué dans des processus scientifiques personnels comme par exemple cette expérience, consciente ou pas, de toujours mesurer ce qui nous entoure. Avant l’expédition je me disais que les sciences étaient réservées aux scientifiques, mais quand j’ai pris conscience que sur le bateau j’étais moi-même impliqué là-dedans c’est devenu beaucoup moins abstrait. C’est pourquoi j’ai écrit ça. Quand on le lit c’est déjà une sorte de processus scientifique, même si cela n’obéit pas aux mêmes règles que ceux de la science, que l’expérience ne peut pas être répliquée et ne pourra jamais avoir le même résultat.

Après REDSHIFT, toujours issu de cette expédition vous crée le solo HYPERSPACE. Vous n’aviez pas encore tout exploré ?

J’ai fait un solo dans REDSHIFT, avec du matériel chorégraphique très particulier à mon propre corps et il s’est trouvé que ce matériel avait un potentiel propre. Dans HYPERSPACE je me tiens là debout dans l’espace, sans rien d’autre. Ça m’a pris du temps de trouver le courage de faire cela. Ce solo contracte tout, donne un sens du minuscule, du gigantesque, de l’inconnu dans mon corps et de moyens potentiels de le mesurer. Le flot de ces trois pièces a été naturel, il m’a fallu réellement trois ans pour digérer ce qu’il s’est passé sur ce bateau.

À présent vous ouvrez un nouveau chapitre de travail, quel est-il ?

Je me dirige vers d’autres questions : comment le langage du corps est façonné par les rencontres sociales ? Comment cartographier les expériences de corps à corps ? Précédemment je pensais beaucoup en termes d’espace, j’ai performé DEEPSPACE dans quinze endroits différents et on a beaucoup réfléchi à l’influence du contexte sur le public, quelles sont les épaisseurs que l’espace apporte à une pièce ? Maintenant je m’intéresse à une cartographie sociale qui n’est plus seulement spatiale.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans les relations sociales ? Et comment les observez-vous ?

J’ai observé cela quand j’ai commencé à aller en club à Berlin. J’ai pu passer douze heures à danser dans des grands espaces, à expérimenter cette recherche de liberté personnelle, cette capacité de bouger sans penser – ce qui n’est pas facile pour moi – et à être dans un environnement où les gens vibrent. J’ai réfléchi à ce que cela me faisait, aux expériences qui s’ouvraient dans mon corps. Puis, je me suis demandé ce que j’ai à offrir dans cet espace, quel est mon vocabulaire ? Qui l’influence ? Tout style de danse a été modelé par une combinaison de personnes, cela crée une forme de carte. Avec Cosmic ballroom j’imagine une salle de bal cosmique où il ne s’agit pas seulement de corps humains, de danses sociales humaines, mais aussi de corps est de danses plus spéculatifs.

Et donc, qui a influencé votre danse ?

J’ai commencé dans une grosse compagnie de danse à Canberra, le directeur vient d’une tradition modern dance, la première du genre qui a été apportée en Australie depuis l’Europe. C’est un chorégraphe qui est venu de Vienne pour échapper à la seconde guerre mondiale, il a apporté avec lui cette danse issue de l’expressionnisme. À l’université j’ai plutôt appris la tradition post-moderne venue de New-York, plus froide, linéaire et vraiment pas expressionniste. Je suis influencé par les deux, et quand je regarde des archives, je suis impressionné par la liberté de leurs gestes. Leur façon de bouger viens d’une urgence, il y a là un endroit que j’ai envie de trouver ou de retrouver.

Presque tous les titres de vos performances ont une relation avec le cosmos, REDSHIFT c’est par exemple un phénomène astronomique où les ondes visibles se décalent vers le rouge. Si on vous proposait cette fois-ci une expédition dans l’espace, vous iriez ?

Je ne sais pas, je suis un peu terrifié par l’idée. Mais je serai curieux de regarder la Terre depuis là-bas, d’expérimenter mon corps en apesanteur. Pour le moment, je n’ai pas envie et besoin de retourner dans une expérience comme celle de l’expédition. D’ailleurs, en rentrant je me suis dit : je vais aller dans le studio de danse et je n’aurai pas d’autre matière que moi-même, cela ne m’inspirait pas trop à l’époque. Mais aujourd’hui, je pense qu’il y a énormément à faire en studio, j’apporte énormément de choses avec mon corps.

Chorégraphie James Batchelor. Collaboration Artistique, Scénographie Annalise Rees. Musique Morgan Hickinbotham. Lumières Matthew Adey. Avec James Batchelor, Jack Riley, Natalie Abbott, Chloe Chignell. Photo Gregory Lorenzutti.

Le 29 février à Panopée dans le cadre du festival Artdanthé


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