Libération, Tabitha Cholet

Propos recueillis par . Publié le 10/02/2020



Avec Libération, la danseuse et chorégraphe Tabitha Cholet porte au plateau son engagement contre les violences et les abus de pouvoir vécus dans le milieu de la danse et au delà. En avril 2018, elle avait été la première voix à s’être élevée pour témoigner du harcèlement vécu au sein de Troubleyn, la compagnie du plasticien et chorégraphe belge Jan Fabre. Refuser le silence et résister à l’invisibilisation : rencontre avec l’artiste autour de son parcours et de cette première pièce qu’elle présente au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé.

J’aimerais commencer par revenir à vos origines. Où et comment avez-vous grandi ? Comment ce cadre a t-il influencé votre parcours par la suite ?  

J’ai grandi dans une ancienne ferme rénovée avec un immense jardin avec des chats, un chien, des poules et des canards. Accompagnée de ma mère, j’avais été les choisir afin de les sauver d’une vie en cage. La maison était aussi entourée de champs où peuplés des vaches. Mon enfance a été très joyeuse. J’ai grandi dans la nature et y ai aussi développé une forme de créativité. La liberté que mes parents m’ont laissé à évoluer librement et être moi-même dans cet environnement m’a formée. Le monde de l’école, la société, et plus tard le milieu de la danse sont ensuite venus ébranler ces fondations. Ces deux dernières années j’ai tenté de renouer avec cet esprit de liberté. Mon travail est particulièrement influencé par les questions de l’estime et respect de soi, de l’amour propre. Et en ce sens j’espère qu’il influence aussi positivement les personnes autour de moi. Parallèlement à la danse je développe d’autres activités comme « Transire Yoga », une forme de yoga que j’ai créée et partage à travers des événements et retraites. 

Comment êtes-vous arrivée à la danse ? Y-a t’il un moment particulier dont vous vous souvenez ? 

J’ai toujours dansé, très jeune déjà j’étais toujours en mouvement. C’était une façon très naturelle d’être pour moi. Plus tard j’ai commencé à suivre des cours puis ai obtenu un bachelor en danse contemporaine. Aujourd’hui je saisis à combien la danse est importante pour moi. Le simple fait de me mouvoir en écoutant mon corps par exemple et non en réponse à la pression infligée par quelqu’un·e ou même celle que je m’infligeais à moi-même. Danser librement améliore ma santé mentale, je me sens plus sociable, plus confiante. Cela rétablit ce lien à moi-même, je suis entière. 

Libération est votre première pièce en tant que chorégraphe. Comment s’est passé la transition de danseuse à chorégraphe, de travailleuse au sein de compagnies à indépendante ? 

Dans les phases difficiles on aimerait à nouveau jouir des privilèges qui vont avec le fait de travailler pour une compagnie reconnue, et puis c’est à la fois un soulagement de ne plus être dans cette position. Il n’y a rien de mieux que d’être ma propre cheffe. Monter une pièce toute seule n’est pas évident car tout repose sur mes épaules, y compris la partie communication avec les théâtres, festivals, etc., travail considérable pour une seule personne. Cela effraie, mais c’est aussi stimulant. Libération et Red for Liberation seront en tournée ces prochains mois. Il y aura peut-être un moment où j’aimerais reprendre un travail au sein d’une compagnie, ou peut-être créer la mienne, mais pour le moment je  profite un maximum de cette liberté en tant qu’indépendante.

Comment s’est passé le processus de création ? 

L’expérience sur laquelle est basée la pièce rend sa performance assez chargée émotionnellement. Et le processus créatif s’est déroulé sous cette même charge ! Cette période a été très difficile, il y a eu beaucoup de moments où j’ai pensé arrêter, des moments où j’étais en colère et frustrée. Durant ces semaines de création, je n’étais sûrement pas très bien entourée. Mais Libération se devait d’être parfaite, non pour une question d’ego mais pour le sujet qu’elle traite. La performance se doit d’honorer les femmes ayant vécu des expériences metoo. Elle doit montrer ce que cela fait. Quelque chose d’extrêmement difficile à capturer et à rendre. Le moteur de la pièce a été l’authenticité, tant dans le processus créatif que dans la performance. Tout au long du travail j’ai dû creuser et creuser encore. C’était exténuant, parfois submergeant. Malgré la thérapie que j’ai suivi, cela m’a confrontée à d’anciennes blessures qu’une partie de moi préférait ignorer. Mais quelque chose m’a fait tenir. Je ne sais pas très bien si c’est la colère face à l’injustice ou l’envie de voir aboutir le travail en soutien à d’autres femmes afin de montrer que ce n’est pas à nous de porter la honte. Je savais que je devais aborder et partager mon histoire de manière à ce qu’elle soit comprise universellement. Le texte que j’ai écrit est honnête et brutal, c’est la trame principale de la pièce. Une fois terminé, j’ai essayé de travailler le mouvement de manière intuitive en observant ce qu’il se passait en moi. La lutte, l’épuisement.

La performance collective Red for Liberation que vous avez réalisé en extérieur avec un groupe de femmes à Amsterdam était-elle une déclinaison collective de Libération ? Avez-vous mis en place des codes ou règles de pratique spécifiques à ce moment ? Comment avez-vous crée votre propre cadre de travail pour répondre aux modes de fonctionnement néfastes rencontrés précédemment ? 

Oui. ‘Metoo’ est un problème global qui touche tellement de femmes. Il m’a semblé juste que le travail se fasse avec un grand groupe de femmes et dans un environnement qui tentait de changer le monde de la danse. La pression n’est pas un critère de qualité du travail, au contraire elle limite nos capacités. Lorsque je travaillais Red for Liberation, j’ai essayé de créer un cadre de travail dont j’avais toujours rêvé. Un contexte où l’attention prime, où l’esprit d’équipe remplace celui de la compétition, la rivalité. Je voulais être ouverte à ces 35 danseuses, les accueillais en les prenant dans les bras, m’assurer qu’elles se sentaient considérées, respectées, à l’aise. Nous n’avons pas eu l’occasion de vraiment répéter toutes ensemble avant la performance mais nous avons fait un filage juste avant. C’était incroyable. Personnellement, je ne crois pas au fait de répéter inlassablement une pièce, c’est quelque chose que je détestais à l’école et au sein des compagnies. Cela lui retire son âme.

En tant que pièce qui aborde les mécanismes de la domination, comment se passe la réception de Libération jusqu’à présent ? Sentez-vous une différence dans la manière dont elle est reçue par le public et par les professionnel·le·s du secteur ?

Avant chaque performance il y a une sorte de résistance en moi, parce qu’il faut surmonter la part émotionnelle. Mais ce sentiment disparait ensuite dans la fatigue et laisse place à joie d’être allée jusqu’au bout. Chaque soir où je l’ai jouée à Amsterdam, le public pleurait. Certaines personnes du secteur venaient partager leur histoires ou me remercier après le spectacle. Je sens un profond désir et une nécessité de remettre en question notre société au delà du milieu. J’ai pu avoir des échanges avec le public qui venait me voir, cette nécessité crée un lien fort entre personnes inconnues. J’ai témoigné car je ne voulais pas que d’autres femmes après moi passent par ce que j’ai vécu. Cela a été la pire chose qu’il m’ait arrivé et c’était impossible de se taire et continuer. Il y a un moment où l’instinct de survie prend le dessus sur l’aveuglement, sur la spirale du pouvoir. Une fois que cela explose, plus rien ne te retiens à rester dans cette spirale ou la passer sous silence. Plus personne ne peut te faire douter de ce qui est bien, ce qui est mal. Le silence nourrit ce genre d’injustices que personne ne mérite de vivre. Quelqu’un devait parler et je suis heureuse de l’avoir fait, cela a réveillé beaucoup de personnes.

Il y a une minute de silence dans la pièce où vous demandez au public de se lever. Pourriez-vous nous en dire plus sur ce moment ? 

Cette minute de silence est à la fin de « l’orage ». Elle permet de prendre un temps et laisser les choses respirer. Il y a honnêtement beaucoup d’informations dans la pièce et la plupart des gens ont besoin de pendre un moment avant de quitter le théâtre. Beaucoup m’ont dit que ce passage était confrontant, éclairant, submergeant parfois. Il a pour l’instant plutôt bien fonctionné et était même habité de tendresse lors de certaines représentations. Il y a eu juste une fois où 3 hommes d’âge moyen ont refusé de se lever. On sentait une colère, un malaise chez eux. C’est aussi positif à mes yeux.

Lors du débat « No sex, no solo » organisé l’hiver dernier par la Permanence à Paris, était projetée une vidéo où vous partagiez votre témoignage. Pourquoi avez-vous choisi de ne pas la diffuser sur les réseaux sociaux ?

J’ai partagé ce témoignage en ligne via d’autres canaux, sur les plateformes artistiques. Libération est un témoignage, une intervention, qui plonge au coeur du sujet plus profondément que le pourrait une vidéo. Je crois que la danse et le théâtre sont les meilleurs endroits où partager les idées et l’urgence de remise en question. Ce sont des lieux de relai où l’on passe le flambeau pour changer la société.

Vous avez lancé un programme de formation visant à lutter contre le sexisme à Amsterdam. Quels sont les grandes lignes de ce programme à destination d’étudiants ?

Le programme a été élaboré à l’Université de Fontys à Tilburg il y a quelques mois pour les étudiant.e.s en quatrième année. Le lancement a été un moment magnifique où les élèves abattaient les murs du mode de pensée dominant. Le triste constat était que dans les écoles et milieux éducatifs, les choses n’avaient pas évolué tant au niveau de la formation que dans le cadre qui l’entoure. Cet encadrement est le plus souvent assuré par une personne enseignante, ou de renommée, rarement par une personne neutre formée à l’écoute, l’empathie ou possédant d’autres compétences nécessaires à cette position. Il devrait y avoir des thérapeutes professionnel·le·s par exemple pour assurer que l’on puisse parler librement sans appréhender les conséquences, craindre des répercussions sur ses résultats, le cours supérieur, etc. On ne nous dit jamais à l’école de parler ouvertement, mais plutôt d’obéir au corps enseignant et aux personnes hiérarchiquement supérieures. Je crois que c’est un point sur lequel tout le monde doit travailler pour que les choses progressent. L’école est une étape tellement importante dans la vie, on y devient la personne que l’on est par la suite. Le corps enseignant peut autant nous aider à grandir que nous détruire. Je ne pense pas que la question de ce « pouvoir »  se posait autant par le passé. 

Je me suis demandée pourquoi vous aviez choisi un titre en français pour Libération.

Libération a été le premier journal à publier un article sur la véritable histoire du solo The Generosity of Dorcas/Tabitha (pièce de Jan Fabre interprétée initialement par Tabitha Cholet, ndlr). Ce jour là j’ai senti comme un poids se retirer de mes épaules car j’avais été remplacée par un autre danseur qui reprenait en grande partie la création originale. On m’avait effacée, comme si rien ne s’était passé. Lorsque cet article a été publié, j’ai eu le sentiment de pouvoir enfin clore ce chapitre de ma vie.

Chorégraphie et interprétation Tabitha Cholet. Musique Thuur Onrust et Johan Marsman. Collaboration artistique Ilse Ghekiere. Photo © Ciaran Pasi.

Le 21 mars 2020 au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé


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