Ivana Müller, Vers une nouvelle écologie du spectaculaire

Par . Publié le 06/01/2019



Depuis une quinzaine d’années, aux Pays-Bas puis en France, la metteure en scène et chorégraphe Ivana Müller élabore un travail protéiforme qui se joue des frontières entre les champs disciplinaires. Mêlant la vidéo, la performance, la danse et l’écriture, elle développe actuellement une série de projets qui sonde le langage, ses pouvoirs et ses différentes formes. Ces dernières années, elle a signé des projets mettant tous en scène la parole au sein de dispositifs qui conditionnent ses qualités, ses apparitions et ses adresses.

Pour We Are Still Watching, les spectateurs sont invités à devenir les acteurs de la performance en lisant un script préalablement déposé sous leurs sièges, alors que dans l’installation Hors-champ, ils doivent entrer en duo à l’intérieur d’un village de toiles de tentes pour se lancer dans la lecture d’un dialogue philosophique. Enfin, Conversations déplacées plonge ses interprètes dans un état de corps dont la lenteur n’influe en rien sur la vivacité de leurs échanges et se joue des temporalités et des géographies.

Trouver sa voix

We are still watching est créée en 2012 dans une période frappée, en Occident et autour de la Méditerranée, par des fulgurances révolutionnaires, des impulsions revendicatrices politiques et sociales. Au moment du Printemps arabe, des mouvements des Indignés de la Puerta Del Sol à Madrid ou d’Occupy Wall Street, Ivana Müller met l’accent sur les  rouages des mécanismes régissant les rassemblement et l’entente collective qui permettent d’enfler le pouvoir des voix individuelles. Le dispositif de la pièce, dépouillée de toute velléité spectaculaire, invite entre 20 et 60 spectateurs à prendre place sur des sièges disposés de façon quadrifrontale pour effectuer une action somme toute anodine : lire ensemble un script. Livrés à eux-mêmes, sans l’autorité d’un maître du jeu ou de techniciens, les spectateurs-acteurs se retrouve en toute horizontalité. Disséminés sous les sièges, les extraits d’un scénario sont lus, activés et échangés, selon un protocole bien huilé : « C’est une tentative de faire quelque chose ensemble, de former une communauté éphémère, le temps que dure le texte. »

Le spectateur est littéralement actif. Il doit prendre la parole, seul ou en choeur devant une assemblée de personnes qui lui sont a priori inconnues. Chacun, que ce soit dans la diégèse du script, comme dans la situation performative, entre au service de la construction de la pièce. Chaque voix est mise à profit : « Je voulais questionner la place de cette voix, qu’elle soit publique ou privée. Ces voix ne sont ni répétées en amont, ni complètement articulées, parfois chuchotées. J’aime entendre la voix de l’autre, une voix en dehors du dispositif théâtral habituel, une voix qui lit quelque chose pour la première fois. » Le scénario engage une série de questions qui ont trait au politique, interroge la place de l’individu au sein d’une communauté et développe une dramaturgie de façon tautologique. Les lecteurs se mettent alors à décrire la situation qu’ils sont en train d’eux-mêmes mettre en place et se placent à distance de leur propre condition de spectateurs et de citoyens. Ils insistent ainsi ensemble, vacillant entre amateurisme et professionnalisme, sur le pouvoir de la parole et du dialogue, tout en remettant en question leurs rapports au scénario, qui fait ici office de loi.

Si la pièce force le collectif, elle permet de mettre en tension les relations qui se tissent entre les personnages, en exacerbe les codes et les ambivalences. « Tout au long de la pièce, il est possible de sortir du script. Mais si un spectateur décide de reprendre sa liberté, il lui suggère de proposer quelque chose que les autres ne pourraient pas accepter, ou l’oblige à quitter la salle. C’est un peu machiavélique, mais c’est la même chose dans nos sociétés contemporaines. Nous possédons tous nos voix, qui sont tolérées, nous avons la possibilité de changer les choses, mais nous préférons nous cacher derrière des conventions, quelque chose qui existe déjà, qui est déjà écrit. La pièce reprend le paradigme de ces conventions qui régissent nos relations de pouvoir. »

Camping sauvage

« Pour les grecs anciens, la lecture était une chose publique. On ne lisait jamais seul, mais toujours à voix haute devant les autres. Maintenant qu’elle s’est démocratisée, que nous savons tous lire, on le fait sourdement, pour soi seulement. » Constatant la force du dispositif inclusif de We Are Still Watching, Ivana Müller réitère l’idée d’une installation performative interactive avec Hors-Champ qui met à nouveau en jeu la parole, dans le contexte plus intime d’un dialogue en tête à tête avec un.e inconnu.e. Au creux de toiles de tentes, deux personnes sont réunies par hasard pour quelques minutes, autonomes à l’abris des regard, seules à pouvoir influencer le cours de la performance. L’échange restera secret et crée un moment unique dont seuls les deux visiteurs-lecteurs sont témoins. Dans chacune des tentes se trouve le script d’une conversation de quelques minutes, toutes fondées sur l’idée de Nature. Qu’elles prennent place « au milieu d’un champ », « autour des racines et de la résistance », « entre le domestique et l’exotique », ces conversations brassent une multitude de concepts et de questionnements et revendiquent l’héritages des contes philosophiques.

Alors en résidence à La Villette à Paris, l’artiste rencontre le jardinier du parc, Nicolas Boehm, avec lequel elle entame une série d’entretiens informels. À partir de ces discussions, elle élabore les différents scénarios: « Ce sont des réflexions sur les relations qui existent dans la nature, que je trouvais intéressantes à replacer dans les contextes sociaux et politiques. Les idées biologiques et naturelles de l’enracinement, de symbiose, d’implantation, de colonisation font écho, de façon très riche, à nos structures socio-politiques. » Les différents types de jardins ou de paysages traduisent directement nos mentalités, nos idées, nos manières de façonner et d’organiser notre environnement. La nature est instrumentalisée, réduite à sa fonction d’outil pour illustrer ou mettre en oeuvre des systèmes de pensées, des matériaux conceptuels ou philosophiques.

En proposant cette nouvelle expérience particulière de spectateur, dans un tête à tête intime à l’intérieur d’une tente, Ivana Müller pointe et exacerbe les codes qui régissent les rencontres entre les individus. L’engagement du spectateur est total. « Quand on va au théâtre, on se rassemble. Ce rassemblement physique fait pour moi toujours sens. On rencontre des gens, on s’assoit à côté d’eux, on sent leurs odeurs, on respire le même air. Mais dans une tente, cet engagement est plus franc, plus immédiat, nous sommes dans un conditionnement physique particulier, allongés ou assis un peu différemment de d’habitude. Notre voix, également, y est différente. La tente implique d’autres conditions, les conventions ne sont pas les mêmes que celles qui nous régissent quand nous sommes assis à table. Je voulais créer un cadre dans lequel les gens peuvent se sentir à l’aise et protégés. C’est une sorte de glitch dans nos habitudes. »

Une écologie du geste

Conçue en parallèle à ce projet hors scène, Conversations déplacées continue d’explorer la forme du dialogue oral, dans une mise en scène plus traditionnelle qui renoue avec les codes spectaculaires du genre théâtral. En collaboration avec quatre comédiens (Hélène Iratchet, Julien Lacroix, Anne Lenglet et Vincent Weber), la metteure en scène orchestre l’édification d’un tableau vivant, dans lequel un petit groupe de personnages sont perdus dans un environnement naturel, a priori hostile. Affairés à une déambulation au ralenti ils étirent chacun de leur mouvement et déplacement tout en conservant un rythme de conversation qui fuse, se renvoient constamment la balle, autour de réflexions et de questionnements à la fois anecdotiques et philosophiques. L’espace du plateau est vide à l’exception d’un philodendron au feuillage luxuriant mais voit se déployer, au fur et à mesure de l’avancée des personnages dans le récit comme dans la forêt fantasmagorique dans laquelle ils évoluent, tout un paysage imaginaire. L’image se charge de plantes, d’arbres, de rochers et d’eau et rappelle, alors que les interprètes s’étendent au sol, s’accroupissent, se relèvent et marchent doucement, la peinture romantique.

Comme freinés par la dissolution du temps de la représentation et de leurs repères dans cet espace en perpétuel changement, les déplacements et les mouvements sont déliquescents, dictés par une partition précise et radicalement déconnectée du fil du récit. « J’ai travaillé sur l’idée d’écologie, d’une écologie théâtrale. Alors j’ai décidé de recycler des éléments venant de mes anciennes pièces. L’idée de ce temps élastique vient de Playing Ensemble Again and Again (2008), qui était déjà entièrement interprétée au ralenti. Selon moi, il est important aujourd’hui de pouvoir créer des situations dans lesquelles nous pouvons collectivement ralentir le temps, en se donnant tout le temps et l’espace nécessaire, alors que partout ailleurs, l’accélération des communications, des échanges de données nous rend insensibles. » Les temps est laissé aux images pour se construire et se défaire de façon organique et permet, dans la décomposition des mouvements, de se laisser aller à un voyage, comme une méditation.

Au gré de leur vagabondage paisible, les quatre égarés ne semblent pas pour autant particulièrement préoccupés par le fait de retrouver leur chemin. Les conversations s’égrènent tantôt légères, tantôt graves. Pour ponctuer le temps de la représentation, de micro-événements – une unique feuille qui se détache de sa tige, une coulée boueuse qui s’écoule lentement sur le plateau jusqu’au public – viennent perturber leur voyage, soulignent l’étrange et l’absurde de ce pèlerinage sans finalité. Alors qu’au dehors les images et les flux d’informations se déversent continuellement, sans filtre, les personnages déploient une série de questionnements plus ou moins existentiels, interrogent les thèmes chers à la metteuse en scène : notre rapport à l’environnement naturel, aux autres et à la communauté, à notre propre disparition. À nouveau, le dispositif original de la pièce agit comme un glitch dans la grand machine des relations au pouvoir. « Pour moi, cette tentative de ralentir collectivement le temps est la proposition la plus politique du spectacle. Ces vingt dernières années, nous avons connu une intense accélération de nos modes de vie qui est la source des principaux problèmes auxquels nous sommes confrontés aujourd’hui. C’est cette vitesse folle, concrète ou métaphorique, qui a généré la situation dans laquelle nous sommes. » Conversations déplacées prend alors la forme d’une délicate revendication, d’une lutte pacifique. « À présent, il nous faut nous calmer. L’une des façons d’y parvenir est de prendre du temps et de réfléchir. Ne plus constamment agir, mais simplement être. »

Photo © Gerco de Vroeg


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