
Propos recueillis par Wilson Le Personnic
Publié le 26 août 2019
Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Maud Blandel.
Quels sont tes premiers souvenirs de danse ?
Je me souviens du spectacle de ma toute première année de danse. J’avais peut-être 3 ou 4 ans. On formait un petit groupe d’enfants, et chacun de nous commençait le spectacle à l’intérieur d’un drap blanc, une sorte de cocon cousu par nos parents. On y bougeait quelques secondes avant d’en sortir et de se déployer, « comme des arbres ». La chorégraphie reposait sur la répétition de ce motif d’éclosion. Le jour de la représentation, j’ai été frappée en entrant sur scène : un adulte nous accompagnait pour nous placer, et ma place était à l’avant-scène, tout à gauche. J’ai alors découvert la hauteur de la scène, sur laquelle je ne me souviens pas avoir répété, et l’obscurité effrayante de la salle. J’ai immédiatement senti que c’était démesuré : j’avais toute la vie devant moi, et il n’était pas question de risquer une chute d’1m20 juste pour animer une fausse chrysalide ! Je suis entrée dans mon cocon et je n’en suis jamais sortie. Pendant les 3 ou 4 minutes du spectacle, j’ai concentré toute mon attention sur un objectif : ne surtout pas bouger. Après les applaudissements, toujours immobile, j’ai attendu qu’un adulte vienne me sortir de scène.
Qu’est-ce qui t’a donné envie de devenir chorégraphe ?
En regardant mon parcours, j’ai l’impression que l’envie de créer est née de l’extinction d’autres désirs. J’étais entrée à l’école de danse de Toulouse avec l’ambition de devenir interprète, mais j’ai rapidement compris que mon véritable mode d’expression était ailleurs. J’ai continué à travailler avec la danse, comme si quelque chose restait à découvrir. Il m’a fallu du temps pour comprendre que ma pratique, c’est la chorégraphie, et pas seulement la danse. Et cette articulation entre les deux ne cesse de me questionner. Je crois même que je ne peux travailler que si ce lien me pose problème. J’aime l’idée d’un parcours fait de détours, d’errances, de bifurcations. Le mien s’est construit aussi grâce à des rencontres décisives : des camarades devenus des partenaires de travail, des professeurs qui m’ont formée, parfois en m’inspirant, souvent en m’opposant, mais surtout des œuvres. Le spectacle « May B » de Maguy Marin a été un tournant. C’était un dimanche de mai 2008, au Théâtre Garonne. J’étais étudiante, je faisais de la danse mais aussi du théâtre. Et là, les deux se rejoignaient. Je ne reconnaissais pas les gestes des danseurs, mais je reconnaissais les personnages. Ils auraient pu être moi, ma famille, mes voisins. Ils étaient maladroits, imparfaits, mais ils survivaient, ensemble. J’étais bouleversée. Ce fut pour moi une expérience de ce que j’appellerais un « jamais vu ». Sur le chemin du retour, je n’arrêtais pas de penser : « voilà ce que peut la danse ! ». Aujourd’hui je pourrais dire que ce à quoi je venais d’assister était une expérience intime de familiarité à travers un langage pourtant inconnu.
En tant que chorégraphe, quelle danse veux-tu défendre ?
En ce moment, ce qui m’occupe profondément (au-delà des sujets que je peux aborder), c’est la question de ce qu’on appelle une écriture chorégraphique. Qu’est-ce que ça veut dire, chorégraphier ? Qu’est-ce qu’on écrit ? Avec quels outils ? Et surtout, dans quel but ? C’est sans doute pas un hasard si mes deux premières pièces, « Touch Down » et « Lignes de conduite », partaient de pratiques déjà existantes. Il n’y avait pas vraiment de gestes à inventer, parce que la gestuelle était directement liée à l’objet que j’étudiais. Mon travail, c’était plutôt d’inventer une manière de traiter cette matière. C’est là que se trouvait le geste chorégraphique : dans la façon de poser le problème et d’y répondre. La composition devient alors à la fois le lieu du problème et la tentative de sa résolution. Je suis touchée par les œuvres où l’écriture porte une dimension poétique. Pas au sens d’une signature reconnaissable, mais dans le choix de formes qui, au-delà de l’esthétique ou du « naturel », permettent de révéler quelque chose. La création que je développe en ce moment avec la danseuse Maya Masse ouvre de nouvelles questions passionnantes, notamment autour de l’idée de passage : qu’est-ce qui fait matière dans une pièce ? À partir de quand un matériau devient un vocabulaire ? Comment ce vocabulaire gagne en autonomie ? Et comment il devient, à son tour, un langage ? Rien de tout ça n’est encore très clair. Et probablement que dans un an, ou dans cinq, je l’exprimerai autrement. Composer prend du temps, c’est un processus long. Les 6 à 8 semaines habituelles de création d’un spectacle laissent rarement la place à une telle exploration. C’est peut-être ça qu’il faudrait défendre, parmi bien d’autres choses : le temps de la recherche. Parce que le temps de création, c’est souvent ce qui détermine la singularité d’une œuvre. À l’inverse, une performance conçue dans l’urgence témoigne d’une expressivité tout à fait différente, mais tout aussi révélatrice.
En tant que spectatrice, qu’attends-tu de la danse ? Quels sont les spectacles qui t’ont le plus marquée ?
J’attends qu’un spectacle m’emmène ailleurs, qu’il me déplace, qu’il vienne bousculer ma manière de lire et de ressentir le monde. Mes émotions esthétiques les plus fortes prennent souvent la forme d’une sensation étrange : une immense solitude, mêlée à l’impression de faire partie d’un tout. C’est peut-être ça que j’appelle « ailleurs » : cette sensation d’un changement d’échelle. J’espère aussi être surprise, notamment par la manière dont les différents médiums sont utilisés et mis en relation. Le spectacle « Jerk » m’a bouleversée. Gisèle Vienne et Jonathan Capdevielle y réinventent complètement l’usage de la ventriloquie et de la marionnette à gaine, en les transformant en outils de confession, de dévoilement, presque d’aveu. Dans un registre très différent, Anne Teresa de Keersmaeker, en doublant chaque chanteur d’un danseur dans l’opéra « Cosi Fan Tutte », multiplie les possibles, déploie les gestes, décuple l’action. Il y a aussi Jérôme Bel et Véronique Doisneau qui, avec le récit et l’isolement du mouvement, donnent à voir toute la violence contenue dans l’attente d’une danseuse de corps de ballet. Et puis il y a ces spectacles que je ne veux pas analyser, parce que le lien que j’entretiens avec eux est d’un autre ordre, plus sensuel. « Café Müller » de Pina Bausch, « Set and Reset » de Trisha Brown, « A Love Supreme » de Keersmaeker, ou plus récemment « Les Bacchantes » de Marlène Monteiro Freitas : ce sont des œuvres qui continuent de m’accompagner. Elles sont de vraies sources d’élan, de courage. Enfin, j’espère toujours en secret qu’un spectacle me laisse un souvenir durable. Comme les grandes histoires d’amour, les grandes œuvres ne nous quittent jamais tout à fait. Le plus beau, c’est peut-être ce qu’on en dit 15 ans après.
Selon toi, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?
Je dirais que ça dépend beaucoup de la nature de l’activité. La danse a toujours eu cette capacité à rassembler autour du corps et du mouvement, à créer du lien. Mais l’enjeu change sans doute quand il ne s’agit plus seulement de l’endroit où l’on danse, mais de celui où la danse est montrée. Il y a spectacle à partir du moment où il y a une invitation à regarder. L’enjeu devient alors de rendre cette rencontre possible, autrement dit, de transformer des gens en spectateurs. Penser cette transformation, c’est imaginer des formes d’adresse, des façons de dire aux autres : « c’est ici que j’ai envie de te retrouver ». Cette précision me semble essentielle. Et puis, comme toutes les formes d’art vivant, la danse est confrontée à la mutation de notre attention. Il devient difficile aujourd’hui de rester concentré longtemps sur une même chose. Il est donc crucial de proposer des cadres d’expérience qui jouent avec la durée, avec la continuité, qui permettent de redonner du temps au regard.
Selon toi, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?
Ce qui distingue un artiste, c’est son mode d’expression. Il ne calcule pas, ne commente pas, ne démontre pas : il fait apparaître. Un jour, ma tante m’a dit cette phrase que je comprends seulement maintenant : « s’il existe un art de penser, celui-ci ne peut être servi que par l’art. Penser, c’est mettre à nu ; créer, c’est donner à penser en donnant à voir, avec tous les raffinements du dévoilement ». Penser, c’est analyser, assembler, disséquer. L’art, lui, fait sentir, fait éprouver. Quand Van Gogh peint un champ de blé avec un cyprès, ce n’est pas l’arbre ou le champ qu’il me montre, mais le vent. Il me donne à voir la force du Mistral. Si créer, c’est d’abord témoigner de ce qu’on perçoit du monde en inventant des systèmes poétiques, alors je ne crois pas que le rôle de l’artiste ait fondamentalement changé. Ce n’est pas son rôle qui évolue, c’est le monde autour de lui. Et c’est à ce monde-là qu’il tente de répondre. Ce à quoi un artiste doit veiller aujourd’hui, c’est à faire du temps un allié. Résister à l’immédiateté, c’est devenu essentiel. C’est ça, pour moi, le vrai luxe de cette pratique : pouvoir travailler dans le temps, avec le temps, parfois même hors du temps. Évidemment, une œuvre peut naître d’un choc, d’un évènement du présent. Mais être artiste aujourd’hui, c’est aussi rester proche de soi, de ce qu’on sent juste. C’est résister aux injonctions, rester en lien avec les matières qu’on manipule, partager des savoirs, interroger les mots avec lesquels on choisit de créer. L’art n’a pas à être « politique », ni à être « innovant ». Il est un point de vue, une écoute, une sensibilité profondément subjective. Peu importe les tendances, les logiques du marché, les attentes implicites : c’est à l’artiste de décider comment relier ses questions éthiques et ses choix esthétiques. C’est à lui, et à lui seul, de choisir la forme de son engagement. Et pour le reste, un artiste, comme n’importe qui, n’a peut-être qu’une seule responsabilité : faire du mieux qu’il peut.
Photo Elie Grappe

Pol Pi : Dialoguer avec Dore Hoyer
Entretien

De Beyoncé à Maya Deren : la scène comme machine à rêver
Entretien

Jonas Chéreau, Temps de Baleine
Entretien

Betty Tchomanga, Histoire(s) décoloniale(s)
Entretien

Marion Muzac, Le Petit B
Entretien

We Are Still Watching : le théâtre entre les mains du public
Entretien

Amanda Piña : Danser contre l’effacement de l’histoire
Entretien

Old Masters : Faire maison commune avec l’imaginaire
Entretien

Georges Labbat, Self/Unnamed
Entretien

Bouchra Ouizguen, Éléphant
Entretien

Cherish Menzo, D̶A̶R̶K̶MATTER
Entretien

Solène Wachter, For You / Not For You
Entretien