Lotus Eddé Khouri & Christophe Macé « Nous vivons Structure-Couple comme un projet de vie »

Propos recueillis par . Publié le 05/06/2020



Lotus Eddé Khouri est issue de la danse et Christophe Macé de la sculpture. Depuis 2014, ils collaborent sous le nom de Structure-Couple. Ils explorent ensemble la radicalité du geste visuel, musical et chorégraphique à travers une série de miniatures, chacune construite à partir d’une musique remixée par le musicien et compositeur Jean-Luc Guionnet. Inspirée par une musique de Bach interprétée au clavecin, leur dernière création ClavabaK est une déclinaison d’OrgabaK, précédente pièce présentée à l’église Saint-Merri et initialement jouée sur l’orgue centenaire qu’elle abrite. Dans cet entretien, Lotus Eddé Khouri et Christophe Macé partagent leur histoire commune et les enjeux de leur collaboration.

Vous collaborez sous le nom de Structure-Couple depuis 2014. Dans quelles circonstances vous êtes-vous rencontrés ? Comment avez-vous décidé de travailler ensemble ? 

Christophe Macé : C’était un concours de circonstance. Je venais de me casser la jambe et j’étais en convalescence. Lotus connaissait Jean-Luc Guionnet (le compositeur des musiques de Structure-Couple, ndlr.), qui était un vieil ami de fac. Nous nous étions perdus un peu de vue, et puis un jour nous nous sommes retrouvés. Il avait commencé à travailler avec Lotus et lui avait parlé de moi : il souhaitait que je conçoive des sculptures pour un spectacle qu’ils étaient en train de préparer avec un autre danseur. Personnellement, la scène est quelque chose que j’avais toujours refusé dans ma vie mais étant donné que j’étais immobilisé je ne pouvais plus faire grand chose… Cette situation m’a encouragé à accepter leur proposition. Et aujourd’hui nous continuons avec Lotus de privilégier des choix qui compliquent le processus. Cette ténacité présente lors du contexte de création nous intéresse et est profondément liée à notre rencontre sur scène.

Comment est née cette entité « Structure-Couple » ? Que produit pour vous ce nom en termes d’imaginaire ?

Lotus Eddé Khouri : C’est un terme qui est apparu pendant la construction de notre duo : nous nous sommes aperçus à un moment donné que le duo que nous formions était devenu un couple – alors que nous ne sommes pas un couple dans la vie. Nous avons emprunté cette formule à deux amis qui parlaient de la boucle et de la réinjection en musique, c’est-à-dire un feed-back avec du retard. On pourrait l’illustrer par une mémoire qui s’use et qui peut faire perdre des informations dans sa répétition, mais aussi en gagner de nouvelles, dans une forme d’épaisseur. Finalement, ces mots « Structure-Couple » ont corroboré réellement cette idée de réinjection, ce que nous cherchions, mais aussi ce que nous étions dans ce duo. Nous sommes plutôt formels tous les deux dans nos approches artistiques. Et ensemble, il nous faut définir un langage pour chaque pièce, et nous donner un panel de nominations pour parvenir à nous comprendre. Comme nous ne venons pas des mêmes disciplines, il faut déjà que ce que nous faisons ensemble nous parle vraiment ; une fois qu’on a trouvé le geste matrice de l’ensemble d’une pièce, il faut aussi qu’un vrai travail linguistique et imaginaire se tisse autour.

Christophe : Je crois que le nom « Structure-Couple » vient de Jean-Luc. J’aime cette construction. Le couple de la scène, c’est Lotus et moi. Nous utilisons beaucoup les imaginaires liés au couple, – sensuels, amoureux, la discorde, etc. -, on laisse advenir tous ces états-là, qui ensuite se travaillent, de fait, puisque nous sommes tous les deux, des heures durant, plongés dans des moments de recherche et de travail. Ensemble, lorsqu’on œuvre à construire un projet, nous ne sommes pas systématiquement d’accord, et n’avons pas toujours les mêmes idées ni les mêmes envies. Et cette “structure”, c’est justement ce qui permet de mettre en oeuvre cette altérité : au-delà de nos caractéristiques et de nos envies propres, de nos capacités respectives, cette structure permet un cadre de construction qui nous échappe, mais qui néanmoins nous reste commun.

Lotus : Lorsque nous avons présenté notre première pièce Cosy, nous n’avions pas encore ce nom; il nous a fallu mettre des jalons, poser des bases qui sont restées par la suite. Le couple, c’est parce que ça fonctionne ensemble, c’est un unisson, avec toutes les ressemblances et dissemblances de chacun, un unisson parfois complètement branque mais qui est ensemble. Nous nous sommes demandés, à un moment, quelle était la différence entre un couple et un duo, et ce qui fait que nous pensons, lorsque nous sommes au plateau, qu’on est un couple et non pas un duo. Ce que nous dansons est-il reproductible par d’autres ? Si nous devions transmettre nos pièces, il faudrait trouver d’autres couples, ou du moins, d’autres personnes possédant un terrain commun d’atomes, ou qui préexiste, ou qui puisse se travailler – car ça se travaille ! Finalement, dans le cadre d’une transmission, nos pièces ne seraient jamais réinterprétables de la même manière, puisque les règles du jeu de notre travail sont quand même des règles d’individus, d’individuation.

Dans ces processus-là, chacun de vous doit-il se déplacer de son champ spécifique ? De la danse pour Lotus, de la sculpture pour Christophe ?

Christophe : Absolument. Lorsque l’on travaille, il n’y a plus du tout de champ disciplinaire qui tienne. Bien sûr, nous travaillons avec ce que l’on est, qui fait évidemment notre particularité. Moi, je ne suis pas danseur, sauf que nous inventons la chorégraphie tous les deux, et nous la dansons tous les deux. Ce que l’on fait ensemble, Lotus ne peut le faire qu’avec moi, et moi je ne peux le faire qu’avec elle. C’est justement en cela que notre collaboration n’est pas un duo.

Lors de vos actions pédagogiques, envisagez-vous la question de “faire couple” comme une matière de travail ?

Lotus : Nous menons ensemble un processus d’actions pédagogiques depuis seulement un an, donc cette réflexion reste encore à préciser. Nos règles d’intervention par rapport à cette question du couple ne sont pas forcément très claires, mais nous avons pu le constater dans les différents groupes avec lesquels nous travaillons : il y a toujours un moment où les participants doivent lâcher l’interprétation, ce ne sont pas des interprètes. Quelquefois, il y a des moments où l’on voit surgir un couple, et c’est assez fou, deux personnes peuvent chacune faire des choses complètement différentes mais ils forment un couple, il y a comme une sorte d’évidence qui se produit à ce moment-là. Il nous arrive de regarder des couples dans la rue, on voit la manière dont ils s’habillent, leur façon de bouger ; parfois, ils forment complètement un seul corps, un peu comme un couple mimétique, et parfois, pas du tout, mais on peut tout de même sentir une sorte d’histoire absolue qui les traverse. On peut alors dire d’eux, juste au moment où on les voit passer devant nous « ils passent leur vie ensemble », et peu importe si c’est vrai ou non, le fait est qu’ils partagent à ce moment-là un bout de vie. Et dans notre travail, la narration, s’il y en a, vient de notre relation, de ce que nous traversons quand nous le faisons, et non pas de la construction de la pièce. On sait bien que puisque nous sommes un homme et une femme, il y a ce lien-là entre nous, qu’une certaine histoire se raconte déjà, de toutes façons, à notre insu – et qui parfois nous dépasse. Ça fait aussi partie de la force de ce duo, et nous ne cherchons pas non plus à aller contre.

Quels sont les points de départ de vos collaborations ?

Lotus : Pour l’instant, nous en sommes à notre sixième pièce et chacun de nos projets est retravaillé en fonction d’un contexte. Parfois, elle peut vraiment se décaler de la pièce originale, dans la mesure où chaque contexte possède ses propres données spécifiques. On aime bien travailler dans des endroits différents, que ce soit la rue, le théâtre, un jardin, une église, etc. Le point de départ est souvent très flou, il pourrait simplement se réduire au désir de continuer à inventer des projets ensemble, année après année, et de persévérer, et d’être un peu têtu, aussi.

Christophe : Il n’y a pas vraiment de point de départ. On est dans un train, et au bout d’un moment on décide de s’arrêter dans une gare. C’est un travail continu, qui est fait de diverses petites choses, de la démarche de quelqu’un qu’on a vu dans la rue, un extrait d’un spectacle, une exposition, un bout de phrase dans un livre, etc. Et donc, on s’appelle et on se dit « tiens, j’ai vu ça », et un processus peut alors s’enclencher. Il n’y a pas d’idée originelle, au sens où l’on se dit « tiens, on va travailler sur ça », il s’agit plutôt d’un tissage de désirs confus. En revanche, il y a un protocole commun à toutes nos pièces : nous partons d’une chanson – qui est souvent un tube, en tout cas quelque chose d’assez idiomatique -, à laquelle nous confrontons un geste, qu’on appelle un geste-matrice, lequel porte en lui un potentiel de répétition, de déformation. On opère ensuite une sorte de focus sur un détail a priori insignifiant, qu’on essaie de développer et de regarder sous différents aspects.

Lotus : Le travail autour de la musique se matérialise toujours par des allers-retours entre l’écoute d’une chanson, des essais de gestes – qui marchent ou qui ne marchent pas – et des réécoutes de chansons à partir de ces gestes. Pour qu’on ait l’intuition qu’une pièce puisse naître de ce processus d’aller-retour, il faut que ces gestes et chansons fabriquent ensemble une évidence. C’est dans la répétition, son usure et ses variations, que va se créer la structure de la pièce, mais également notre façon de la danser. Ensuite, il y a un goût commun pour l’effort physique, le défi, quelque chose d’assez brut, une épreuve à partager ensemble. A chaque fois, l’idée est de se mettre en situation de contrainte. Cette question de la contrainte est à l’origine de notre rencontre : si Christophe s’est mis à la scène, puis à la danse, à partir d’une jambe cassée, j’ai aussi décidé de devenir danseuse après un accident et une jambe plâtrée ! Nous n’avons pas forcément les mêmes références, même si ce qui nous relie l’un à l’autre, c’est le fait de se situer chacun plutôt dans un hors champ de nos disciplines respectives. Nous n’avons ni l’un ni l’autre un parcours classique : moi, je n’ai pas suivi de formation en danse, et Christophe est passé par les Beaux-Arts mais en est parti assez vite. Cela nous relie et induit une façon commune de nous positionner dans nos pratiques respectives.

Vos processus de travail que vous menez à partir des chansons m’évoque des questions de l’ordre de la variation, de l’étude à partir d’un thème donné, à l’intérieur duquel il y a la possibilité d’extrapoler.

Christophe : Oui, c’est toute la question de la série en arts plastiques, avec la répétition, les variations et les permutations. Comme dans le travail d’atelier de Brancusi et l’art minimal américain, où il n’y a que des permutations. C’est la même chose, mais dans un autre rapport, qui permet d’autres formes, à l’infini, avec des éléments très simples. Un parallélépipède, qui peut être debout, couché. Mais il faut qu’il y ait au moins trois éléments pour former des assemblages qui travaillent la série.

Avez-vous des références artistiques communes ?

Lotus : Bien sûr. Et des références très diverses ! Ça peut être aussi bien des lignes d’architecture, des mots qu’on entend, qu’on lit, des travaux chorégraphiques, musicaux ou cinématographiques, et surtout l’observation des situations quotidiennes, de gens que nous ne connaissons pas, tout cela sans vraiment opérer de hiérarchies. C’est vrai que nous vivons Structure-Couple comme un projet de vie, qui peut s’insinuer à l’intérieur de chaque journée, de façon un peu utopique et sans durée limite…

Comment avez-vous vécu le confinement ?

Lotus : Je suis actuellement en Bretagne, et je travaille, oui, mais sans aucune échéance… Et j’y prends beaucoup de plaisir. Je fais les choses comme si je les faisais pour rien, sans but. Je crois que j’avais besoin de ça, de danser sans imaginer aucune construction, aucun futur. 

Vous auriez dû créer votre nouvelle pièce ClavabaK au festival June Events. Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce projet ?

Christophe : Nous sommes partis d’une précédente pièce, OrgabaK, que nous avions créé à partir d’une musique de Bach. Nous avons eu l’opportunité de la retravailler, cette fois ci avec un orgue, dans l’église Saint-Merri à Paris. Puis cette pièce s’est transformé en version “musique de chambre” avec un clavecin. Nous l’avons décliné également dans la rue, dans une version qu’on a appelée Bakstrit. Forcément, à chaque fois le contexte modifie notre chorégraphie et permet de vraiment composer avec une forme de plasticité. Nous partons toujours du même geste matriciel, mais être accompagnés d’un orgue, avec une harmonie hyper complexe, une richesse de timbres, ou avec un clavecin, notre gestuelle est inévitablement infléchie par un nouveau contexte sonore.

Lotus : ClavabaK n’a encore jamais été présenté en public. Nous avons travaillé cette nouvelle déclinaison une semaine en janvier à l’Atelier de Paris / CDCN, mais nous avons encore besoin de temps pour stabiliser cette nouvelle version. Ce projet est né dans un contexte particulier et grâce à plusieurs vecteurs déterminants : un curé très compréhensif, une église avec un orgue et l’invitation d’un festival. Personnellement, j’adore cet instrument, il est grandiose, mais je me suis posé la question d’une version plus sèche, qui peut-être, serait plus forte avec notre danse, et moins baroque. Le clavecin possède des attaques rythmiques et précises, il n’y a pas de réverbes, pas d’espace, on rencontre au contraire une forme d’unité de son. Cette possibilité a pu s’imaginer car Jean Dousteyssier, qui jouait à l’orgue à l’église Saint-Merri, est aussi claveciniste. Lorsque nous avons joué OrgabaK à l’église Saint-Merri on ne se voyait pas avec le musicien, il était là-haut, perché dans sa tribune, en plein hiver, il faisait très froid, d’autant plus que nous travaillions souvent la nuit. Nous étions obligés de communiquer par cris ou par téléphone, ou alors il fallait monter tout en haut pour venir lui parler… Il a fallu que l’on trouve toutes sortes de manières de communiquer sans se voir, et aussi inventer des règles entre la danse et la musique spécifiques à cette situation. Et au final, le musicien n’a pu voir la pièce qu’après la première, en vidéo. Pour la version clavecin, nous sommes donc très heureux et excités d’être juste à côté, et de se voir, se parler, ça change beaucoup !

Lotus Eddé Khouri et Christophe Macé auraient dû présenter ClavabaK au festival June Events 2020. Suite au report des spectacles la saison prochaine, l’Atelier de Paris / CDCN a souhaité donner la parole aux artistes initialement programmé·e·s du 2 au 27 juin. Photo Cosy © Bernard Bosquet.


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