Ruth Childs, Blast!

Propos recueillis par . Publié le 20/09/2022



Sous quelles formes physiques se manifeste la violence ? Comment se matérialise un corps qui exulte, traversé par une force hors de contrôle ? Après l’éclatant fantasia, qui prenait appuie sur des souvenirs d’enfance liés à la musique classique, Ruth Childs se confronte dans Blast! à une matière beaucoup plus sombre : la violence qui sculpte et pétri les corps. En s’appuyant cette fois-ci sur l’observation et l’apprentissage de l’expressivité humaine, la danseuse et chorégraphe explore l’imaginaire de la violence en donnant corps et voix à une succession de forces étranges et cauchemardesques. Dans cet entretien, Ruth Childs revient sur la genèse de Blast! et partage le processus de création de cette nouvelle création.

Blast!
est votre troisième création, après The Goldfish and the Inner Tube et fantasia. Vos recherches semblent se matérialiser différemment selon chaque projet. Comment décririez-vous votre recherche/travail artistique ?

Chaque projet résulte d’une fascination , d’un sujet qui me happe. Je suis toujours mes intuitions et je travaille sur des choses qui me touchent, me questionnent, qui rentrent dans ma tête, mon corps et qui me hantent. The Goldfish and the Inner Tube, la première création de la compagnie, en collaboration avec Stéphane Vecchione (créateur sonore et performeur), était une performance/installation confrontant corps, matière, et son. On questionnait le plein, l’encombrement. Je dois avouer que c’était un peu massif pour un premier projet ! The Goldfish abordait déjà trois axes de ma recherche artistique que j’essaie de mettre en relation : le corps, le son et la matière. À cela s’ajoute une autre donnée intrinsèque : l’espace, qui peut se lier à ces trois éléments de façon singulière suivant le projet. Après The Goldfish, j’ai senti le besoin de zoomer sur le corps performatif afin de mieux dialoguer avec ces deux autres médiums qui m’intéressaient. Avec la seconde création, fantasia, j’ai plongé dans des couches intimes de la mémoire du corps. Cette recherche s’est concentrée sur comment le corps peut être stimulé par une musique familière et comment elle pouvait résonner dans nos mémoires collectives. Si la pièce se concentre principalement sur le dialogue entre corps et musique, j’ai imaginé une dramaturgie autour de la couleur. J’ai eu cette envie lorsque j’ai découvert une vidéo de l’artiste Bruce Nauman – Art Make Up – dans laquelle on le voit se recouvrir le torse et le visage de peinture, à chaque fois avec des couleurs différentes… J’aime l’idée de représenter une figure de couleur qui habite l’espace… Au fur et à mesure des projets, ma pratique physique et le dialogue avec Stéphane se développent et s’affinent. J’aime réfléchir et dérégler le statut du corps, l’imaginer comme une matière que je peux travailler au même titre que le son. Chaque pièce est également l’occasion d’aborder la danse à travers les arts plastiques, en collaborant par exemple avec Nadia Lauro (œil extérieur pour fantasia) ou avec Cécile Bouffard avec qui j’ai initié le projet Delicate People en 2021 (et œil extérieur pour Blast!). J’aime leurs regards à partir de leurs pratiques plastiques, respectivement scénographie et sculpture.

Blast! s’appuie sur l’observation et l’apprentissage de l’expressivité humaine. Pourriez-vous retracer la genèse de cette nouvelle création ?

Après fantasia, j’ai à nouveau ressenti le besoin de faire un zoom sur le corps et ses potentiels performatifs, en particulier la transformation et l’expressivité du corps et la fine ligne entre des états émotifs et des états physiques. J’avais aussi envie de me déplacer dans ma recherche chorégraphique, de sortir de mon corps, de me remplir d’autres corps, des corps fictionnels, en me focalisant spécifiquement sur les corps remplis de violence, douleur, de difficulté, de haine, de tristesse. Je me suis mise alors à regarder des corps en peinture, en sculpture, dans les films, qui à la fois contenaient et laissaient jaillir cette violence. J’ai observé l’expressivité de ces corps, surtout la grimace, ce qui se passait sur le visage mais aussi les lignes de tensions dans le corps et les muscles. Je me souviens avoir été très touchée par l’interprétation de Joaquin Phoenix dans The Joker. Je trouvais son travail sur le rire et les pleurs bouleversant, parfois d’une violence terrible, et parfois tellement esthétique. J’étais fascinée par cette matière qui pouvait être tragiquement belle. Nous sommes constamment bombardés d’images violentes et à cette même période je voyais énormément de manifestations dans les rues. J’étais très sensible à cette violence et cette colère, à comment les corps évacuent cette charge. Je réfléchissais à tous ces corps qui avaient besoin d’exploser, et ma tête qui voulait exploser car c’est très compliqué de digérer ou savoir quoi faire face à la violence.

Comment s’est engagé le travail de recherche ?

Je me suis inspiré d’une méthode de travail que Vinciane Despret (avec qui j’ai fait un séminaire au Théâtre de Vidy en 2021) nous a décrit lorsqu’elle a mené son enquête pour son ouvrage Au bonheur des morts, sur la façon dont les défunts peuvent entrer dans la vie des vivants. Je crois qu’elle appelle cette méthode « le parcours d’obéissance ». Il s’agit de demander des références et des idées autour de soi et de s’obliger à suivre chaque piste même si elles ne nous intéressent pas à priori. J’ai donc commencé par récolter auprès de mon entourage une liste de films et d’œuvres considérés comme violents. Je leur ai aussi demandé de me raconter les pires histoires qu’ils connaissaient, avec des corps remplis de violence, etc. Nourrir ce projet par des références et des raisonnements d’autres personnes m’a permis de sortir de mon corps et ma tête. Je danse depuis trente ans, je connais mon corps et ses automatismes. C’était important pour moi de me confronter à d’autres matières, trouver d’autres chemins d’écriture, surtout après le processus de fantasia où je m’étais plongé dans mes souvenirs et dans une matière très personnelle. C’est aussi pourquoi j’ai invité le danseur et chorégraphe Bryan Campbell à me rejoindre comme collaborateur. Nous avons travaillé et cherché des choses ensemble en échangeant nos corps. À la fin de la création, Bryan s’est mis à l’extérieur pour regarder, mais au début nous avons tout fait en alternance. C’était nouveau pour moi d’ouvrir mon processus si tôt ! Nous avons donc commencé par regarder beaucoup de films avec l’équipe des films d’horreurs, des films gores, etc, pour avoir un imaginaire commun. J’ai également apporté beaucoup d’ouvrages sur l’expressivité humaine, notamment sur le travail de Duchenne de Boulogne à la Salpêtrière. Au début de la recherche en studio, j’ai été inspiré par le travail photographique de William Mortensen, les tableaux de Paula Rego, en particulier sa série des Dog woman, ou encore par les têtes de caractères de Franz Xaver Messerschmidt. Puis finalement, après plusieurs semaines de travail, j’ai fini par mettre de côté les sources iconographiques pour me concentrer uniquement sur des œuvres littéraires et des imaginaires qu’elles nous évoquent.

Comment avez-vous abordé le travail chorégraphique à partir de ces textes ?

J’avais besoin de stimuler mon imagination afin de me détacher des images et de leur simple reproduction. J’ai donc sélectionné des histoires et un poème qui contiennent de magnifiques descriptions de corps qui débordent d’émotions, hors de contrôle, remplis de tristesse, de rage, de haine, de dégoût, de désir, qui tremblent, etc. Je me suis concentrée sur quatre textes : De ta Faiblesse, domine ! d’Henri Michaux, Les Guérillères de Monique Wittig, L’Histoire de l’œil de Georges Bataille et Penthésilée de Heinrich von Kleist. Avec Bryan, nous avons expérimenté des exercices de superposition, dissociation, torsion, de temporalité, nous avons essayé d’étendre différentes émotions dans le corps, le visage, le regard… Puis, au fur et à mesure des répétitions, pour aller plus loin, j’ai commencé à construire mes propres chimères à partir de nos expériences en studio.

Vos deux précédentes créations The Goldfish and the Inner Tube et fantasia entretiennent une grande relation avec la musique. Comment avez-vous abordé ce médium dans Blast! ?

J’imaginais au départ un paysage de fanfare mais au fur et à mesure j’ai eu envie de radicalité et de simplicité. J’ai proposé à Stéphane Vecchione de réfléchir à la notion d’explosion et de violence et de réagir à ce thème avec son instrument de prédilection : la batterie. Il s’agit d’un instrument expressif avec un énorme spectre, qui peut figurer des idées abstraites, un univers coloré, accompagner de la poésie sonore, etc. Stéphane a enregistré énormément de matières sonores et utilisé un dispositif qui me permet aussi de jouer de la batterie (et quelques autres instruments surprises) avec ma voix, de dialoguer avec la musique en direct. C’est explosif, rythmique et apaisant à la fois. Au départ, nous avions comme base de réflexion la musique de Moondog mais assez vite Stéphane s’est émancipé de cette référence et propose maintenant une création sonore originale et insolite. Grâce au dispositif qu’il a développé spécialement pour le projet, je peux faire jaillir différents types de percussions avec ma voix, dans un rapport brut et immédiat.

Blast! sonde également la musicalité des mots. Pourriez-vous revenir sur ce travail autour de la voix et comment cette recherche a nourri le travail chorégraphique ?

En plus du travail sur l’expressivité et la grimace, je savais dès le départ que je voulais composer avec les mots et des bribes d’histoires en pensant à leur musicalité, et comment un mot peut sortir de la bouche comme une mini explosion. Je souhaitais penser le mot comme matière sonore et pas seulement comme signifiant. Je me suis donc intéressée à la pratique du storytelling et aux différentes stratégies pour rendre un texte vivant à l’oral. J’ai toujours beaucoup aimé écouter le son des mots, le rythme et la musicalité d’une phrase, sans avoir forcément besoin de la comprendre. Enfant, j’ai aussi eu la chance d’avoir entendu plusieurs conteurs professionnels à l’école. Nous avons fait un stage avec Odds Bodkin, un conteur américain que j’avais vu enfant raconter l’Odyssée. J’ai aussi fait appelle à Michèle Gurtner, une comédienne formidable qui m’a aidé à explorer le travail avec la parole. J’ai commencé à faire beaucoup d’improvisations et des exercices vocaux associés à des pratiques physiques.. J’ai ensuite eu besoin de trouver des liens avec le corps, une modalité chorégraphique et musicale, pour dépasser le sens d’un mot, le rendre multiple, lui donner corps, le faire résonner dans l’espace. J’ai aussi expérimenté cette prise de parole avec le dispositif sonore de Stéphane, comment les mots pouvaient sortir, avoir plus de puissance, etc. 

Blast! explore le motif du cercle. Pourquoi et comment avez-vous abordé cette figure en particulier ?

J’aime comment un espace peut influencer une danse. Dans fantasia, la dernière partie de la pièce se développe en diagonal avec que des aller-retours et je suis persuadée que le simple fait de faire ses allers-retours sur une trajectoire prédéfinie charge le corps et la chorégraphie d’une émotion même si la danse est très abstraite. D’ailleurs, j’admire énormément cette radicalité dans le travail de ma tante Lucinda. Cette réflexion me ramène à ma recherche sur le corps émotif/chorégraphique et comment j’aime osciller entre les deux. Je pense qu’aborder l’espace avec cette perspective me permet d’explorer cette zone grise. Lorsque j’ai commencé les recherches de Blast!, le motif du cercle était déjà là, dans un coin de mon esprit. Je pensais toujours à un magnifique dessin d’Henri Michaux que j’avais découvert, grace à la chorégraphe Maud Blandel, durant le processus de fantasia, un cercle noir d’où semble jaillir de la matière. J’aime le caractère ambivalent de cette figure : tourner en rond peut être aliénant mais peut aussi créer une forme de méditation. J’aime travailler avec des contraintes physiques et j’avais l’impression que ce motif m’offrait énormément de possibilités et de nouvelles manières d’envisager le corps performatif dans l’espace. En augmentant progressivement l’intensité de cette trajectoire circulaire, ça donne aussi l’impression que l’espace contient une matière prête à exploser !

Blast!, vu au Pavillon ADC dans le cadre de La Bâtie-Festival de Genève. Chorégraphie/Performance Ruth Childs. Direction technique et création lumière Joana Oliveira. Recherche/création sonore Stéphane Vecchione. Collaboration artistique Bryan Campbell. Costumes Coco Petitpierre. Oeil extérieur Cécile Bouffard. Coaching Michèle Gurtner. Production déléguée, diffusion Tutu Production, Lise Leclerc & Cécilia Lubrano. Blast! a été soutenu par la coproduction commune des A-CDCN. Photo Marie Magnin.

Du 21 au 25 septembre 2022 à l’Arsenic
Le 1er octobre 2022 au Fit festival Lugano
Les 21 et 22 octobre 2022 à l’Atelier de Paris CDCN


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