Queen Blood, Ousmane Sy / Paradox-Sal

Propos recueillis par . Publié le 28/02/2022



Si Paradox-Sal a été ébranlé par la perte de Ousmane Sy aka Baba, ses membres entendent poursuivre une œuvre commune, élaborée à partir de la rencontre de personnalités fortes, aguerries à de multiples pratiques chorégraphiques nées à la marge des scènes institutionnelles. Le groupe reprend cette saison deux pièces que le chorégraphe et danseur avait créées : Queen Blood et One Shot dont les diffusions avaient été empêchées par le confinement. À cette occasion les danseuses de Paradox-Sal reviennent sur les débuts du groupe et l’héritage transmis par Ousmane Sy.

Comment s’est constitué le groupe de danseuses Paradox-Sal ?

À l’origine c’est Ousmane Sy aka Baba qui nous a réunies. Il souhaitait créer un groupe exclusivement féminin. Il a contacté chacune d’entre nous et nous avons commencé à travailler et à nous entraîner ensemble. Il avait pleinement conscience que l’avenir du collectif qui était en train de se créer dépendait de nous, les danseuses : allions-nous devenir un groupe et perdurer dans le temps ? Fort de ses expériences passées en groupe, il a toujours fonctionné et voulu travailler en équipe mais jusque-là c’était dans des collectifs majoritairement masculins, notamment Wanted Posse et Serial Stepperz. L’équipe de danseuses qu’il constitue en 2012 est la première génération de l’aventure Paradox-Sal. 

Jusqu’à la création de Paradox-Sal, vous n’étiez donc pas du tout liées aux scènes institutionnelles et plus généralement au format plateau/public que l’on retrouve dans les théâtres ?

En tant que danseuses nous n’évoluions pas toutes sur les scènes institutionnelles à cette époque. La particularité et la richesse du groupe est que chaque danseuse a une formation et un parcours différent. Chacune d’entre nous possède son style et sa technique de danse de prédilection (du lock au contemporain). Principalement des styles issues de la culture hip-hop mais pas que ; certaines ont eu des formations de danses académiques, d’autres ont tout de suite commencé avec des formats shows dans les évènements, les battles ou le club. Par exemple, la spécialité d’Audrey est le dance-hall, qui est une danse jamaïcaine, celles de Valentina sont le hip-hop et des bases en waacking… Puis au-delà de nos singularités, Baba souhaitait que nous ayons toutes une connaissance de la house afin que cette danse devienne notre langage commun, un langage sur lequel nous pouvions nous retrouver durant les shows. La house est vraiment une danse de clubs et une danse de battles. La volonté de déplacer cette pratique sur scène est venue bien plus tard même si je pense que Baba l’avait en tête dès le départ. La volonté d’Ousmane Sy a toujours été de promouvoir la house et ramener cette essence et cette culture du club sur le plateau, sans la travestir.

Comment se sont concrétisées les premières collaborations entre vous, les danseuses ?

Ces collaborations ont démarré de manière très informelle à l’origine. Il y avait par exemple une personne du groupe qui avait la possibilité d’utiliser une salle d’entraînement en région parisienne. Nous nous y retrouvions pour travailler techniquement, répéter, échanger, freestyler et partager ensemble, ce qui a énormément contribué à développer l’esprit de groupe. Baba a instinctivement endossé le rôle de coach, comme dans le sport, pour plus tard se définir comme un « coach’égraphe », coach et chorégraphe en même temps. Ces longues sessions d’entraînement ont permis de faire un vrai travail de fond sur les bases House pour celles qui ne l’avaient jamais pratiquée et de mettre tout le monde à niveau. La pratique commune a rapidement donné lieu à la création de shows que nous présentions lors d’événements Hip Hop, festivals, concours chorégraphique, battles ou même soirées dans le milieu underground.

Comment aviez-vous accueilli cette invitation à constituer un groupe exclusivement féminin ?

Toutes les danseuses de Paradox-Sal n’ont pas vécu l’invitation de cette manière-là. C’est le cas d’Audrey, qui est la dernière arrivée dans le groupe et qui n’a pas du tout connu l’époque des débuts de Paradox-Sal en 2012, ou encore de Valentina qui a rejoint le groupe en 2017. Certaines étaient originaires de villes où il n’y avait pas vraiment de danseurs house et encore moins de danseuses house. C’est donc en grande partie par la découverte du groupe Paradox-Sal, grâce aux réseaux sociaux, qu’elles ont eu envie d’en faire partie. Paradox-Sal procurait la sensation d’avoir à faire à un groupe très puissant, un groupe qui se faisait connaître pour sa technique, son exigence en termes de travail. C’est pour cette raison qu’il a eu un tel succès. Le fait qu’il fût composé uniquement de femmes était une valeur ajoutée. Lorsque Baba nous a invitées à le rejoindre, nous nous sommes plutôt senties tout simplement représentées, à l’aise, et cela a été assez naturel. Certes Baba voulait un groupe 100% féminin mais ce n’était pas l’enjeu du projet. La house dance qui est une danse très technique, précise, puissante et androgyne. Ce qu’il souhaitait, et nous aussi, en constituant ce collectif, c’était mettre en avant la danse, qu’on ne nous identifie pas seulement parce que nous sommes des femmes mais d’abord des dancers (non genré en anglais).

Le passage au plateau, a-t-il transformé votre rapport au public ou à la danse ? A-t-il permis une évolution qui n’aurait pas été possibles dans les univers originels de vos pratiques ou au contraire en percevez-vous certaines limites ?

Comme nous le disions précédemment, nous avons toujours connu le rapport au public, qui est tout aussi challengeant dans un théâtre, au milieu d’un cypher ou sur la scène d’un battle. Cela dit, danser sur des scènes de théâtre nous a permis de rencontrer un nouveau public et de faire connaître notre culture : nous n’avons pas eu la sensation de nous adapter au théâtre mais plutôt d’avoir adapté le théâtre à notre danse. La transition vers le plateau s’est faite assez naturellement avec Fighting Spirit, un premier essai chorégraphique d’Ousmane Sy en 2014. Si nous n’avons pas changé la manière dont nous dansons pour le théâtre, nous avons recherché des solutions pour apprivoiser cette boîte noire. Cela a eu des répercussions sur la façon dont nous envisageons notre travail personnel : s’entraîner pour une battle ou un solo implique un travail de préparation tout à fait différent. Ce changement de contexte a fait évoluer notre technique dans la perspective de l’interprétation et non plus uniquement de la performance, ce qui nous a aussi aidé à conscientiser et à assumer plus encore l’essence de nos danses pour pouvoir les mettre en valeur. 

Comment se déroule la co-création au sein de Paradox-Sal ?

La création de Queen Blood a été assez fluide parce que le groupe travaille avec Baba depuis 2012 et a forgé ses habitudes. Baba proposait une idée globale et créait des ensembles chorégraphiques, ce qui n’empêchait pas des apports de notre part, nos participations sur certaines chorégraphies, des choix de musiques. Il y avait beaucoup de discussions, il prenait le temps de nous consulter. Cela lui permettait de s’adapter, de comprendre la force de chacune et de l’utiliser dans un ensemble, afin d’envisager le processus créatif comme un échange. « L’individualité au service de l’entité » était son leitmotiv. Mais c’était sa vision et sa signature. Cette manière de fonctionner continue d’exister entre nous et fait partie de notre héritage. Baba est plus qu’un chorégraphe, il est un mentor, comme on dit dans le milieu hip-hop.

Quel type de partitions avez-vous mis en place pour Queen Blood : l’expression libre ou l’improvisation qui est l’essence des battles, est-elle toujours présente dans la pièce ?

Le freestyle est partie intégrante de la pièce parce qu’il constitue l’essence de cette culture du club. La pièce commence dès l’entrée du public par un morceau de Fela Kuti, grand artiste nigérian précurseur de l’afrobeat, sur lequel chaque danseuse improvise dans une montée vers le second souffle avant de démarrer la pièce. Il en est de même pour toutes les séquences où nous sommes seules : la trame de la pièce nous impose seulement notre placement sur le plateau. Donc le spectacle peut être différent chaque soir en fonction de la distribution, de notre humeur ou de la manière dont nous avons envie d’improviser. Nous utilisons notre capacité à freestyler, capacité développée dans les battles ou le club, et cela en hip-hop et en house et dans l’ensemble des danses que nous pratiquons. Il y a néanmoins toujours une intention définie pour chaque solo. L’idée principale de la pièce est de transmettre des émotions, il n’y a pas de dramaturgie à proprement parler, chaque spectateur peut se raconter l’histoire qu‘il souhaite. Le travail de Baba est axé sur les énergies, la gestuelle, la technique et le message qui est transmis en l’éprouvant. La partition de musique a donc un rôle primordial dans la pièce, tous les morceaux ont été choisis avec minutie.

Vos regards et vos interactions sont très importants dans Queen Blood, ils semblent être les indices d’une continuelle mise à jour de la pièce, comme si vous continuiez à vous surprendre mutuellement.

Nos attitudes sont 100% authentiques au sens où se rejouent des battles entre nous. Queen Blood ne fonctionnerait pas si nous faisions semblant car c’est une pièce très physique. Pour parvenir au bout du spectacle, nous sommes obligées de nous porter les unes les autres. En effet le but de Baba lors de cette création était qu’au moment du dernier tableau, nous rentrions dans une sorte de transe, un second souffle – ce moment dans le club où l’on transcende la fatigue physique et que, le mental déconnecte – puis que nous nous laissions transporter par la musique le tout dans la maîtrise de l’exigence technique du corps de ballet. Notre particularité et notre force est d’être d’abord un groupe, ce qui change totalement nos rapports et notre complicité sur le plateau : nos relations quotidiennes se dessinent au sein de la pièce. Nous n’arrivons pas le jour du spectacle ou des répétitions afin de tenter de créer des contacts sur scène. Nous nous côtoyons, nous passons beaucoup de temps ensemble, parfois trop (rires), nous nous écrivons, nous menons d’autres projets en tant que groupe. Ce sont des liens qui transparaissent dans la pièce Queen Blood. S’il n’y avait pas une vraie connexion entre nous, il nous serait plus difficile de maintenir cet effort physique.

L’esprit battle ou de défi qui est présent entre vous s’ouvre parfois vers le public, lorsque vous lui faîtes face. Est-ce que cette présence frontale du « quatrième » mur a occasionné une modification du message que vous portez ?

Le titre de la pièce, Queen Blood, est la traduction du titre originel, Horon Djori, qui signifie « sang noble » en Bambara, choisi par Baba pour décrire cette force féminine faisant face aux épreuves de la vie en gardant la tête haute. Le spectacle est un hymne à la culture house et aussi un hommage vibrant d’Ousmane Baba Sy à toutes les femmes de sa famille et de son entourage qui ont pu l’inspirer au cours de sa vie. Une autre évidence pour Baba sur cette pièce était de jouer et mettre en avant la complicité à l’intérieur du groupe et cette manière de faire ensemble. Nous ne nous adressons pas directement au public pour autant, la frontalité est totalement et toujours assumée ; bien que souvent reprochée dans certains travaux en hip-hop. Lorsque nous faisons face, il s’agit alors d’un regard lointain plutôt que d’un défi car ce qui est primordial c’est ce qui se joue entre nous. Même dans ces moments frontaux, nous sommes dans notre univers. C’est le cas dans le tableau de Nina Simone pendant lequel nous sommes en ligne face aux spectateurs. L’intensité dans nos regards à cet instant est un très bon exemple. L’échange et le défi se passent entre et contre nous, un peu comme si nous étions face à nous-mêmes.

Comment Queen Blood a-t-elle évolué depuis sa création ?

Nous avons fait la première de Queen Blood à la Villette en 2019, dans une version pratiquement finie, en partie grâce au fait que nous avions pu faire des avant-premières au cours desquelles nous avions testé et modifié des séquences. La pièce a évolué aussi parce que nous évoluons et qu’elle a été créée à partir des personnalités de chacune. De plus, le freestyle nous permet de nous réinventer à chaque fois et nous empêche de tomber dans un interprétation figée. Bien que chaque danseuse ait son style et sa manière de travailler, il y a à chaque fois quelque chose qui s’actualise dans nos soli Nous ne sommes plus les danseuses que nous étions l’année dernière ! C’est très spécifique aux danseurs hip-hop de sans cesse se challenger et chercher l’originalité. Bien sûr tout en respectant, dans ce cadre, les lignes directrices et les contraintes de la pièce.

Cela signifie-t-il que vous n’êtes pas remplaçables au sens où la pièce ne peut être reprise telle quelle ?

« Personne n’est irremplaçable » comme disait Baba, mais chacun.e est unique. Et c’est ce que nous défendons. Nous sommes douze interprètes pour Queen Blood mais sept ou huit au plateau. Aucune de nous ne danse comme l’autre. Chaque solo, moment de la pièce sera interprété différemment mais ce qui va lier le tout et faire en sorte que le spectacle garde malgré tout la même direction c’est le travail sur les énergies. Il faut alors que chaque individualité soit suffisamment forte, ait une personnalité identifiée pour que l’ensemble fonctionne.

Dans le milieu du hip-hop, rares sont les femmes qui ont pu avoir une carrière et une visibilité à l’égal de certains danseurs. Quelles ont été les femmes qui vous ont inspirées ?

Nous avons des influences diverses, qui nous ont accompagnées à nos débuts. Pour Valentina par exemple, Ladykiller crew était une source d’inspiration lorsqu’elle vivait en Italie. Et bien sûr il y a Marjory Smarth. Elle n’est plus parmi nous mais elle était une pionnière, en termes de danse house de club, qui a apporté sa technique et sa féminité. Le groupe de danse exclusivement féminin, Zamounda, en France et également la première génération de Paradox-Sal qui pour les plus jeunes d’entre nous ont été de grandes sources d’inspiration, avant qu’elles soient invitées à intégrer le groupe. Aussi c’est mal connaître la scène hip-hop que de penser qu’elle est « presque » uniquement masculine, il y a toujours eu des femmes dans le hip-hop et il y en aura toujours à l’instar de beaucoup de milieu artistique. Mais comme dans pas mal de domaines elles sont très peu citées et vite oubliées. En réalité beaucoup de danseuses nous ont énormément inspirées, comme Max Laure une des premières chorégraphes hip-hop françaises avec plusieurs pièces à son actif, Laure Courtellemont, danseuse et chorégraphe française à l’internationale en Dancehall, Sandrine Monar, danseuse et chorégraphe hip-hop française, Anne Nguyen, danseuse, chorégraphe hip-hop, break, artiste associée au Théâtre de Chaillot, Antoinette Gomis, danseuse, chorégraphe hip-hop, house française, Cintia Golitin, danseuse de pop, chorégraphe avec le groupe Bandidas. Des artistes comme Missy Elliot, Janet Jackson, Erykah Badu, Queen Latifa et tant d’autres ont aussi contribué et participé à écrire l’histoire de la culture hip-hop et celle de la House. 

Chorégraphie Ousmane Sy. Assistante à la chorégraphie Odile Lacides. Sept interprètes parmi Allauné Blegbo, Megane Deprez, Selasi Dogbatse, Valentina Dragotta, Dominique Elenga, Nadia Gabrieli-Kalati, Linda Hayford, Nadiah Idris, Odile Lacides, Cynthia Lacordelle, Mwendwa Marchand, Audrey Minko, Anaïs Mpanda, Stéphanie Paruta. Lumières Xavier Lescat. Son et arrangements Adrien Kanter. Costumes Hasnaa Smini. Une création All 4 House. Photo © Timothée Lejolivet.

Queen Blood est présenté le 3 mars au Festival Conversations / Cndc – Angers.


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