Mélanie Perrier « Les logiques du care relèvent d’un véritable projet politique de société »

Propos recueillis par . Publié le 10/07/2020



La crise du COVID-19 semble avoir positionné, entre autre, l’éthique du care, au cœur de nombreuses préoccupations sociétales. En 2016, Mélanie Perrier plaçait cette réflexion au cœur de sa pratique et du processus chorégraphique de sa création CARE. En revisitant les principes actifs de la figure du porté et de l’interdépendance des corps, la chorégraphe poursuit sa recherche sur l’altérité et signe une véritable expérience sensible aussi bien pour ses quatre interprètes que pour le public qui assiste à ce double corps à corps. Dans cet entretien, Mélanie Perrier partage le processus de création de CARE et pointe l’urgente nécessité de comprendre combien les logiques de soin, au delà de la pratique de la danse ou du simple milieu du spectacle vivant, relèvent d’un véritable projet politique de société.

CARE fait suite à un triptyque autour de la relation amoureuse. CARE vient-il poursuivre cette précédente recherche autour de l’altérité ? Pouvez-vous revenir sur la genèse de CARE ?

CARE a élargi le projet initial de la Compagnie2minimum autour des relations, en abordant l’altérité à partir de l’éthique du care. Nous sommes tous « l’autre » de quelqu’un.e, nous dit cette éthique qui place l’interdépendance comme principe fondateur. Les théories ou philosophies dites « du care » trouvent leur origine aux Etats-Unis et se nourrissent d’approches et de recherches féministes. Cette éthique féministe met au centre de l’expérience morale la dépendance et le souci de l’autre. En portant l’attention sur ce « prendre soin », l’éthique du care pose la question du lien social différemment : elle met au cœur de nos relations sociales la vulnérabilité, la dépendance et l’interdépendance. Dans cette perspective, elle peut et doit concerner chacun.e dans la mesure où chacun.e est ou peut devenir un « aidant ». Ainsi je suis partie d’une figure emblématique de la danse, le porté, envisagé d’abord comme une figure contemporaine et universelle de nos relations. Qui je porte, qui me porte, qui me soutient, aujourd’hui ou hier ? D’emblée cela permet de poser la sollicitude et l’interdépendance comme prismes de nos relations, et ce, qu’elle que soit leur nature ou leur origine. Outre cette éthique, les écrits de la philosophe Anne Dufourmantelle sont venus nourrir cette génèse, en particulier la puissance de la douceur qui a résonné comme un manifeste pour la pièce.

En tant que chorégraphe, qu’est-ce qui vous intéresse dans l’éthique du care ? Comment ces réflexions se sont-elles matérialisées dans votre travail ou à l’intérieur de votre recherche pour cette pièce en particulier ?

Selon moi, l’éthique du care offre une vision neuve et plus juste pour repenser nos relations aux uns et aux autres. En tant que chorégraphe, cette éthique m’amène à reconsidérer la vulnérabilité comme une force, non comme faiblesse et facilite l’accueil de chacun.e en ouvrant sur une meilleure communication entre collaborateurs, et en s’ajustant aux possibilités de chacun.e. Cela permet de repenser entièrement les manières d’initier et de construire la danse et les façons d’y parvenir avec les danseurs/ses en sortant de l’impératif de la forme. En revisitant les principes actifs de cette figure du porté de manière plus relationnelle, la danse est basée uniquement sur l’accueil de l’autre et sa vulnérabilité. Poser la relation entre deux personnes comme matrice de l’écriture chorégraphique déplace l’intérêt du danseur et du chorégraphe vers d’autres processus. Ce nouveau paradigme semble donc ouvrir sur d’autres pré-requis et finalités, qui obligent à revoir les traditionnels variables d’espaces, de temps et d’énergie dans l’élaboration du mouvement et de la danse. Il s’agit pour moi de réfléchir à la mise en place d’un environnement spécifique de travail qui prend en compte trois niveaux de relation : celui qu’engage le danseur avec son espace de travail, celui qu’il met en œuvre avec ses partenaires, et celui qui se joue avec la chorégraphe. Cet environnement complet et construit concourt à la création d’un corps relationnel au travail, où il convient alors d’écouter le corps pour ne plus le mettre au travail mais le laisser être travaillé, transformé par les relations. Commencer par les besoins de chacun.e évite l’injonction mécanique ou performative et permet de prendre mieux le pouls des propositions de chacun-e au fil de la création et de mesurer comment celles-ci agissent les unes avec les autres.

CARE se développe autour d’une figure de la danse ici dépouillé du caractère spectaculaire qui lui est habituellement associé : le porté. Comment cette figure a-t-elle cristallisé votre intérêt ? Quels étaient les enjeux de la revisiter à partir de l’éthique du care ? 

Au départ, cette figure me paraissait cristalliser une certaine idée de la danse, très en force et performante. A l’aune des précédentes décennies où les esthétiques de la danse se sont considérablement élargies, il est temps d’expurger la danse contemporaine de ce paradigme encore tenace, où les corps sont souvent malmenés. S’agit-il alors de considérer le porté à la mesure de ses possibles plutôt que de le voir comme un moyen d’aller au-delà de ses forces ? Comment porter l’autre à l’échelle de sa propre vulnérabilité ? Cela revient à se délester de l’impératif de la forme et de la figure pour adopter définitivement l’écoute entre les interprètes comme seul principe d’un duo. Lors de la création nous nous sommes donc appliqués à détourer les contours de cette vulnérabilité en commençant par travailler à partir du gramme déposé et non plus du poids porté. Être à l’écoute de soi et de son/sa partenaire davantage qu’à la fabrication d’une forme, c’est l’objectif artistique et politique majeur de la pièce.

CARE met en scène un duo féminin et un duo masculin. Vos premières pièces ont toujours mis en scène des femmes. Comment le genre des interprètes a-t-il ici participé à la dramaturgie/l’écriture de la pièce ? 

Si cette figure est centrale dans l’histoire de la danse, elle est aussi le symptôme d’une conception très genrée. Trop souvent c’est encore le danseur qui porte la danseuse, plaçant le registre de la force du côté du masculin et celui de la délicatesse du côté du féminin ! Le champ de la danse doit définitivement cesser de participer à alimenter ces stéréotypes d’un autre temps. En bousculant dans une partition commune, cette représentation hétéronormée et très patriarcale, que subsiste t-il de la force et de la douceur entre deux femmes ou deux hommes ?

Quels ont été les différents axes de recherche et vos méthodes de travail avec ces 4 interprètes ? Comment s’est organisée l’écriture chorégraphique ? Pouvez-vous revenir sur le processus de création ? 

J’ai entamé le processus de création avec chaque duo alternativement, de sorte que ce que le duo féminin dévoile le point de départ du travail du duo masculin, et ce jusqu’à ce qu’un vocabulaire commun émerge en milieu de création ; chacun.e ayant dû constamment s’ajuster au langage de l’autre. Dès lors la partition générale s’attache à faire glisser les relations, de l’aide au pouvoir, puis de la sollicitude à l’interdépendance.

La création de la pièce s’accompagne d’un manifeste : le « CARE MANIFESTO ». Quels étaient les enjeux de partager ce programme d’action, de matérialiser ces revendications en « paratexte » de la performance ? 

Je défends l’idée qu’une création soit l’occasion d’un événement plus large que lui-même, une façon de poser un regard bienveillant sur le monde sans asséner une vérité ou jeter en pâture une horreur du monde. Ce moment partagé aspire à devenir un temps de « bien-être » commun. J’aime l’idée que « quelque chose » commence dès lors que l’on franchit les portes du théâtre. En affichant dans le hall du théâtre cette vaste affiche de 3 mètres avec 16 principes, cela mobilise de nouveaux registres de lectures chez les spectateurs, instituant une forme de mystère dans ce qui va advenir. Ainsi lorsque l’on vient à une soirée CARE on est accueilli par ce manifeste puis invité à rejoindre une sieste sonore, avant de pénétrer dans la salle de spectacle où les danseurs/ses sont déjà présents sur le plateau, tandis que la musique se compose en direct dès l’entrée du public. Parmi les 16 principes de ce manifeste, on retrouve entre autre : Care revendique la puissance de la douceur face à la brutalité contemporaine, Care propose d’être le refuge de toutes les vulnérabilités Care oppose l’interdépendance à l’individualisme ambiant, etc. L’enjeu de ce manifeste n’est pas de préparer ou d’aider le futur spectateur à la pièce, mais d’ouvrir un territoire auquel le public est associé. En cela, il initie de nouveaux contours pour une proposition artistique, passant de « l’objet spectaculaire » à une « situation politique » à laquelle chacun.e participe.

La crise du COVID-19 semble avoir positionné, entre autre, l’éthique du care, au cœur de nombreuses préoccupations sociétales. Quelles sont vos réflexions face à l’arrivée du care dans le « débat » politique et économique ? 

Dans un premier temps, il est toujours positif que des idées nées dans les années 90 arrivent enfin à franchir certaines barrières médiatiques. En effet la crise du covid-19 a rendu cruellement palpable cette segmentation de la société (soignant /soigné) et a révélé l’urgente nécessité de comprendre combien les logiques de soin relèvent d’un véritable projet politique de société. Du coté du spectacle vivant, il est également urgent de repenser la place et le rôle de l’art et du « service public de la culture » dans nos cités et de considérer les artistes non plus comme des employés ou prestataires mais bien comme agents majeurs de ce service public. A l’heure de la reconstruction de nos liens, après tant de distanciations sociales imposées, je crois en l’expertise unique, en la puissance de la danse et des danseurs/ses qui savent mieux que quiconque conquérir et mettre en liens les corps et les sensibilités. Ensuite il me paraît tout aussi urgent d’adopter cette éthique de la relation pour remodeler nos méthodes de travail au sein des équipes, nos gouvernances, nos logiques de partenariat avec les structures culturelles, tout comme reconsidérer les valeurs qui sous-tendent nos actions communes. Envisager désormais la recherche artistique et sa présence dans nos environnements diversifiés sous le prisme du care revient ainsi à adopter des temps de déploiement plus longs, pour faire sortir nos créations des logiques folles et mortifères de consommation et de marché, pour les placer dans d’autres temps sociaux. Revenir aux besoins des artistes permettrait de réinsuffler de l’indépendance aux équipes artistiques (laisser le temps à la bienveillance) et de diversifier les relations à construire avec l’ensemble des femmes et des hommes qui constituent nos communautés sensibles. En effet, la création artistique sous le prisme du care impose de nouvelles confiances vis-à-vis de la population pour instituer des modèles alternatifs de civilisation.

Comment le confinement a-t-il bouleversé votre pratique, votre travail ? Cette crise sanitaire a-t-elle entraîné de nouvelles questions, réflexions chez vous, amené à reconsidérer votre pratique ou votre recherche ?

Si des projets ont été brutalement stoppés, d’autres sont nés de ce contexte si particulier. La nécessité de réinventer des façons de se mettre en lien par la danse s’est affirmée à mesure que la place des écrans s’est accrue. J’ai donc réévalué la place du numérique dans mes pratiques et propositions. Un projet rassemblant 13 écoles françaises en Europe a rapidement vu le jour et a impliqué près de 132 enfants. Ce projet, « La danse à portée de mains », a rassemblé partitions sonores, capsules audio, règles du jeu photographique envoyé aux enfants chaque semaine. Là encore ce fut une façon d’insuffler du care dans la danse. L’importance de préserver le sensible dans ces quotidiens rétrécis du confinement m’a également amenée à initier le projet « Le recueil du sensible » où les membres de la compagnie ont décrit un geste oralement pour donner naissance à des capsules audio, à écouter, à faire chez soi. Ce recueil sonore participe pleinement de cette volonté de la compagnie d’offrir des expériences de « bien être ». J’ai également réalisé la première version d’un livre de gestes à danser « Du bout des doigts », mis en ligne sur notre site et destiné aux enfants. J’en ressors avec l’intuition forte d’avoir à construire de nouveaux modes d’adresses et de partage des propositions artistiques.

Plusieurs de vos projets on été mis en stand by à cause de l’état d’urgence sanitaire. Ces annulations et reports ont-ils ou vont-ils engendrer sur le long terme des conséquences sur votre travail, sur des projets en particulier ?

Une représentation de CARE a été annulée sur cette période alors que nous travaillions depuis plus d’un an à un projet fantastique, celui d’une version in situ de CARE pour des sites patrimoniaux. Cette nouvelle version compose le recueil des « partitions sur mesure pour patrimoine et extérieur » que nous avons mis en place au sein de la compagnie. En dépit de cette annulation, je continue de croire plus que jamais en la redéfinition des territoires de la danse, dès lors que l’on pense l’introduction de la danse ailleurs que sur un plateau, comme un nouveau dialogue avec l’espace et avec les populations. Pour moi il ne s’agit pas d’aller danser ailleurs mais d’aller dialoguer quelque part. Ce désir d’imaginer de nouvelles relations nous a permis également d’ajuster la nouvelle création, en s’entourant de partenaires plus locaux ou plus complices, en laissant désormais une place inédite dans le processus de création à un comité d’enfants qui jouera le rôle de regard extérieur et à des projets périphériques avec de nouvelles communautés…

CARE, conception et chorégraphie Mélanie Perrier. Interprètes Marie Barbottin, Doria Bélanger, Massimo Fusco et Ludovic Lezin. Création musicale en temps réel Méryll Ampe. Création lumière Mélanie Perrier. Régisseur lumière et régie générale William Guez. Assistante et consultante AFCMD Nathalie Schulmann. Consultant cirque Alexandre Fray. Photo © Mélanie Perrier.


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