Marcela Levi & Lucía Russo, Let it Burn

Propos recueillis par . Publié le 18/09/2021



Avec Let it Burn, les chorégraphes Marcela Levi et Lucía Russo envisagent le corps comme une matière sensible inachevée et relationnelle, traversée par d’autres matières fantasmagoriques qui le mettent en mouvement. Dans la veine du music-hall, la danseuse Tamires Costa convoque tour à tour une foule d’images et de figures, mixant les fantômes de Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Joséphine Baker, Valeska Gert, Macunaíma, Grande Otelo, Jorge Ben Jor, Mc Carol, Michael Jackson, Nina Simone, Woody Woodpecker. Dans cet entretien, Marcela Levi et Lucía Russo partagent les rouages de leur recherche artistique et reviennent sur le processus de création de Let it Burn.

Marcela, Lucía, vous travaillez ensemble depuis 2010. Pouvez-vous revenir sur votre rencontre, vos affinités artistiques, vos atomes crochus ?

Nous nous sommes rencontrées lors d’un déplacement professionnel et nous sommes tombées amoureuses. Puis notre relation professionnelle a émergé à la maison, engendrée par des conversations que nous avions dans nos vies privées. Petit à petit, nous avons réalisé que nos désirs et nos inconforts se rejoignaient sur certains points. C’est alors que nous avons décidé de transposer ces conversations dans un studio de travail. Nous sommes deux travailleuses voraces, le travail nous dynamise. La réflexion et l’expérimentation nous animent et nous encouragent. Par exemple, nous permettre de répondre à ces questions d’une seule voix nous donne l’occasion d’illustrer un peu plus notre partenariat et la façon dont nous le percevons en termes dramaturgiques. Il ne s’agit pas d’une « voix unique » ni d’une alternance. Ce n’est pas Marcela Levi et Lucía Russo qui répondent, mais c’est cette troisième chose qui parle à travers le « et » placé entre les deux noms. C’est de cela qu’il s’agit : de se dégager, de laisser de l’espace pour que s’articule un « inconnu » qui nous rejoint. Maurice Blanchot disait qu’une conversation se déroule dans l’intervalle entre un discours et un autre. Être deux pour ouvrir, pour frotter, pour tordre, c’est-à-dire pour articuler. Et qu’en est-il de l’auctorialité de l’œuvre ? Elle peut s’illustrer dans la fumée qui naît de l’étincelle produite par la friction entre deux personnes.

Vos recherches communes semblent se matérialiser différemment selon chaque projet. Pouvez-vous revenir sur les différentes réflexions qui traversent aujourd’hui votre recherche artistique ?

Depuis 2010, date à laquelle nous avons fondé Improvável Produções, un lieu nomade de formation, de recherche et de création, nous collaborons continuellement avec un groupe de jeunes artistes. Nous nous consacrons collectivement à une pratique quotidienne engagée dans l’expérimentation et la co-imagination. Même si notre travail finit par devenir public à un moment donné de la recherche, il se forge dans l’invisibilité d’un quotidien partagé à l’intérieur et à l’extérieur d’un studio. Nous ne renonçons pas aux longs processus créatifs. Il nous semble fondamental de donner du temps et de l’espace à l’invisible en ces temps d’hyper-exposition narcissique. L’expérimentation construit notre pensée, c’est-à-dire qu’elle nous déstabilise, nous troue, nous interroge, nous fait douter, reculer/retourner, dévier, nous charge/transporte. Nous avons dans notre travail quotidien des questions qui s’instillent en nous, c’est-à-dire qui nous troublent, nous perturbent depuis un certain temps : comment maintenir un engagement sans cesse renouvelé dans la rencontre avec le quotidien ? Comment aborder une question de manière précise et rigoureuse sans tuer la possibilité de s’échapper ? c’est-à-dire sans étouffer les autres perspectives au profit d’idéologies privées ? Comment se mettre à l’écart pour qu’une inconnue prenne du relief ? Comment faire ensemble sans amalgamer, sans unifier ? Nous nous nourrissons des paroles des autres qui parlent en nous, c’est-à-dire que nous nous exposons aux autres, y compris ces autres en nous. C’est un exercice ardu et en même temps libérateur Parce que cet autre est un intrus qui s’immisce, décentre, force le mouvement.

Let It burn a été créé en 2017. De quelles manières cette pièce vient-elle poursuivre votre recherche chorégraphique ? Pourriez-vous retracer la genèse de cette nouvelle création ?

Notre partenariat a commencé par la mise en scène commune d’une pièce de groupe intitulée Monstrous Nature, une expression de l’écrivain italo-brésilien Giuseppe Cocco, qui souligne l’importance de préserver la possibilité de frictions, de désaccords et de dissonances qu’engendre une démocratie. Cette relation est rendue possible précisément parce qu’il y a plus d’un. Et cette définition se trouble si nous nous considérons comme plus d’un, c’est-à-dire si nous nous permettons d’exister dans les contradictions, les paradoxes et les ambiguïtés. Nous pensons que c’est une façon de s’échapper, de s’écarter des définitions, de ce qui peut nous définir, de ce qui marque nos limites. Il faut de l’ouverture, de l’instabilité, de la vibration pour s’en sortir. Nous recherchons les secousses qui engendrent une présence mouvante, c’est-à-dire les invisibles, les matières fantasmagoriques qui nous mettent en mouvement. Let it burn est un solo où le corps visible d’une femme noire est traversé par de nombreux autres invisibles. Dès le départ nous avons eu envie de nous poser la question de la solitude de ce corps au plateau. Est-ce seulement ce qui est visible qui fait bouger un corps ? Les matières visibles sont-elles ce qui fait bouger un corps ?

Pouvez-vous revenir sur le processus chorégraphique avec Tamires Costa ?

Nous pensons et pratiquons le corps comme une matière sensible inconnue, non dé-fini, perméable, pleine de défauts, de fissures et de trous par lesquels d’autres réalités peuvent entrer. Pour Let it burn, nous cherchions une performativité qui implique une danse dansée avec et non pour. Pendant le processus de création avec Tamires, nous avons réinvesti certaines pratiques que nous avions expérimentées, depuis 2010,  qui permettent d’accueillir et favorisent la réception et l’impact de forces invisibles qui traversent le corps avec différentes intensités, humeurs, rythmes. Tamires travaille avec nous depuis 6 ans, après quelques années au contact de la formation que nous avions développée à Improvável Produções, elle a combiné certains aspects de notre enseignement à certains aspects de danses afro. Puis, à un moment du processus de création, nous avons encouragé Tamires à transmettre cette pratique remixée aux autres interprètes de la compagnie. C’était une façon de tisser une présence corporelle comme canal/récepteur/transmetteur et de danser en relation avec les autres, parmi les autres, visibles et invisibles.

Le corps et le visage de Tamires catalyse une foule d’images et de figures historiques : Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Joséphine Baker, Valeska Gert, Macunaíma, Grande Otelo, Jorge Ben Jor, Mc Carol, Michael Jackson, Nina Simone, Woody Woodpecker, etc. Comment avez-vous sélectionné et composé cette liste ?

Nous avons commencé le processus en collectant des humeurs, des intensités, des voix, des sons d’existences qui nous ont fait brûler, comme Thelonious Monk, Dizzy Gillespie, Josephine Baker, Valeska Gert, Macunaíma, Grande Otelo, Jorge Ben Jor, Mc Carol, Michael Jackson, Nina Simone et Woody Woodpecker. Nous nous sommes exposés à eux et ils ont choisi Tamires en même temps qu’elle les a choisis. C’est ce que nous appelons l’altérité intérieure. À un certain moment du processus de création, nous avons présenté à Tamires la danse de Joséphine Baker. Après avoir regardé les vidéos pendant un certain temps, elle nous a dit : « Je ne la connaissais pas, mais mon corps la connaît depuis longtemps ». Plus tard, lors d’une conversation, Tamires s’est livrée sur ce travail d’incorporation : « Il est troublant d’incarner les autres, mais quel vertige d’approcher ces figures en particulier, qui donnent vie et sens chaque fois qu’ils pénètrent dans ce corps. Ce sont les présents ancestraux qui brûlent et touchent cette peau. Nous avons beaucoup navigué (en eaux troubles) et nous continuons à avancer, pas à pas. Recevoir les rythmes funk, les souffles et les carillons du jazz, les hoquets de Gert, les rires, les battements de tambour, est une expérience bouleversante. »

Votre travail semble cultiver la création de figures troubles, insaisissables…

Nos pièces n’ont pas de sujet dominant, elles sont pleines de contradictions, d’ambiguïtés et de lignes de fuite. Nous faisons en sorte que notre travail ne soit jamais univoque, mais opaque et, par conséquent, multiforme, non capturable. Dans la religion candomblé (religion matriarcale introduite au Brésil par les esclaves Noirs déportés d’Afrique, ndlr), Exú est l’entité qui représente le carrefour, l’ambiguïté, le désaccord, l’énigme et le paradoxe de l’expérience, ce qui ne s’affirme pas comme un unique. Exú a été transformé en diable par la religion catholique, c’est-à-dire que le paradoxe et le désaccord ont été diabolisés. C’est peut-être de cette manière croisée et paradoxale que nous nous approchons d’une danse diabolique : lorsque nous voyons un corps qui est plus qu’un, qui incarne le paradoxe, qui porte – électrise – les contradictions et les ambiguïtés. Qui jouit des horreurs et des délices, en même temps.

Le paysage sonore est un ressort dramaturgique important de Let it burn. Comment cette « matière sonore » est-elle envisagée ?

Les chansons et les sons que nous entendons dans Let it burn sont des matières fantomatiques, qui évoquent des personnes, des entités et des êtres impertinents, excessifs et insurgés. Bien que toutes ces voix soient excessives et insurgées, elles sont très différentes les unes des autres. Nous sautons de l’une à l’autre sans éliminer la distance qui les sépare et le défi est d’articuler cette distance. Comme l’a dit un ami : entretenons la distance ensemble ! Et pour tenter cela, nous avons besoin du silence : un pont et un trou qui nous permettent de sauter, de trébucher d’une existence (musique, son, humour, intensité, personne) à une autre. Vibration, percussion et répercussion ont été les principes directeurs de nos choix dramaturgiques dans Let it burn. La pulsation, le battement, l’impact et l’intensité produits dans la rencontre des corps : le tambour, le batteur, le danseur. Le son envahit les corps, les touche, les impacte. L’espace tremble lorsque les sons contrôlés disparaissent et que le silence semble se produire.

Tamires est extrêmement très proche du public. Quels sont les enjeux de circonscrire la danse dans cet espace ?

Let it burn incorpore la spatialité du burlesque et du vaudeville, dans lesquels les danses se déroulent sur le proscenium, devant le rideau, parfois comme des interludes, pendant que la scène était préparée pour l’acte suivant. Tamires joue ainsi avec différentes proximités avec le public au cours de la pièce, créant des tensions qui oscillent entre la menace d’être confronté.e et l’excitation d’être touché.e. Lorsque c’est possible nous invitons le public à rentrer depuis les coulisses, pour traverser et être traversé par la danse de Tamires qui se déroule déjà sur scène. Elle est au milieu du chemin, et le.la spectateur.ice ne peut ignorer sa présence. Chacun.e doit choisir son chemin : on peut être très proche d’elle, dévier, prendre de la distance, etc. Il peut également s’agir d’une invitation pour le public à intervenir dans l’espace, à s’impliquer dans la danse…

Quels types de réactions du public avez-vous pu constater lors des tournées au Brésil et en Europe ?

La plupart du temps, lorsque nous avons présenté Let it burn, au Brésil et en Europe, le public était principalement composé de Blancs. Après avoir vu la pièce à Rio de Janeiro, un ami m’a dit : « Wow, c’est drôle mais c’est inconfortable, tout d’un coup je me suis retrouvé à rire maladroitement, j’avais l’impression d’être un homme blanc diverti par une femme noire. J’ai aussi eu l’impression d’être la cible d’une blague. » L’humour burlesque/grotesque, qui consiste à se moquer, à railler, à taquiner – d’ailleurs, le mot que nous utilisons en portugais et en espagnol pour taquiner et se moquer est burlar, qui est un mot lié au burlesque – est une arme magnifique pour subvertir les rôles, les tordre. Let it burn incorpore cet humour et la proximité, l’interaction avec le public pour reconfigurer, déplacer, désordonner, tordre, blesser, ouvrir, déranger, laisser brûler l’environnement pour laisser place à des questions et sensations contradictoires.

Vous vivez et travaillez au Brésil. Comment la communauté de la danse au Brésil a-t-elle (sur)vécu à la crise sanitaire ?

Le Brésil vit depuis plus d’un an une catastrophe sanitaire, empirée en grande partie par la mauvaise gestion de cette crise par le gouvernement Bolsonaro. Depuis janvier dernier, il y a eu plus de mille décès quotidiens (Le Brésil a enregistré officiellement près de 588 000 morts du Covid-19, ndlr). Ses dernières années, l’université et la culture au Brésil ont dû faire face à des coupes budgétaires drastiques, qui ont ravagé le milieu de la danse. À Rio, où nous habitons, nous avons subi la conjonction désastreuse d’un maire évangéliste et d’un gouverneur militaire. Il n’y a aujourd’hui plus de travail pour les artistes déjà installé.e.s dans le milieu de la danse, pas de travail pour les jeunes artistes qui arrivent sur le marché du travail, c’est-à-dire qu’il n’y a aucune possibilité de continuité ni possibilité d’avenir. Nous, personnellement, nous avons eu la chance de travailler en dehors du Brésil, de présenter notre travail en Europe. Nous avons traversé la pandémie jusqu’à présent grâce au soutien de festivals européens qui ont commandé et coproduit notre dernière création, grrRoUNd, dont la première a eu lieu en juillet dernier au Kustenfestivaldesarts à Bruxelles. Mais pouvons-nous affirmer que nous avons survécu, étant donné que le domaine de la danse au Brésil est en train de disparaître ?

Let it burn, vu à l’Espace Cardin – Théâtre de la Ville, dans le cadre du Festival d’Automne. Concept, chorégraphie, costumes Marcela Levi et Lucía Russo. Avec Tamires Costa. Co-création Tamires Costa, Ícaro dos Passos Gaya. Lumières Catalina Fernández. Documentation vidéo Renato Mangolin et Luiz Guilherme Guerreiro. Photo © Paula Kossatz.


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