Joseph Simon, Ballet Russe

Propos recueillis par . Publié le 21/05/2020



Nourri par un parcours éclectique et multiculturel, le danseur et chorégraphe Joseph Simon met à profit sa formation plurielle en hybridant avec dextérité pratiques et esthétiques chorégraphiques. Il développe depuis plusieurs années une série de travaux chorégraphiques intitulée « Ballet Fantasies » à travers laquelle il met en forme une réflexion critique sur la danse, ses canons et ses injonctions. En articulant le vocabulaire de la danse classique avec d’autres pratiques chorégraphiques populaires, ces recherches se matérialisent sous différents formats et médias. Sa dernière pièce, le duo Ballet Russe, mixe le répertoire d’entraînement de la technique Bournonville avec la house dance, habituellement pratiquée dans les clubs.

Votre pratique de la danse trouve sa genèse dans la breakdance. Pouvez-vous revenir sur vos multiples formations et votre parcours qui vous a mené à installer votre compagnie aux Pays-Bas ?

Dès mon plus jeune âge, j’ai évolué entre différents pays, différentes langues et différentes cultures. À l’âge de quatre ans, ma famille à quitté Trappes en région Parisienne pour s’installer aux Pays-Bas; à l’âge de 15 je suis parti en échange, dans une famille d’accueil japonaise à Kawasaki, à 16 ans j’habitais en Allemagne où j’ai passé mon bac avant de revenir étudier la danse contemporaine aux Pays-Bas. Mon parcours chorégraphique suit aussi un chemin multiculturel. Alors que je grandissais avec une ouverture sur la danse classique et le patinage artistique découverts et suivis à la télé avec ma mère et mes soeurs, j’avais clairement en parallèle un intérêt pour les acrobaties et le break. Cependant, il m’a fallu du courage et du temps avant de m’y mettre. Je suis passé par le break et la gymnastique avant de m’intéresser à la danse classique et contemporaine ainsi que d’autres danses appartenant à la culture Hip Hop. Ayant vécu la plus grande partie de ma vie au Pays-Bas et au vu des opportunités que j’avais en sortant de l’école, il me sembla naturel d’y rester et d’y installer ma compagnie.

Votre travail se développe sous différents formats : des solos, des collaborations, un film… Comment définiriez-vous les axes de votre recherche ? Existe-t-il un fil rouge entre vos différents projets ?

Dans tous mes travaux il y a une curiosité envers le développement d’un langage qui réunit différents univers. Actuellement cet intérêt se joue entre la culture Hip Hop et l’univers de la danse classique. Je pense pouvoir dire que cette curiosité vient d’un désir de donner sens à la réalité complexe et parfois contradictoire dans laquelle j’ai dû bouger dans ma vie. En ce moment je regroupe mon travail dans une série de travaux chorégraphiques que j’appelle « Ballet Fantasies ».

Pouvez-vous revenir sur les différents opus de cette série « Ballet Fantasies » ? 

Le métissage de la danse avec des éléments de la culture Hip Hop joue un rôle essentiel pour moi. Ballet Fantasies est un chapeau sous lequel je fais mes recherches chorégraphiques autour du développement d’une forme de danse classique plus libérée, diversifiée et individuelle, qui fait justice aux réalités contemporaines. Dans ce cadre, chacune de mes recherches répond à un sujet spécifique. Le film Le Faune concerne la sexualité, le duo Ballet Russe joue sur l’exotisme dans la danse classique et le trio Attitude imagine un ballet interprété à la manière d’une improvisation jazz. L’idée est de continuer à développer une œuvre en prenant des thèmes et des éléments de la danse classique et en les ré-imaginant sous des formes plus démocratiques qui ramènent la créativité à celle de l’individu, comme dans le Hip Hop.

Quels sont enjeux de cette recherche ?

Cette recherche m’aide à développer une réflexion critique sur ma propre pratique chorégraphique ainsi que de comprendre et d’approfondir mes intérêts autour de la danse classique. En plus de sa forme et de sa codification, il y a aussi un côté théorique et philosophique qui me fascine. En examinant cette dimension à travers la pensée et le langage, il s’agit de dégager une nature de la danse classique, c’est à dire ses idéologies et sa psychologie. J’ai développé une série de petits essais intitulée : essai(s) sur la danse classique dans laquelle j’explore ce côté théorique. En parallèle à ce projet je m’amuse aussi à imaginer de petits formats presque commerciaux comme des « music video ». Dans mon film Le Faune je m’intéresse au symbolisme et à la poésie dans le plié classique à travers le zoom de la caméra… Ballet fantasies est pour moi un grand terrain de jeu dans lequel je peux explorer la danse classique sous tous les angles qui me viennent à l’esprit avant de la replacer dans un contexte plus large qui prend en compte toute la complexité humaine. Le mot fantaisie fait d’ailleurs allusion à l’imagination de nouvelles réalités, mais aussi au fait que la danse classique est une fantaisie en elle même. Une fantaisie de la perfection et du mouvement idéal. Il y a donc pour moi une belle tension dans ce mot et une négociation intéressante à faire entre la réalité et la fantaisie.

Ballet Russe est un duo qui articule danse classique et danse House. Comment avez-vous travaillé ces deux pratiques ensemble ?

J’ai voulu créer une sorte de danse classique légère et nonchalante qu’on puisse imaginer comme une danse sociale dans un club. Il m’a semblé idéal d’examiner la relation entre les petits pas et les sauts classiques avec les pas rapides, rythmiques et légers de la danse House. Pour les codes classiques, j’ai surtout été inspiré par le répertoire d’entraînement de la technique Bournonville (système de formation conçu par le maître de ballet danois Août Bournonville, considéré aujourd’hui comme la technique du 19ème siècle non filtrée de l’école française de la danse classique, ndlr.) La complexité de son travail rythmique des jambes conjugué à l’épaulement classique me semblait intéressant à combiner avec la qualité de la danse House. J’ai fait une sélection d’exercices de Bournonville qu’on a appris avec les danseurs Alesya et Lukas avant de les faire passer par un processus de traduction. L’expertise d’Alesya en House et UK-Jazz et la connaissance de Lukas dans les deux domaines de la House et de la danse classique ont permis un dialogue important à cette étape du travail.

Comment est né votre intérêt pour le ballet ?

Lorsque j’ai pris mon premier cours de danse classique à 19 ans, la logique et la grammaire de cette danse en tant que système et langage m’ont semblé tellement claires que je l’ai apprécié instantanément. De plus, j’ai pris grand plaisir au sentiment de noblesse et d’élégance dans l’exécution du mouvement – que j’ai sans doute nourri depuis ma jeunesse en voyant les ballets et les patineurs artistique à la télé. Avec mon bagage de breakdancer, le désir de créer des liens entre les deux univers a donc émergé naturellement.

Quels sont les enjeux d’articuler ce « genre » avec d’autres « univers » chorégraphique ?

Au départ, il s’agissait surtout d’un désir de combiner la virtuosité classique avec celle du break. Puis plus tard, en prenant conscience de la psychologie de l’esprit occidental et cartésien que matérialisait cette pratique, la danse classique a pris une dimension plus symbolique et politique dans mon travail… Étant tellement structurée et codifiée, la danse classique m’offre une base assez solide dans laquelle je peux laisser infuser d’autres cultures de danse. Cette idée n’est pas extraordinaire en soi, Balanchine et Forsythe ont par exemple incorporé l’univers des danses jazz au ballet… D’une certaine façon, je marche dans leurs pas en faisant la même chose avec mes influences de la culture Hip Hop. J’essaye de le faire consciemment, sans devenir une machine de colonisation mais plutôt en célébrant la diversité du métissage. Une question essentielle se cristallise alors à cet endroit précis : comment puis-je accéder au groove, à l’énergie et à la philosophie que j’admire tant dans les danses d’origine africaine tout en partant de ma base classique, mon propre héritage culturel français ?

Conception et chorégraphe Joseph Simon. En collaboration et avec Alesya Dobysh et Lukas Karvelis. Dramaturgie Merel Heering. Création Lumières Quintus. Création musique Jimmi Jo Hueting. Photo Joseph Simon.

Soumis à l’obligation de fermeture lié à l’état d’urgence sanitaire, le Théâtre de Vanves a dû annuler la 22e édition d’Ardanthé après seulement deux semaines de festival. Joseph Simon aurait dû y présenter son duo Ballet Russe en clôture du festival.


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