Joanne Leighton, Corps Exquis

Propos recueillis par . Publié le 08/06/2022



Déplaçant la figure de l’auteur, interrogeant l’acte de transmission, Corps Exquis de Joanne Leighton résulte de l’invitation lancée par la chorégraphe à 57 de ses pairs. Comme son titre le laisse deviner, le principe est celui du cadavre exquis : les chorégraphes ont contribué chacun.e à ce projet avec la création d’un module de 60 secondes, développé à partir des dix dernières secondes de la séquence du chorégraphe précédent.e, constituant ainsi une forme de chaîne de mouvements. Dans cet entretien, Joanne Leighton revient sur le processus de Corps Exquis et sur la notion d’auctorialité en danse.

Corps Exquis résulte de votre invitation à 57 chorégraphes à participer à un cadavre exquis chorégraphique. Pourriez-vous revenir sur ce qui a déclenché ce jeu ?

J’aime les liens entre les gens et tout ce qui nous rassemble. S’intéresser à l’autre constitue l’une des lignes fortes de mon travail et cela a beaucoup d’importance dans le champ de mes pratiques. Ce projet m’anime particulièrement dans la remise en jeu de ce protocole : il nous permet de nous ancrer au cœur d’une chaîne de transmission entre chorégraphes, un thème qui me paraît central pour comprendre la danse contemporaine : dans ce contexte-là, louvoyer entre les mouvements et les familles artistiques nous permet d’envisager la danse au-delà de ces notions mêmes. Dans la diversité de ce méta geste chorégraphique, la pièce nous dit que la danse c’est aussi ça : un fourmillement d’idées qui dépassent les catégories esthétiques ! Entrer dans un cadavre exquis en soi, c’est s’intéresser à l’origine des mouvements mais c’est aussi s’amuser à détourner la figure de l’auteur puisque, dans ce cas, aucun des participants ne peut écrire et dominer son propos de A à Z. Le point culminant de la figure du créateur unique subsiste seulement en point de mire.

Comment avez-vous imaginé le mode d’emploi de ce cadavre exquis ? Pourriez-vous revenir sur le processus ?

58 chorégraphes ont participé à ce projet, chacun écrivant un module de 60 secondes développé à partir des dix dernières secondes de la séquence du chorégraphe précédent, constituant ainsi une forme de chaîne de mouvement. Le cadavre exquis est formé de 3 séquences (01, 02, 03). Ces séquences, constituant ensemble une proposition de 58 minutes, sont devenues ainsi la partition chorégraphique de base donnant vie à un solo à 3 corps. J’ai fait appel à plusieurs collaborateurs artistiques pour cette nouvelle écriture : Peter Crosbie pour la création musicale et le design sonore, Mana Gautier pour la création lumières, Corinne Petitpierre pour les masques, Alexandra Bertaut pour les costumes et accessoires. C’était très important d’entamer ce processus de cadavre exquis en laissant à chaque chorégraphe la liberté formelle sur la façon dont il.elle souhaitait transmettre sa matière. J’ai donc invité chaque chorégraphe à choisir de quelle manière transmettre sa proposition d’une minute, et à y joindre des notes pour accompagner le processus d’interprétation de ces matières. Ces notes sont à la fois le mode d’emploi et la proposition même des chorégraphes mais aussi les documents de travail du projet chorégraphique. D’ailleurs, la manière de transmettre a eu un impact direct sur l’écriture des segments. Selon les processus et les possibilités géographiques, certain.e.s ont proposé de travailler à partir de vidéos, de textes, de photos, un chorégraphe est aussi venu pour créer directement en studio avec un danseur. L’archive s’est accumulée de cette manière. J’ai compilé une trentaine de vidéos, des textes, des photos, des dessins, des descriptifs écrits, etc. Un certain nombre de chorégraphes ont souhaité mettre en valeur le rôle des interprètes en leur laissant une place dans l’écriture. Je pense notamment à Caterina Sagna qui a produit une photo pour chaque seconde de sa chorégraphie, photo qu’elle a fait imprimer et que que j’ai reçue chez moi. Les danseurs ont eu ensuite le choix de l’assemblage et de l’interprétation. En plus des archives primaires, il y a donc des carnets qui témoignent de la manière dont nous avons interprété les partitions qui nous ont été confiées. La notion de la transmission est centrale dans Corps Exquis et je sais que compte tenu de la singularité du processus, certaines personnes peuvent regarder la pièce en essayant de deviner l’origine de chaque séquence : Qui est le chorégraphe ? Quelle a été la consigne qui a généré ce mouvement ? Quelle place occupe l’interprète dans l’écriture de la danse ? L’installation Traces exquises & Carnet de notes permet d’y répondre en partie et d’avoir accès à certaines matières de travail.

Comment vous êtes-vous réapproprié et traduit ces matériaux ?

Nous avons essayé d’être les plus fidèles possible aux matières que chaque chorégraphe nous a confiées. Puis, en intégrant les matières, les danseurs ont questionné l’élasticité de l’interprétation de l’écriture de base. Plusieurs chorégraphes évoquent cette question dès le début. Arco Renz propose un premier déchiffrage des matières, avec les instructions de transformer ces matières en orage, avec des images de vent fort, de pluie, d’obscurité par exemple.Mais comment mettre en scène l’origine et le sens de chaque chorégraphie, ce qui a été leurs contextes de production ? Si Mark Tompkins nous transmet une vidéo le montrant en train de danser devant le tombeau de Dalida, comment puis-je suggérer le tombeau de Dalida ? Comment peut-on faire voir le contexte et le moment de l’origine de cette création, c’est-à-dire le site ? C’est en cela que les accessoires et la mise en scène ont pour objet d’évoquer une essence qui existait à l’origine de chacune des propositions. Le point de départ de la mise en scène réside dans les masques que Corinne Petitpierre a fabriqués pour la version originale. Ces masques constituent en fait la matrice de la scénographie : ils se déplient et se développent petit à petit pour devenir costumes puis scénographie et accompagner tous les objets qui apparaissent et disparaissent à chaque segment chorégraphique. Nous avons souhaité mettre en jeu les contextes au-delà des questions de matière corporelle, c’est-à-dire par un processus de traduction plutôt que de témoignage. Par exemple, dans la vidéo qu’il m’a envoyé, Phillip Adams se met en scène dans son studio au milieu de feuilles et de branchages, s’habille de façon fantaisiste, avec des grosses bottes de marche, pantalon, pull en laine, un chapeau feutré ainsi qu’un sac à main en vue d’évoquer un personnage des années 40. L’idée n’est pas de faire de même dans Corps Exquis mais plutôt d’entrer dans le jeu du créateur. C’est là que le son tient un rôle primordial : Peter Crosbie qui signe la création sonore de la pièce, utilise les sons recommandés par les chorégraphes mais aussi les sons de toutes les vidéos qui ont servi à leurs transmissions, on peut donc entendre la voix de de Daniel Larrieu qui commente et traduit la danse qu’il nous a partagé en vidéo. Par ce moyen nous appréhendons aussi mieux le spectacle, la multiplicité des sites, des temps, des écritures, de l’acte de la création.

Comment définiriez-vous un-e auteur-e dans le champ de la danse ? Que crée-t-on lorsqu’on chorégraphie ?

Pour moi, l’auteur-e reste celui-celle qui écrit, que ce soit dans la danse ou dans d’autres disciplines. Mais il faut aussi prendre en considération la richesse de la danse : créer une pièce c’est se mettre en relation avec les interprètes mais aussi avec d’autres disciplines telles que le son et la musique, la scénographie, les costumes, etc. Il faut ensuite rassembler ces métiers et ces savoirs, ce qui engage forcément l’auteur dans la transdisciplinarité. Je pense que chorégraphier c’est aussi s’ouvrir et partir à la rencontre des autres. Le chorégraphe tisse les écritures de la danse mais aussi celles d’autres champs et savoirs. Ce tissage fait du chorégraphe non seulement un metteur en scène mais aussi un dramaturge. La dramaturgie soumet des questions qui me sont chères dans la création, en particulier celle de l’écriture au-delà de l’oralité et celle de sa transmission.

La notion d’auctorialité, de l’origine des œuvres, ont beaucoup fait parlé la saison dernière dans le milieu du spectacle vivant. En tant que chorégraphe et auteure, comment envisagez-vous ces réflexions ?

Toutes les questions au sujet de l’authenticité, de la copie ou de l’original, m’ont fascinée dès les prémisses de mon travail. Elles ont eu une place très forte dans mes créations. C’est le cas avec le solo Made in Taiwan, créé en 2004, dont le sujet principal était la copie : d’où vient ce mouvement et de quelle manière le contexte initial de production de ce geste interfère avec les questions de qualité ? Par exemple, est-ce qu’une danse créée en boîte de nuit a plus ou moins de valeur que celle que j’ai apprise avec tel chorégraphe sur une scène ? Avec Display/Copy Only, j’ai commencé à m’associer à d’autres auteurs, chorégraphes, et architectes, afin qu’ils me cèdent leurs droits sur leurs matières, que j’ai acquis pour un euro symbolique, afin de réutiliser leurs gestes au sein de ma pièce. Je les ai considérées comme des matières de seconde-main ou d’occasion, c’est-à-dire ayant déjà eu une existence, mais participant à une nouvelle écriture. Corps Exquis s’inscrit dans la continuité de cette première recherche. La notion d’auteur en danse est à mes yeux trés importante. Nous devons œuvrer pour que la question de l’origine des œuvres et des gestes n’ait pas à se poser : l’identité du travail, l’ADN est un atout, une façon d’être. La rigueur, lorsqu’elle fait partie de cet ADN, se dépose sur toutes les facettes d’une pratique artistique : le travail mené avec les danseurs en atelier, l’écriture, les formes que nous montrons sur scène. Elle impose un grand respect de chacune des personnes qui s’implique dans l’écriture des pièces de sorte qu’il n’y ait plus lieu de demander : est-ce ton œuvre ? C’est simplement toi. Oeuvrer en bonne intelligence nous permet d’être bien dans notre peau, d’être en accord avec nous-même et les autres tout en sachant que les idées circulent entre nous et que ça fait partie de la richesse de la danse contemporaine.

En France, la SACD permet de déposer les œuvres d’art chorégraphiques et reconnaît les droits des auteurs. Vous avez d’ailleurs été vice-présidente Musique et Danse de la SACD pendant plusieurs années. Où s’arrête et commence l’œuvre d’un auteur ? Qu’en est-il de Corps Exquis et du reste de votre travail ?

La pièce Corps Exquis est déposée à la SACD, il y a 58 auteurs qui sont évidemment toujours cités avec la diffusion de l’œuvre. L’idée de reconnaître l’auteur est importante et déposer nos œuvres à la SACD nous permet d’avoir un cadre juridique protecteur.C’est très important que la protection des droits d’auteur existe aussi pour la danse. En Australie ou en Angleterre, on ne reconnaît pas les droits d’auteur dans le champ chorégraphique de la même façon qu’en France : on ne rémunère pas l’usage de l’œuvre. À chaque fois qu’une pièce qui est déclarée à la SACD est programmée, la SACD se charge d’aller chercher ses droits d’auteur auprès de l’exploitant ou du diffuseur pour les reverser aux auteurs. Je me décris comme autrice, de manière intentionnelle, mais souvent j’entends des commentaires du type « Ah mais je ne savais pas que tu écrivais des textes Joanne ! ». Mais bien sûr que j’écris des textes : destinés au corps et aux nouvelles écritures contemporaines. Il y a une nécessité d’être rigoureux avec ce qu’on fait. Les droits d’auteur existent pour que les œuvres circulent, et pour que ce partage soit reconnu et rémunéré. Je trouve que toutes ces conversations sont importantes et j’espère qu’elles mèneront à une prise de conscience, non seulement des auteur-e-s mais aussi des producteurs. Nous sommes toutes et tous en relation, connectés, et notre système de création, de production et de diffusion doit prendre en compte la valorisation et la protection des œuvres et des artistes.

Chorégraphie, conception Joanne Leighton. Artistes chorégraphiques Lauren Bolze, Marion Carriau, Yannick Hugron. Assistante Marie Fonte. Regard extérieur Jérôme Andrieu. Musique et design sonore. Peter Crosbie. Costumes et accessoires Alexandra Bertaut. Masques : Corine Petitpierre. Espace et Lumières Mana Gautier. Régie générale François Blet. Photo Patrick Berger.

Corps exquis est présenté au Carreau du Temple les 14 et 15 juin dans le cadre du festival June Events.


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