GLITCH, Florencia Demestri & Samuel Lefeuvre

Propos recueillis par . Publié le 08/07/2020



Infiltré dans notre quotidien depuis plusieurs décennies, les machines et les appareils électroniques sont devenues pour certains artistes des outils à subvertir. Le glitch désigne un son ou un visuel numérique déformé par un accident électronique ou électrique provoqué de manière volontaire. Reliquat de la contre-culture Internet du début des années 2000, le mouvement du Glitch Art s’est progressivement vu popularisé par la culture mainstream. S’inspirant de cette esthétisation de l’erreur, les chorégraphes Florencia Demestri et Samuel Lefeuvre se sont ré-approprié les outils du glitch art de manière artisanale et transposent ses effets visuels au plateau. Leur dernière création GLITCH témoigne de cette recherche sur le potentiel chorégraphique des outils digitaux sur le corps en mouvement.

Votre duo est né en 2012. Pouvez-vous revenir sur votre rencontre, votre envie de travailler ensemble, vos atomes crochus ?

Nous nous connaissons depuis bien plus longtemps que 2012, et avons d’abord été amis avant de devenir un couple, puis de travailler ensemble. Pour l’anecdote, nous avons mis du temps à nous décider à faire ce dernier pas, car nous étions un peu réticents à l’idée de mélanger notre vie personnelle et professionnelle. Mais la manière dont nous échangions constamment autour de nos intérêts artistiques communs nous a fait nous rendre à l’évidence : nous en avions envie ! Dans un premier temps nous avons commencé par travailler l’un avec l’autre en tant que regard extérieur sur nos projets respectifs, les solos monoLOG en 2012 et OLGA en 2014. Ce qui nous a permis de confirmer une conception artistique commune. Nous aimons tous deux travailler autour de physicalités intenses et décalées qui amènent les interprètes à être traversés par ce qu’ils font, et donc à dépasser l’état de monstration. La recherche d’une étrangeté est toujours au coeur de notre démarche, et nous invitons le spectateur à lâcher prise et à s’aventurer dans une lecture multiple et intuitive des spectacles.

Vous avez aujourd’hui plusieurs création à votre actif. Au regard de ces pièces, voyez-vous déjà un ADN commun, constatez-vous une récurrence dans vos méthodes de recherche ou de travail ?

Sans que ce soit intentionnel, nous nous sommes rendus compte que nos premiers spectacles monoLOG, OLGA et Le Terrier formaient une sorte de triptyque sur l’étrange, où la notion de médium était à chaque fois centrale. Dans chacune de ces pièces on donnait à voir des interprètes manipulés, déformés par des phénomènes ou des forces qui les habitaient… Le corps du danseur était traité comme vecteur entre l’invisible et le public. En jouant sur le creux, le sous-jacent, on cherchait à troubler la perception du spectateur au point d’engendrer une tension qui puisse agir sur son inconscient. Pour ce faire, nous avons cherché des gestuelles décalées, des états de corps extrêmes, spécifiques à chaque spectacle, et toujours issus d’improvisations. C’est d’ailleurs un élément très important de notre travail : si la structure générale d’un spectacle peut être très précise, nous nous laissons toujours une part de liberté, d’interprétation, qui rend à notre avis la performance plus incarnée. L’idée est que le spectateur puisse réellement sentir que le danseur se laisse dépasser par ce qu’il est en train d’interpréter, qu’il perde une partie du “contrôle”. GLITCH est pour nous le premier opus d’une nouvelle série, tournée vers les notions d’erreurs créatrices, de frottement entre l’organique et le digital, d’effondrement et de renouveau, de résilience. Si cette idée de manipuler nos corps, de les déformer, et de jouer sur les perceptions du spectateur est toujours très présente, nous nous sommes cette fois-ci penchés sur les déformations digitales exploitées par le mouvement du glitch-art, aux artistes qui travaillent avec la technologie et les erreurs numériques. Nous aimons maintenant nous servir de ces outils, de ces notions, afin d’amener le public à porter un regard nouveau, et positif, sur des erreurs, des différences, des dysfonctionnements. 

Pour cette création vous êtes partis du constat que la technologie était si présente dans notre quotidien qu’elle venait pirater notre perception de la réalité. Quels impacts ces nouvelles technologies ont-elles sur la danse aujourd’hui ? En tant que chorégraphe et danseuse/danseur, constatez-vous une modification, un changement dans la pratique ou l’expérience de la danse à cause des nouvelles technologies ?

Avant d’être spécifique à la danse, notre recherche s’intéresse au corps en général, et comment la technologie s’est progressivement insérée dans les critères de notre perception du corps et de son imaginaire : les effets spéciaux, les logiciels de retouche photo, les prothèses, etc, toutes ces nouvelles technologies ont poussé les limites de notre propre corps, à la fois physique et psychique. Via les sciences, un nouveau champ de perception corporelle est possible et il nous semble fascinant d’explorer ces nouveaux modes de penser/sentir le corps et le mouvement sur un plateau. L’utilisation de la vidéo numérique comme un outil de travail a créé de nouvelles dimensions pour imaginer le mouvement, nous pouvons utiliser ces outils pour modifier, inverser, stopper net un geste dans son élan, etc. Internet a aussi évidemment bouleversé notre manière de travailler. Les sources d’inspiration possibles sont infinies. On rencontre de plus en plus de jeunes danseurs qui se sont formés en autodidacte en copiant des vidéos sur Youtube. Les manières de se connecter, de s’organiser, de diffuser des oeuvres ont aussi évolué. C’est une bonne chose dans la mesure où nous sommes amenés à repenser nos pratiques à la lumière de l’urgence écologique actuelle et des conséquences sanitaires… Néanmoins la vitesse à laquelle les choses peuvent se créer et être diffusées, et la tentation de jeter son dévolu sur internet, les vidéos-danse, les streaming live et toutes ces nouvelles possibilités, nous paraissent symptomatiques de l’aspect compulsif des comportements modernes. Sans partager un même espace-temps, ne nous limitons-nous pas à une sorte de monologue d’un côté, et à une réception superficielle de l’autre ? Une réflexion plus profonde, et surtout plus longue nous paraît donc nécessaire. 

Pouvez-vous revenir sur la genèse de GLITCH ?

L’idée de GLITCH a germée dans notre précédent spectacle Le Terrier. Pour créer la dernière scène du spectacle nous nous sommes inspirés des montages vidéos de l’artiste Martin Arnold qui travaille à partir d’extraits de vieux films hollywoodiens qu’il triture et détourne de leur sens original : on peut y voir par exemple des séquences qui se répètent en boucle de quelques secondes, créant une sorte de bégaiement de l’image, comme un bug, qui révèle des détails de mouvements jusque-là imperceptibles et déforment les intentions des personnages. Cette recherche chorégraphique autour du bug a été très créative et nous étions frustrés de ne pas l’exploiter davantage. Cette nouvelle pièce était donc l’occasion de développer ces réflexions autour des concepts de bug et d‘erreurs. Nous avons alors découvert l’univers du « glitch art » ainsi que le Glitch Studies Manifesto de la théoricienne et artiste Rosa Menkman qui analyse cet art comme étant « l’expérience magnifique d’une interruption qui détourne un objet de sa forme et de son discours ordinaire ». Nous étions séduits aussi bien par l’aspect esthétique des oeuvres produites par ces artistes que par les discours et les réflexions autour de cette pratique. Dans une époque où le progrès technique et numérique a pour unique but d’être rapide et efficace, nous trouvions intéressant de regarder l’erreur comme une porte vers l’inconnu et de défendre la place du chaos à l’intérieur de ce système. Nous voulions transposer ces réflexions sur des corps, se ré-approprier ces outils de manière artisanale, sans technologies.

Vous vous êtes inspirés de différentes techniques et procédés digitaux pour générer de la matière chorégraphique. Quels ont été les différentes axes de recherches et vos méthodes de travail ?

Ce qui nous intéressait, au-delà de sentir physiquement ce matériel circuler dans notre corps, c’était de créer un spectacle où l’étrangeté du comportement gestuel émerge directement de l’étude des dysfonctionnements technologiques. Nous savons bien sur que c’est impossible pour un corps de fondre, de buguer, de se pixeliser, etc, mais nous avons essayé de retranscrire, réinterpréter et transposer certaines méthodes des glitch artists pour imaginer de nouvelles manières de générer du mouvement. Parmi elles, le circuit-bending, qui consiste à court-circuiter de façon volontaire des instruments de musique électroniques de façon à créer de nouveaux générateurs de sons, ou encore le datamoshing, une pratique consistant à laisser volontairement apparaître les effets de compression sur un fichier vidéo. Nous avons aussi joué avec l’idée de court-circuiter nos mouvements ou nos déplacements dans l’espace en créant une accumulation d’informations impossibles à traiter toutes en même temps, générant ainsi une sorte de trop-plein qui serait le départ de nouvelles formes.

Comment s’est organisée l’écriture chorégraphique avec toutes ces matières accumulées lors de ces recherches ?

On s’est vite rendus compte que toutes nos sources d’inspiration étaient des effets qui s’appliquaient à une matière déjà existante : une vidéo, une image, un son, etc. L’idée était donc de créer une « base » chorégraphique à partir de laquelle nous allions pouvoir travailler. Nous avons ainsi écrit une partition qui se développe en boucle et qui subit progressivement des altérations… Puis au fur et à mesure que la boucle se répète, nous accumulons les déformations inspirées d’effets digitaux, chacune ouvrant de nouvelles significations, de nouveaux imaginaires d’espaces et de temps. Le but recherché est de s’éloigner, d’erreur en erreur, de la matière première des mouvements pour créer une nouvelle forme.

Pour la conception de GLITCH, vous avez collaboré avec l’artiste sonore Raphaëlle Latini et le créateur lumière Nicolas Olivier. De quelle manière la musique et la lumière viennent révéler les corps au plateau, créer de nouvelles formes de perception ?

Raphaëlle et Nicolas étant des collaborateurs de très longue date, nous sommes habitués à dialoguer et mettre en relation nos matières respectives. Très tôt dans le processus de création nous avons mis en place des moments de recherche où nous nous concentrions sur les intersections, les relais et les contrastes possibles entre les mediums de chacun. On peut dire que l’écriture de GLITCH est le fruit d’un vrai tissage entre nos trois pratiques respectives. Etant donné que la scénographie est assez abstraite, le travail de Raphaëlle s’est fortement concentré autour de la notion de paysage sonore. Sa proposition influence énormément la perception des formes sur le plateau et le sens qu’on peut leur octroyer. Raphaëlle a aussi beaucoup travaillé autour des frottements entre l’organique et le digital, en modifiant par exemple des sons artificiels jusqu’à les faire paraître naturels, et vice-versa. Avec Nicolas, une des lignes de recherche a été l’envie de créer un voyage dans un espace monochrome à l’intérieur duquel la couleur gagne progressivement du terrain. Nous avons travaillé sur les notions de décomposition chromatique du pixel, et d’émancipation de la couleur comme les phénomènes de coulures qui sont caractéristiques du datamoshing. Nous avons aussi essayé d’imaginer la lumière comme un troisième partenaire sur scène, elle peut venir accentuer ou au contraire flouter des mouvements vibratoires, et même prendre le relai du mouvement lorsque les corps sont à l’arrêt, en faisant bouger les ombres par exemple.

Plusieurs de vos dates de tournées ont été annulées ou reportées à cause de l’état d’urgence sanitaire. Ces annulations ou reports ont-ils ou vont-ils engendrer sur le long terme des conséquences sur votre compagnie, sur certain de vos projet en particulier ? Comment voyez-vous la rentrée ?

Imaginer la rentrée est un exercice très compliqué pour l’instant. Le flou et l’incertitude qui règnent aujourd’hui sur la manière dont les choses vont pouvoir se dérouler d’ici-là sont trop confus. Nous sommes fragilisés… mais nous essayons d’envisager cette situation comme une porte d’entrée vers une nouvelle réflexion sur notre manière de travailler, de produire des oeuvres, de les présenter au public. Pour le moment heureusement, la plupart des lieux se sont déjà engagés à reporter les dates annulées la saison prochaine. Aujourd’hui il y a néanmoins un impact financier non négligeable sur notre compagnie et donc sur notre vie quotidienne. La majorité des dates à venir sont prévues à l’étranger et il est assez difficile d’être certains que nous pourrons circuler librement à travers l’Europe à la rentrée. C’est très difficile d’évaluer les répercussions sur les saisons prochaines car les spectacles annulés devaient également être des moments de rencontre avec les programmateurs. On imagine donc que la diffusion de GLITCH sera marquée par les stigmates de cette crise sanitaire. Aujourd’hui, on se pose la question de comment rebondir mais on sent que la réponse ne dépend évidemment pas uniquement de notre seule réflexion mais bel et bien d’une réflexion collective du secteur de la culture ainsi que des actions des pouvoirs publics.

Concept, chorégraphie, interprétation Florencia Demestri et Samuel Lefeuvre. Création lumière Nicolas Olivier. Création sonore Raphaëlle Latini. Scénographie François Bodeux. Régie lumière Aurélie Perret. Dramaturgie Emmanuelle Nizou. Collaboration visuelle Laetitia Bica. Costumes Vanesso Pinto. Photo © Laetitia Bica.

Florencia Demestri et Samuel Lefeuvre présenteront GLITCH à l’Atelier de Paris / CDCN le 10 septembre 2020.


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