Earths, Louise Vanneste

Propos recueillis par . Publié le 24/05/2022



Depuis plusieurs années, Louise Vanneste élabore une écriture du corps en lien avec le fonctionnement du végétal par le biais de son potentiel d’incarnation et d’imagination. Avec sa nouvelle création Earths, la chorégraphe expérimente une nouvelle écoute sensorielle du vivant et de la communauté qui s’élabore par connexions, influences, co-présences. Se débarrassant d’une volonté de construction du mouvement au profit de l’intuition et de l’écoute, elle imagine un quatuor féminin qui s’inspire du végétal et du vivant pour trouver de nouveaux récits chorégraphiques au cœur d’un écosystème en partage. Dans cet entretien, Louise Vanneste partage les rouages de sa recherche artistique et revient sur le processus de création de Earths.

Depuis maintenant plusieurs projets, vous élaborez une écriture du corps en lien avec le fonctionnement du végétal, en studio et in-situ, en pleine nature. Comment votre nouvelle création Earths s’inscrit-elle dans cette recherche ?

Je suis habitée par la question d’un corps qui n’est pas en démonstration mais qui porte néanmoins en lui une spectacularité. Je cherche par là à proposer des êtres humain.e.s sur le plateau qui sont en proie à des intentions moins démonstratives qui pourraient même se fondre dans l’environnement global, jusqu’à devenir invisible parfois, n’ayant en tout cas plus vocation à avoir le premier rôle. Pour Earths, je me suis inspirée du végétal pour développer une danse qui se lie à un vivant qu’on ne connaît que de l’extérieur (observation, sensibilité, empathie, connaissances scientifiques). Cette recherche d’un « humain végétal » nous a guidé vers des procédures permettant au corps d’atteindre un état de détente (« être là », pas « vouloir être là »), de concentration, d’écoute et de disponibilité. Physiquement, ce travail nécessite de se mettre à l’écoute et à activer notre imaginaire pour s’approcher, comprendre, incarner. J’y poursuis également le développement d’une oralité chorégraphique, d’un corps empreint des traditions orales qui nécessitent de raconter une histoire à voix haute (sans lecture) impliquant la mémoire, le souvenir et la recréation de cette histoire. Il s’agit de se mettre à l’écoute d’un récit mental avec lequel le corps entre en dialogue et qu’il relaie avec toutes les transformations, traductions et oralités corporelles que cela entraîne.

Votre travail a pris racine dans des études théoriques, notamment dans les ouvrages de Gilles Clément. Comment ces lectures ont-elles participé et/ou nourries la conception de Earths ?

En effet, j’ai beaucoup lu Gilles Clément avant la création. J’ai aussi eu le plaisir de le rencontrer. J’étais chargée de son travail pour la recherche en studio. Gilles Clément m’a ouvert un champ de connaissance poétisé à travers ses ouvrages. La lecture est constante dans mon travail. Elle est mon refuge, un univers parallèle, un lien à d’autres durant le processus de création. Un autre auteur a également été important lors du processus de Earths : David Abram, avec son livre Comment la terre s’est tue où il nous invite à reconsidérer le langage au-delà de l’alphabétisation, au-delà du langage uniquement humain, non comme une forme fixe et idéale mais comme un milieu que nous habitons collectivement, fait d’énigmes et d’expériences sensorielles. Si j’ai souvent mis des œuvres littéraires au cœur de mes précédents processus, les ouvrages ne sont finalement restés ici qu’en périphérie, comme des présences lointaines et structurantes. Pour Earths, ce rapport à la lecture et au texte à opéré un glissement inattendu et très stimulant : nous avons travaillé en grande partie à partir des carnets de notes des danseuses. Entre chaque improvisation, on prenait des temps de repos et elles retournaient à leur carnet pour écrire, dessiner, témoigner sur la surface du papier ce qui avait été vécu dans l’espace du studio. Nous nous sommes beaucoup appuyé sur ces carnets pour avancer durant le processus.

Pour votre précédente pièce atla, vous aviez travaillé concrètement le corps à partir des tropismes, des plantes, du végétal, d’une immobilité vivante… Pour Earths, vous avez proposé à vos interprètes d’explorer un imaginaire végétal… Avez-vous développé des outils de composition, d’écriture, spécifiquement pour cette recherche chorégraphique ?

Le végétal est tributaire de nombreux événements extérieurs à lui. Du fait qu’il ne se déplace pas, il a développé des stratégies de vie, de protections incroyables, qui font d’ailleurs l’objet de beaucoup d’attention actuellement par les chercheur.euse.s. Nous avons utilisé ce conditionnement pour Earths. Aussi parce que l’impossibilité de se déplacer et la dépendance ont permis cette recherche d’une danse moins volontariste. Durant le processus de création, nous avons fait appel à des notions qui nous permettent d’enraciner le corps (gravité), de calmer la volonté de faire et de bien faire, de développer un temps d’écoute qui va impulser le mouvement. On a valorisé des éléments du corps tels les fascias, les os, les liquides (davantage que les muscles). Ça a été un processus de décontraction mental et physique où chacune des danseuses a pu expérimenter sa manière de lâcher prise, d’attendre, d’assouplir les muscles et de se calmer en profondeur : fermer les yeux, ne rien faire, trouver un degré zéro de soi-même, ne pas être dans une surproduction de mouvement. On a parlé d’hypnose, expérimenter ce que pouvait éventuellement être rien, rentrer en soi, scanner nos corps pour en détendre chaque partie. Et puis de là, nous avons expérimenté une écoute, une mise en mouvement via un élément extérieur, imaginaire ou réel : le vent, une bête, la chaleur du soleil, le mouvement de l’autre qui te fait réagir instantanément sans réfléchir ni construire, la pluie qui se met à tomber, etc. Nous avons petit à petit trouvé ce mi-parcours entre le végétal et l’humain, le mouvement intuitif en cohabitation avec un vocabulaire et/ou une qualité de mouvement précis, l’écoute de son imaginaire débridée et de la réalité de l’environnement qui nous entoure. 

Comment se formalise cette écoute « super sensible » au plateau ?

Earths est un écosystème en partage. Les quatre danseuses (Amandine Laval, Léa Vinette, Castélie Yalambo et Paula Almiron) sont en hyper éveil, sur un fil qui n’est jamais stable, qui demande une concentration extrême sur l’environnement. Leurs corps sont animés par quatre univers de fictions végétales, des récits qui sont nés d’une mémoire, de dessins, d’observations, de sensations, d’histoires qui se sont entremêlées pour faire naître une toile qui se déploie dans un ici et maintenant du plateau. Les récits s’écrivent instantanément sur les corps qui en sont les traducteurs et les révélateurs. C’est aussi une manière, il me semble, de donner place aux savoirs du corps, à ses capacités de réception, de traduction, de transformation. Earths cherche à se nourrir de notre capacité de narration préverbale (une narration inconsciente qui se déroule en permanence ou presque dans le cerveau selon Ursula K Le Guin, qui n’a pas encore fait l’objet ni d’une mise en forme narrative, et encore moins d’une formulation par le langage) et pré-corporelle qui est un déclencheur de mouvements, de qualités de mouvements, de récits chorégraphiques. Par ces mondes en mouvement, chaque danseuse devient une sorte de « cabane d’atmosphère », à l’écoute des récits nés des empathies végétales et de l’environnement dans et par lequel les corps évoluent. Une cabane d’atmosphère comme un lieu intime dans lequel toute sensation, expérience est accueillie sans qu’elle doive à tout prix se justifier dans une logique narrative. Elle circonscrit un espace mental et physique d’éveil d’événements olfactifs, vibratoires, visuels, émotionnels, climatiques, abstraits,… 

Votre travail chorégraphique prend toujours place au sein d’un environnement visuellement fort. Comment est né l’espace d’Earths ?

Pour le travail de scénographie et d’éclairage, nous avons simplement fait entrer du végétal au sein du théâtre. Arnaud Gerniers a proposé cette idée d’un tapis de mousse organisé dans une forme rectangulaire. Une idée limpide, végétale et géométrique, qui résumait à elle seule toutes mes intentions. Amener du végétal dans l’espace scénique, c’est amener du vivant autre qu’humain. Il est vivant, coloré, texturé, dégage une odeur. Cet espace a influencé la lumière et les costumes réalisés par Jennifer Defays. Pour la lumière, nous avons tout de suite évoqué la temporalité d’une journée, avec comme moments clefs l’entre chiens et loups de l’aube et de la tombée de la nuit ainsi que la pleine lumière de l’après-midi. Il s’agissait bien sûr d’être proche de la lumière en extérieur mais aussi d’évoquer une cyclicité et une organisation temporelle là où les danseuses sont quant à elles dans des temporalités qui varient du fait de leurs circulations à travers leurs multiples récits. 

Le paysage sonore occupe une place importante dans Earths. Vous collaborez une nouvelle fois avec le compositeur Cédric Dambrain. Pourriez-vous revenir sur cette collaboration, l’importance du son dans votre travail et plus spécifiquement pour Earths ?

Mon processus de création est environnemental, c’est-à-dire que ma pensée chorégraphique est une pensée du mouvement au-delà des corps. J’envisage une chorégraphie comme un tout : je ne peux penser son écriture sans penser à un environnement sonore, lumineux, spatial/scénographique. Cédric Dambrain aborde le son dans mon travail en premier lieu par le silence. Jamais nous ne partons de l’idée que le son est indispensable. De là, l’écriture sonore est un long processus de tissage avec la danse, la lumière et la scénographie. Pour Earths, il a produit digitalement des sons presque climatiques. L’environnement sonore est de ce fait ici plus narratif que dans mes précédentes pièces, annonçant l’intensité d’une journée ou le calme de la nuit par son impact atmosphérique qui plonge les danseuses dans une intensité répétitive au début de la pièce ou une légèreté déliée vers la fin. 

Earths, concept et chorégraphie Louise Vanneste. Son Cédric Dambrain. Dramaturge Sara Vanderieck. Scénographie et éclairage Arnaud Gerniers. Chorégraphie et danse : Paula Almiron, Amandine Laval, Léa Vinette, Castelie Yalombo. Costumes Jennifer Defays. Collaboration Anja Röttgerkamp. Photo © Caroline Lessire.

Le 2 juin, à l’Atelier de Paris / CDCN, dans le cadre du festival June Events
avec le soutien du Centre Wallonie-Bruxelles/Paris et de Wallonie-Bruxelles International
Le 9 août, Tanzwerkstatt Europa Joint Adventure, Munich
Du 13 au 15 décembre, à l’ADC Pavillon de la danse, Genève


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