João dos Santos Martins « Être fidèle à sa propre sensibilité »

Propos recueillis par . Publié le 28/09/2020



Pause estivale pour certain·e·s, tournée des festivals pour d’autres, l’été est habituellement l’occasion de faire le bilan de la saison passée. Cette année, ce temps initialement festif portait les stigmates de la crise sanitaire liée au Covid-19 qui a entraîné la fermeture des théâtres et la mise en suspens des activités liées à la production, à la création et à la diffusion du spectacle vivant. Pour cette quatrième édition des « Entretiens de l’été », nous avons pensé qu’il était essentiel de faire un état des lieux auprès des artistes mêmes, en prenant des nouvelles de celles et ceux qui ont subi de plein fouet cette brutale mise à l’arrêt. Cette période de pause imposée a été l’occasion de poser des mots sur des enjeux cruciaux des politiques publiques, ou de manière souterraine dans les pratiques personnelles des artistes, et de voir dans quelles mesures, pour certain·e·s, cette crise a questionné ou déplacé leur travail. Rencontre avec le danseur et chorégraphe João dos Santos Martins depuis le Portugal où il réside et travaille.

Le secteur du spectacle vivant a traversé de nombreux phénomènes sociaux et environnementaux ces dernières années. Ces différents mouvements ont-ils impacté votre pratique, fait émerger de nouvelles réflexions dans votre recherche, votre manière de concevoir le travail ?

Il est évident que le contexte politique et social, quel qu’il soit, a toujours de fortes implications dans le travail que nous menons chaque jour. Je pense que dans mon cas, les conséquences sont assez indirectes. La crise écologique est en train de se produire depuis plusieurs décennies et ce processus a peut-être influencé le travail que j’ai réalisé avec Rita Natálio en 2017, Anthroposcènes, à un moment donné où ce sujet n’était pas encore dominant dans le milieu de l’art. Mais ce travail ne portait pas sur la crise écologique en elle-même, les mouvements décoloniaux et antiracistes. Notre recherche était beaucoup plus intersectionnelle et résultait d’une rencontre entre des pratiques artistiques et des discours menés par les sciences sociales par rapport à l’anthropocène. Pendant la période faste de #metoo, j’ai participé à plusieurs discussions avec des personnes qui accusaient publiquement certaines personnes du milieu des arts et ça m’a rendu très sensible à la manière dont j’interagis avec ceux avec qui je collabore. Je suis tellement à l’intérieur de cette architecture de pouvoir que je ne me rends plus forcément compte des forces qui y circulent. Ce sont des mouvements dans lesquels je suis impliqué socialement. Cette prise de conscience affecte donc évidemment mes méthodes de travail, même si mes recherches ne matérialisent pas ce discours en tant que tel.

Comment le confinement a-t-il bouleversé votre pratique, votre travail ? Cette crise sanitaire a-t-elle entraîné de nouvelles questions, réflexions chez vous, amené à reconsidérer votre pratique ou votre recherche ?

Ce premier semestre j’avais décidé de me concentrer davantage sur des projets de recherche et donc de mettre de côté le travail pratique en studio. J’organisais un programme d’étude pour des artistes au Forum Dança (Lisbonne) – PACAP 4 – qui avait commencé en janvier et qui a été interrompu du jour au lendemain par le confinement. Cette période a été épuisante en termes de volume de travail qui a été multiplié par 4 : ce groupe de 16 personnes est devenu 16 individus isolés. Il a fallu repenser le programme, réajuster le calendrier, les supports de transmission, dialoguer avec tou·te·s les agent·e·s impliqué·e·s, etc. Dans des moments comme celui-ci, il n’est pas possible de prendre des décisions de soi-même, sans tenir compte de l’environnement, des sentiments et des dispositions de chacun. D’autre part, je préparais une exposition consacrée à l’histoire de la danse au Portugal au Musée d’Art Contemporain de Serralves à Porto qui a été reportée à la saison prochaine. Nous avons décidé de poursuivre le travail et d’essayer de le conclure « conceptuellement » même si le montage ne sera effectif que l’année prochaine. Je passais ainsi entre 12 et 14 heures par jour sur l’ordinateur à parlementer avec tou·te·s les interlocuteur·rice·s en ligne. Tout le monde était nerveux et fatigué, gérant simultanément leurs vies professionnelles et personnelles. En revanche, la question suppose l’idée qu’il y aurait une sorte de conclusion ou de nouvelle morale de travail qui serait apparue avec l’épreuve du confinement… pas tout à fait. Je pense juste avoir confirmé certaines choses que j’avais déjà réalisées auparavant : il est nécessaire de séparer les tâches et les exigences institutionnelles du travail artistique. De mon côté, il m’est indispensable de me concentrer sur ce qui m’intéresse, et pour ce faire, de savoir ce que je veux faire, avec un regard critique et une sensibilité extérieurs à moi. Il est essentiel d’être fidèle à sa propre sensibilité.

Vous résidez au Portugal où la crise du Covid-19 a révélé lampleur de la fragilité des structures culturelles. Nous avons d’ailleurs pu voir de nombreux·ses artistes partager sur les réseaux sociaux le slogan « Unidos pelo Presente e Futuro da Cultura em Portugal » (Unis pour le Présent et l’Avenir de la Culture au Portugal). Comment le milieu de la danse au Portugal sest-il organisé pendant le confinement ? Comment le gouvernement a-t-il répondu à cet appel des artistes ?

Quelques semaines après la fermeture des lieux culturels et la déclaration de l’état d’urgence sanitaire, lorsque les artistes ont réalisé qu’ils.elles allaient être sans emploi ni ressource au moins jusqu’en septembre 2020 (le régime de l’intermittence n’existe pas au Portugal, ndlr.), certain·e·s ont commencé à se rassembler de manière informelle pour discuter de questions fondamentales : c’est-à-dire de comment ils allaient survivre. Il y a eu un grand mouvement collectif de la part des artistes, principalement issu·e·s des arts de la scène, mouvement rejoint par des artistes des arts visuels, mais plus de façon individuelle. Peut-être parce que les arts du spectacle sont beaucoup plus dépendants de l’État. Il faut savoir qu’au Portugal, la grande majorité des artistes vivent dans une situation de d’extrême précarité. La plupart travaillent en tant qu’indépendant·e·s et n’ont pas de contrat de travail fixe, paient des impôts, cotisent à la sécurité sociale mais ne bénéficient d’aucune protection sociale. Au Portugal, les artistes luttent depuis les années 80 pour avoir un statut spécial de sécurité sociale. Au début de la crise sanitaire l’État n’avait même pas envisagé de soutien extraordinaire en termes de sécurité sociale pour les artistes qui, en général, n’ont pas droit aux allocations de chômage. Nous avons dû rassembler nos efforts et nos énergies pour protester afin que chacun puisse être intégré dans ces prestations. D’autre part, la réaction de l’actuelle ministre de la Culture, Graça Fonseca, a été honteuse à tous les niveaux avec un discours et des réflexions atroces. Nous savons tou·te·s qu’il n’y a pas d’argent au Portugal, mais cette circonstance ne justifie pas le discours d’une représentante de l’État qui méprise, comme elle l’a fait, les luttes du secteur. Un appel à projet d’urgence extraordinaire a été annoncé mais il s’agissait en fait d’un concours de projets. Des milliers d’artistes et de structures ont concouru mais le budget alloué à ce dispositif ne pouvait en financer que trois cents. Il a fallu une grande campagne de dénigrement en ligne et plusieurs articles dans la presse pour que le Gouvernement donne enfin une réponse. C’est simplement pitoyable. Pendant le confinement, une action collective a, entre autres, permis des distributions alimentaires et de petites sommes d’argent pour les achats de premières nécessité. Il ne s’agit pas de personnes isolées, nous parlons bien là de plusieurs centaines d’artistes, dont une grande partie en situation irrégulière au Portugal, qui n’avaient pas de quoi se nourrir. Dans un pays qui fait partie de l’Union européenne et qui se dit « développé », ce type de situation est effrayant. Ces moments de crise nous aident à clarifier ce qui n’est pas juste et ce qui ne peut simplement pas continuer. Grâce à cette lutte menée par le collectif Ação Cooperativista qui a rassemblé différents réseaux, syndicats, associations et groupes informels, nous avons réussi à déposer un projet d’intermittence et de l’inscrire à l’agenda du ministère de la Culture et du ministère des Finances et du Travail qui se sont engagés à le mettre en œuvre d’ici la fin de l’année. C’est une nouvelle très encourageante.

Avez-vous constaté des prises de conscience de la part de certains artistes, des théâtres, des changements structurels ou une remise en question des paradigmes du milieu du spectacle vivant, autour de vous pendant/après le confinement ?

Au départ, une loi sur l’annulation et le report des représentations a été adoptée par le Parlement qui, s’il recommandait aux structures de payer les cachets négociés de manière intégrale, ne les obligeait pas pour autant. Et cela ne visait que les institutions publiques ou subventionnées. C’était tout simplement le bordel. Beaucoup de spectacles ont été annulés sans aucune compensation et les contrats qui n’avaient pas été signés ont tout simplement été déchirés. Des institutions renommées comme la Fondation de Serralves ou la Casa da Música à Porto ont licencié des employé·e·s, d’autres ont retardé la résiliation des contrats ad eternum. Des spectacles ont été payés à 50 % ou parfois moins du montant convenu sous prétexte que la salle n’était pas remplie. Une grande partie des structures se sont comportées de manière honteuse et n’ont pas su être à la hauteur du moment. Heureusement, d’autres, par la voix de leurs directeur·rice·s, se sont engagées publiquement à assumer toutes leurs responsabilités. À ce moment-là, nous avons réalisé l’importance d’avoir des artistes à la tête des institutions culturelles et conscient·e·s des conditions de création. Des institutions privées comme la Fondation Calouste Gulbenkian et la Fondation GDA ont fait ce qu’elles font de manière exemplaire depuis ces dernières années : remplacer l’État. En termes structurels, je ne sais pas ce qui pourra changer : la plupart des théâtres ont maintenu ce qu’ils faisaient déjà mais ont inondé l’espace virtuel de contenus. Certaines structures de production, très peu à vrai dire, ont réinventé leur mode de fonctionnement, mais nous devons encore attendre de voir quelles sont les véritables conséquences à long terme. Je pense honnêtement que les institutions vont essayer de revenir à ce qu’elles faisaient avant. Il est trop difficile de penser autrement et tout le monde veut retrouver son statut et son confort. Je pense que le véritable changement peut se faire au niveau collectif, informel, coopératif, grâce à une forme d’allocation des ressources, du partage, de la sensibilité aux pratiques à petite échelle et locales. Ces formes de travail existent déjà, mais elles sont invisibles et pas assez mises en avant : c’est inhérent à ces organismes de plus petite échelle.

Le confinement a automatiquement mis en stand-by votre travail. Ces annulations et reports ont-ils ou vont-ils engendrer sur le long terme des conséquences sur votre compagnie ou vos prochaines productions ?

Je dirais que les conséquences sont minimes par rapport à la gravité de ce que nous avons traversé. Je suis dans une situation privilégiée car, à la fin de l’année dernière, j’ai réorganisé ma structure (Association Parasita) autour d’un projet collectif avec les artistes Ana Rita Teodoro, Carlos Manuel Oliveira et Rita Natálio. L’idée était de redistribuer les ressources de cette structure déjà décentralisée. Depuis janvier, nous avons une administratrice et productrice exécutif, Claraluz Keiser, qui s’occupe des projets individuels et collectifs du groupe. Et c’est pour cette raison, ainsi que grâce à une inévitable affinité artistique, que nous finissons par collaborer largement les un·e·s avec les autres. Nous avons réussi à maintenir notre projet viable financièrement et nous avons pu pendant l’état d’urgence, grâce à un financement conjoint, créer une bourse destinée à la mise en valeur des archives personnelles d’artistes (Bolsa Arquivo Parasita/Bourse Archive Parsite). Nous avons estimé qu’il était de notre responsabilité, dans ce moment d’extrême fragilité, de distribuer les quelques ressources dont nous disposions. Si nous devions rester enfermé·e·s à la maison sans pouvoir aller au studio, il fallait profiter de ce temps pour mettre de l’ordre dans les choses qui s’accumulent dans les archives et réfléchir à leurs valorisations. Nous avons alloué trois subventions d’une valeur de 1000 euros chacune, avec la contribution de deux autres structures (Agence 25 et Association Cotão) qui ont décidé de se joindre à notre initiative de manière volontaire. Je pense que les conséquences à long terme seront liées à nos modes de collaboration. Nous devons intégrer dans nos projets et dans notre mode de fonctionnement structurel la même éthique que celle que nous voulons pour notre vie. L’année prochaine, par exemple, nous développerons notre premier projet collectif « Curadura », en collaboration avec Ana Rocha, qui consistera en une résidence de trois semaines au Teatro do Bairro Alto à Lisbonne avec une logique d’expérimentation et d’intervention collective accompagnée par une série d’agents locaux avec qui nous repensons le potentiel du théâtre comme espace d’intervention, de responsabilisation social et institutionnel.

Propos recueillis en juillet 2020 / Traduit du portugais. Photo © DR.


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