Ashley Chen, Distances

Propos recueillis par . Publié le 08/04/2021



Avec sa nouvelle création Distances, Ashley Chen aborde un sujet qui coïncide étrangement avec l’actualité : quelles distances sociales régissent naturellement nos interactions en société ? Troisième volet d’un triptyque sur les états de notre société contemporaine, ce nouvel opus explore l’idée de l’espace vital entre les individus. En prenant pour référence le travail de l’anthropologue Edward T. Hall, auteur du concept de proxémie (étude des distances sociales et des rapports interindividuels), le chorégraphe interroge les dynamiques individuelles et collectives à l’œuvre dans un groupe. Dans cet entretien, Ashley Chen partage les rouages de sa recherche chorégraphique et le processus de Distances. Rencontre.

Distances est le troisième volet d’un triptyque initié en 2017. Pouvez-vous revenir sur l’histoire de ce projet au long cours ?

Je ne l’avais pas conscientisé au départ mais les deux premiers opus UNISSON et Rush étaient d’une certaine manière une réaction à ce que je pouvais sentir de l’état de la société à ce moment-là. Pendant la conception d’UNISSON, Trump venait d’arriver au pouvoir, le Brexit venait d’être voté, la montée du populisme était flagrante et j’étais sidéré de voir que les gens n’avaient plus honte de montrer ouvertement qu’ils ne souhaitaient pas se mélanger. Cette pièce avec huit interprètes (dont un musicien, ndlr) explorait de multiples partitions chaotiques et s’ordonnait progressivement pour laisser apparaître une organisation synchronisée et dynamique. Pendant le processus de travail avec les interprètes, je me suis rendu compte de l’importance du soutien des uns et des autres pour avancer. Ce qui a enclenché les premières réflexions de la pièce qui a suivi, Rush en 2019, qui est une course en duo inspirée par l’urgence quotidienne et la nécessité de se soutenir. Avec Distances, je souhaitais explorer l’idée de l’espace vital entre les individus. Il y a une dizaine d’années, je me suis retrouvé coincé sous l’aisselle chaude et transpirante d’un inconnu dans le RER D… Cette histoire anecdotique m’est restée longtemps dans la tête, accompagnée d’une question : jusqu’à quel point peut-on restreindre son espace vital ? En tant que danseur, je pense avoir une bonne conscience de l’espace et être attentif aux corps autour de moi. Je suis citadin et j’ai l’habitude de voir des anonymes se déplacer et interagir sans qu’ils ne s’en rendent compte dans l’espace : dans le train, le métro, une file d’attente… En étant observateur, dans ces lieux, on est témoin de situations, la plupart sont anodines mais certaines peuvent être gênantes, belles, inquiétantes, drôles, etc. J’avais envie de transposer ces expériences au plateau.

Distances est votre sixième pièce. Comment décririez-vous votre écriture chorégraphique aujourd’hui ?

J’aime la dépense physique, ça me plait de la vivre, de l’habiter, en tant que danseur je suis moi-même plutôt du genre brutal, mais surtout j’apprécie de la voir chez les autres… Depuis la création de Kashyl en 2012, j’essaie de développer une écriture propre, avec des concepts bruts, radicaux, basée sur l’engagement physique poussé. J’explore des manières d’épuiser les corps, les individus, non pour démontrer force, virtuosité et exigence, ni par sadisme mais parce que cet épuisement extrême amène à une perturbation des repères ; de l’interprète (dont la tâche serait de finir malgré la fatigue) comme ceux du spectateur (qui n’est pas habituellement témoin de fragilité de l’interprète). Avec mes trois dernières pièces UNISSON, Rush et Distances, j’explore la surabondance d’informations. A mon sens, regarder cette surcharge fatigue l’attention et oblige le spectateur à abandonner cette envie de tout comprendre, c’est une autre perturbation des repères. Je ne sais pas si je peux vraiment décrire « mon » écriture chorégraphique, c’est un gros laboratoire où je recherche avec les artistes des manières de défaire les codes du spectacle, de troubler les repères et d’amener ainsi un public à lâcher prise et à accepter d’autres perceptions de la performance.

Distances met en scène 10 interprètes. A quoi répond cette envie de « collectif » ?

Hors plateau, dans les espaces publics, j’ai toujours aimé regarder des groupes, voir des gens interagir, essayer de comprendre les dynamiques, d’imaginer les affinités, etc. En tant que chorégraphe, ce qui m’intéresse dans les collectifs, c’est aborder la notion de diversité et voir apparaître la singularité de chacun à travers l’exécution d’une tâche commune. UNISSON mettait déjà en jeu l’idée d’unité et de communauté hétérogène. Avec le sujet de Distances – la proximité, l’éloignement, l’espace vital, etc – il me semblait nécessaire d’avoir un groupe important sur le plateau. Je cherchais à composer un groupe de personnalités singulières et puissantes. Les dix danseuses avec qui je travaille sont très différentes, tant dans leurs approches du mouvement, que leurs expériences, leurs générations, ou encore leurs cultures. Je souhaitais faire ressortir chaque individualité et trouver l’harmonie dans ce groupe.

Quels étaient les enjeux de travailler avec ce casting uniquement feminin ?

Durant les premiers laboratoires de Distances, j’ai travaillé avec un groupe mixte. A ce stade, nous travaillions sur des systèmes d’improvisation basés sur le mouvement répétitif, l’aller retour, la proximité et le contact, la manière de parasiter le mouvement de l’autre, etc. Des images lascives prenaient formes et je trouvais que la relation entre les corps était trop connotée. Avant le premier confinement, j’ai réuni un groupe de danseuses pour un nouveau laboratoire, certaines se connaissaient, d’autres non, elles se sont apprivoisées avec bienveillance. Ce fut une évidence : la pièce allait se faire avec ce groupe. Elles étaient si justes, puissantes, débordantes d’énergie et engagées pleinement dans leurs tâches, j’aimais voir surgir leur singularité dans une autre forme d’investissement physique.

Les danseuses ont le visage caché par des foulards pendant toute la pièce. Comment ces figures sans visage se sont-elles imposées dans la dramaturgie du spectacle ?

Ce projet étant né de l’observation d’inconnus dans divers endroits publics, le concept d’anonymat était présent dès les premières répétitions. En plus de créer des personnages sur lesquels nous pouvons projeter toutes formes de fantasmes, nous nous sommes rendus compte que masquer les visages des interprètes produisait chez les danseuses une autre présence corporelle. Elles sont toutes super fortes, mais avec les visages cachés, on se concentre plus sur leur physicalité et moins sur l’ego, sur la personnalisation de l’interprète. De plus, je voulais travailler sur le groupe, une entité de corps qui serait en constante métamorphose, une entité fantasmagorique où l’on ne comprend pas toujours à qui appartient cette jambe, ce torse… Cette absence de visage aide.

La thématique de Distances coïncide étrangement avec l’actualité alors que vos premières résidences de travail se sont déroulées au printemps 2019, bien avant le début de la crise sanitaire. Cette coïncidence a-t-elle affecté votre recherche, fait émerger de nouvelles histoires au plateau ?

Il est vrai que le contexte sanitaire actuel m’a quelque peu déstabilisé. J’avais rédigé une première ébauche du dossier et de la note d’intention pendant l’été 2018. Il y a eu un premier laboratoire en avril 2019 lorsque j’ai été invité par La Tierce à participer à un PRAXIS. Et il y a ensuite eu six autres ateliers d’exploration avant que la crise sanitaire ne vienne tout chambouler. Durant le premier confinement, j’ai envisagé de reporter le projet car je n’avais pas envie qu’on pense que je montais une pièce sur les causes de la pandémie. Actuellement, une pièce comme celle-ci, où les interprètes se touchent et sont extrêmement proches, interpelle forcément. En ayant aujourd’hui conscience des zones de contact interpersonnelles avec cette distanciation imposée, nous sommes beaucoup plus sensibles à ce type d’images. Puis finalement, je me suis dit qu’il était important de maintenir et d’assumer le projet. Évidemment, ça parle de proximité, de distances sociales, mais il y a d’autres histoires qui peuvent surgir de ces corps en mouvements…

La chorégraphie de Distances échafaude des tableaux plus ou moins explicites… Pouvez-vous revenir sur le processus chorégraphique avec les danseuses ?

Pour Distances, je voulais arriver à faire surgir des “scènes/images” concrètes, reconnaissables à partir de mouvements le plus abstraits possibles. Nous avons commencé par faire des laboratoires d’exploration en petits groupes. Ces moments en amont des premières répétitions m’ont permis de voir comment les danseuses interagissent ensembles. Je voulais voir comment elles s’approprient les différents concepts d’improvisation d’espace et de mouvement. Je travaille souvent par accumulation, en additionnant au fur et à mesure du processus de nouveaux paramètres : ici j’ai commencé par leur proposer de mettre en action des mouvements simples, mécaniques, répétitifs, puis j’ai ajouté progressivement de nouvelles données comme la vitesse, l’énergie déployée, de nouvelles amplitudes, etc. Nous avons assez vite écrit les déplacements du groupe avec différentes manières de composer l’espace, par improvisation, puis également à partir d’images que j’avais collecté au fil des différentes résidences de travail.

Pouvez-vous nous donner des exemples d’images sur lesquelles vous avez travaillé ?

Nous avons travaillé à partir de compilations d’images dont le contenu s’est affiné au fur et à mesure du processus. Entre autre, parmi celles qui sont restées dans la pièce, nous retrouvons La Parabole des aveugles de Jérôme Bosch, une photo d’un public en montée de LSD à Woodstock, une lithographie d’une décapitation du 17e siècle, des scènes de films dont L’ours de Jean-Jacques Annaud ou Dynamite Jones de Jack Starrett, ou encore de séries comme American Crime Story : The Assassination of Gianni Versace… Je trouvais intéressant de voir comment on pouvait composer un espace à partir de ces images, sans pourtant les figurer fidèlement au plateau. A partir de toutes ces références, chacune des danseuses a pu écrire sa propre partition. Mais je ne cherche absolument pas à ce que la source des images soit identifiable. Je me souviens que lors de la première session de travail après le premier confinement, deux danseuses improvisaient et l’une s’est retrouvée à genoux sur le dos de l’autre allongée au sol. Soudain, l’image de George Floyd nous a tous sauté aux yeux. Je trouve saisissant de voir surgir aussi d’autres images, d’autres histoires, en fonction de la culture ou l’historique de chaque spectateur.

La Dimension cachée d’Edward T. Hall a été l’un de vos livres de chevet pour ce projet. Comment cet ouvrage a-t-il nourri vos réflexions et le processus de création ?

Lorsque j’ai commencé à me documenter sur le sujet, on m’a conseillé de lire La Dimension cachée d’Edward T. Hall. Ce livre est une étude du rôle des différentes distances entre les individus que l’anthropologue a nommé proxémie. En étudiant le comportement humain selon différentes relations spatiales, il a distingué quatre zones de contact interpersonnel : la distance publique (supérieure à 3,70 m, utilisée lorsqu’on parle à des groupes), la distance sociale (entre 1,20 et 3,70 m, utilisée au cours de l’interaction avec des amis et des collègues de travail, on élève un peu la voix, c’est la « limite du pouvoir sur autrui »), la distance personnelle (entre 45 et 135 cm, utilisée dans les conversations de sujets personnels, on perçoit les détails des individus) puis la distance intime (entre 15 et 45 cm, zone qui s’accompagne d’une grande implication physique, on perçoit les chaleurs et odeurs corporelles). Suite à de nombreux voyages en Asie, Europe et Amérique du Sud, l’anthropologue américain a pu constater que ces distances peuvent varier selon les cultures. La lecture de cet essai m’a permis de clarifier l’organisation spatiale entre les interprètes et de préciser les situations évoquées.

Le paysage sonore de la pièce occupe une place très importante et vient apporter de nouvelles couches de significations. Pouvez-vous revenir sur le travail et le processus musical, qu’est-ce qui compose la bande son de Distances ?

Pierre Le Bourgeois a signé presque toutes les bandes sons de mes pièces depuis le début de Kashyl. Pour Distances, on s’est dit qu’il n’y aurait pas de composition dite « musicale ». Nous avons collecté des ambiances sonores de « moment » de nos vies ces dernières années : nous retrouvons entre autre des enregistrements réalisés au festival d’Avignon, lors d’un rallye Trump aux Etats-Unis, le son d’un aiguiseur de couteau à Tbilissi en Géorgie, une bataille de boules de neige dans le New Hampshire, le lever du jour en campagne normande, un mendiant guitariste de blues à Washington, un concert de fado à Porto, le crépitement d’un feu de barbecue, le reniflement de bulldog anglais et de nombreuses conversations dans diverses langues… Nous avons ensuite cherché à créer différents paysages sonores à travers lesquels l’auditeur pouvait voyager et se perdre… Je souhaite arriver à créer une expérience psychédélique, où le spectateur doit se laisser aller pour apprécier au mieux son « trip ». Cette idée m’est apparue en redécouvrant le morceau Atom Heart Mother de Pink Floyd. C’est réellement fascinant d’écouter cette musique, qui est une lente avancée inéluctable, sans que l’on sache où ça nous mènera. Je peux dire maintenant que ce « péplum psychédélique » a fortement inspiré la composition globale de Distances.

Les théâtres sont fermés au public depuis maintenant plusieurs mois et pour une durée indéterminée. La première de Distances aurait dû se tenir en janvier dernier au Théâtre Le Rive Gauche. Comment vivez-vous cette période et comment envisagez-vous les mois à venir ?

C’est une période très compliquée, je dois avouer que ce n’est pas évident de se projeter. En tant que compagnie qui n’a pas une grande force de frappe, ne pas avoir la possibilité de montrer son travail est un véritable coup dur. La perspective de la saison prochaine n’est pas non plus très rassurante car avec tous les reports en cours nous savons bien que le marché est déjà en partie bouché. A cela s’ajoute le chevauchement des calendriers des interprètes et des collaborateurs. L’effet d’entonnoir va être violent. Je vois beaucoup de gens continuer à créer autour de moi, mais je doute que tout le monde puisse pouvoir avoir la visibilité attendue la saison prochaine. C’est extrêmement frustrant de continuer à travailler et passer son temps à tout réorganiser sans savoir si tout ce travail va aboutir à quelque chose.

Distances, vu au Théâtre Le Rive Gauche – Saint-Étienne-du-Rouvray. Conception et chorégraphie Ashley Chen. Avec Alexandra Damasse, Olga Dukhovnaya, Peggy Grelat-Dupont, Mai Ishiwata, Catherine Legrand, Haruka Miyamoto, Andrea Moufounda, Marlène Saldana, Asha Thomas, Solène Wachter, avec en alternance Pauline Colemard et Flora Pilet. Composition musicale Pierre Le Bourgeois / Animaux Vivants. Création lumières Eric Wurtz. Création costumes Marion Regnier. Collaborations artistiques Julien Monty, Philip Connaughton. Photo © Benjamin Marquet.

Sous réserve de la réouverture des salles de spectacle d’ici les prochaines semaines, Ashley Chen présentera Distances au festival June Events, temps fort de L’Atelier de Paris / CDCN.


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