Sarah Trouche & Marcel Gbeffa « Dide est un manifeste artistique plus qu’une simple pièce chorégraphique »

Propos recueillis par . Publié le 13/05/2020



Pratiqué par la communauté Yoruba-nago depuis plusieurs siècles, le Gèlèdé est inscrit par l’UNESCO sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Inspirés par cette cérémonie ancestrale, ses masques et sa gestuelle, l’artiste plasticienne française Sarah Trouche et le chorégraphe béninois Marcel Gbeffa co-signent Dide, une performance-manifeste pour l’égalité des genres. Interprétée par une équipe de danseurs béninois, la pièce remet en jeu les questions de genre au prisme de l’histoire des représentations traditionnelles béninoises.

Sarah, Marcel, où êtes-vous en ce moment ?

Marcel : Je suis actuellement au Botswana en mode confinement. Je prends le temps avec ma famille qui me voit peu pendant l’année. Je réfléchis à mon rôle d’artiste et à ma part d’action artistique pour la lutte contre cette pandémie. Au Bénin les gens vivent au jour le jour et cette situation est très inquiétante.

Sarah : Je suis en ce moment comme des millions de gens en confinement. Je mets à profit le confinement pour ébaucher un nouveau projet en soulevant une question dans les réseaux sociaux : « Le fait d’être vulnérable suffit-il à nous ôter notre capacité d’agir ? ». Une des premières réponses reçues a été : « Dès nos premiers souffles nous devenons vulnérables, pourtant toute notre vie nous agissons en l’oubliant ». Et voici ma deuxième question : « Peut-être que de se savoir vulnérables nous rend plus lucides et donc plus résilient.e.s ? ». J’ai ensuite invité mon réseau à m’envoyer le 7 avril dernier des images de la Lune à partir des positions géographiques de chacun.e, afin que nous ne partagions pas seulement un virus mais aussi notre humanité. J’ai reçu plus de 620 photos et je continue d’en recevoir. C’est un geste commun que je veux développer.

Quelle est le point de départ de la création de Dide, et plus particulièrement, qu’est-ce qui a suscité votre rencontre ? 

Marcel : Sarah était en résidence au CENTRE à Cotonou. La directrice de l’Institut Français du Bénin nous a mis en contact afin que j’accompagne Sarah sur une performance. J’ai découvert ses dessins qui changaient totalement la conception des masques Gèlèdé. Cela faisait écho à une de mes précédentes pièces La transformation et en particulier à un projet en cours de création, Xö. Ce projet pensait la transformation du genre à travers les masques et les différentes danses traditionnelles, interrogeait le rôle des acteurs-danseurs-comédiens et les liens avec nos gestes quotidiens envers les autres. J’ai aidé à la mise en place de la première performance de Dide avec des danseurs béninois en septembre 2018. En réalité, c’était qui se fondait dans Dide. Pouvoir de transformation des masques et questions de genre se sont mêlés dans un manifeste commun à Sarah et moi.

Sarah : La notion de co-écriture est primordiale dans Dide ainsi que dans ma démarche personnelle. Le regard croisé entre Marcel et moi et nos incompréhensions mutuelles, incompréhension de genre surtout – et de culture parfois – est ce qui en fait sa beauté ; il me semble que cette pièce offre la possibilité de dépasser le genre afin d’accepter que l’on soit tous égaux malgré et avec nos différences. « Dide » qui veut dire : « Debout lève-toi » en Fon et Yoruba est, comme le dit Marcel, un manifeste artistique plus qu’une simple pièce chorégraphique. Ce projet touche à plusieurs champs de création, ce qui nous permet de poursuivre son élaboration en commun.

Dide est une transposition sur scène d’éléments provenant d’une cérémonie traditionnelle, le Gèlèdé, face à un public venu voir de la danse. Comment ces éléments sont-ils remis en jeu dans un contexte qui n’est pas celui de leur énonciation habituelle ?

Marcel : Je vis dans un contexte où les manifestations spirituelles, traditionnelles, les danses et les cérémonies font partie du quotidien. Dans la culture Yoruba au Bénin, il existe une cérémonie et un masque appelés le Gèlèdé dans lesquels je puise l’essence de Dide. Mais le travail chorégraphique imaginé pour cette pièce n’est pas influencé directement par la danse Gèlèdé. Il est également important de comprendre que cérémonie et spectacle peuvent sembler diamétralement opposés mais se sont deux événements à travers lesquels le corps et l’esprit dialoguent afin de passer un message, qu’importe son importance et son contexte.

Il semble qu’une figure tutélaire naît au cours de la pièce Dide et qu’elle exerce un certain pouvoir sur les figures qui gravitent autour d’elle. Pouvez-vous nous éclairer sur cette entité puissante ?

Marcel : Dide est une cérémonie qui se met en place progressivement tout au long de la performance. Nous traversons les différentes divinités féminines, mères créatrices qui existent dans différentes cultures de l’Amérique à l’Asie, de l’Afrique à l’Europe. Il faut une condition de corps et d’esprit pour faire émerger cette figure tutélaire. Lors de cette cérémonie du Gèlèdé, les hommes rendent hommages et apaisent la mère divine créatrice afin de bénéficier de sa protection et d’épargner la société de sa malédiction. Jusqu’à ce jour, seuls les hommes interprètent des danses en respect à cette divinité féminine.

Sarah : C’est ce qui m’intéressait avec ce travail était de questionner la vulnérabilité d’un point de vue masculin. Je n’ai toujours travaillé qu’avec des femmes dans ma pratique et il me semblait important d’entendre et partager cette possibilité de “l’autre”, sans induire forcément une opposition mais une alternative.

Marcel : En détournant un peu la cérémonie originelle, Dide se demande pourquoi les hommes, bien qu’ils reconnaissent la place des femmes dans la société, n’accompagnent pas leurs actions. Les femmes se battent généralement seule pour leur émancipation et leurs droits. Il est temps que les hommes se manifestent pour accompagner ces actions.

Comment se passe le travail au plateau entre vous deux ? Quelle place ont les danseurs dans ce processus ?

Marcel : Je dirige avec Sarah, mais comme pour mes précédentes pièces, je laisse de la place pour la composition instantanée. J’aime écrire la chorégraphie, j’aime écrire les corps, mais j’offre aux danseurs assez de liberté pour improviser et créer de la matière à partir des consignes. Les interprètes de la pièce sont des danseurs issus de danses traditionnelles béninoises, de danses urbaines, de danses hiphop et contemporaine. Le potentiel de chacun a été mis en valeur par des jeux de personnages pendant les répétitions. Mais le plus important c’est la transformation des corps des danseurs pour se retrouver « dide » (debout).

Les sculptures de Sarah transforment les états de corps des danseurs qui les portent. En ce sens, elles deviennent performatives. Des hommes tombent face à cette figure coiffée d’une sculpture. Puis les personnages retrouvent du pouvoir grâce à ces mêmes sculptures.

Marcel : Rappelons que pour être « dide » (debout), les corps doivent subir des transformations. Ils sont traversés par l’énergie Gèlèdé pour naître psychiquement “sans genre”. Le non-genre est la suppression des clichés, des a priori, des acquis liés au sexe. La question de genre liée aux us et coutumes nuit énormément à l’existence non seulement de la femme mais aussi de l’homme, bref, nuit à l’émancipation de la société, de l’humanité. Nous avons tous un côté féminin mais qui est toujours écrasé ou tué en particulier par nos habitudes et traditions. À travers Dide, je souhaite que s’exprime cette part féminine en nous, sans qu’elle doive se conformer à ce que la société commande. Le Gèlèdé amène la transformation des corps pour créer une nouvelle société. Les danseurs traversent ainsi plusieurs états psychiques et politiques, des états de corps pour renoncer à des pratiques et idées, pour renaître de nouveau. Les masques de Sarah s’inspirent des symboliques des divinités de l’eau, de l’arc-en-ciel, du serpent. Elles représentent le pouvoir de la douceur, du calme qui pourraient être très dangereux, l’énergie de la divinité (le mal et le bien). Seules les personnes purifiées peuvent toucher ces masques. L’énergie divine se bat contre les ondes négatives à l’intérieur des hommes, à l’intérieur des danseurs. Ici nous sommes dans la reconnaissance de nos torts, certains résistent à ces changements de mentalité, de comportements…

Sarah, comment ces figures sont-elles apparues ? D’inspiration des masques Gèlèdé, elles n’en restent pas moins des créations d’une artiste européenne oeuvrant habituellement dans le champ de l’art contemporain. Comment s’est déroulée cette rencontre avec le Gèlèdé ?

Sarah : J’ai découvert le Bénin il y a seulement deux ans, lorsque j’ai reçu cette invitation de la part du CENTRE pour réaliser une performance à l’Institut Français du Bénin lors de la Nuit blanche. Très rapidement je me suis rendue compte que ce que je pouvais considérer avec un regard d’occidentale et novice comme une sorte de « folklore » appartenant au passé, était en réalité extrêmement présent et puissant dans la société contemporaine africaine. On ne peut pas travailler au Bénin sans prendre en compte la pratique du vaudou, les symboles et les divinités. Instinctivement je me suis rapprochée de la divinité « Aido waido » qui m’a amenée jusqu’aux cérémonies Gèlèdé. Des croquis puis des sculptures en sont nés, grâce à l’aide des équipes techniques du CENTRE. Puis j’ai eu la chance de rencontrer Marcel. Nous avons énormément échangé et nous avons eu envie de réaliser ensemble ce projet. Pour moi, les sculptures restent des oeuvres d’arts performatives plus que des « accessoires ». Dans mon travail le processus est tout aussi important que l’objet fini et je cherche toujours à garder les choses « in progress ».

Les interprètes esquissent une statuaire en marche : signes avec la main, les doigts, postures, regards éloquents dans une adresse au public. J’ai eu la sensation d’un musée en déplacement, pèlerinage ou exode… 

Sarah : Nous connaissons tous cette phrase qui dit que « c’est le trajet qui importe plus que la destination ». Effectivement la notion de voyage et de travail à accomplir est primordiale. Dans ma pratique personnelle j’ai même organisé des randonnées performatives en pleine ruralité pour amener une oeuvre au plus près des habitants non initiés. Ces performances cherchent à créer des déplacements, trouver un rythme et vivre une expérience. Dans Dide, la difficulté de cette première partie réside dans le fait que dans une pièce chorégraphique, nous sommes souvent spectateurs passifs. Pour moi, rester assise face à la scène était à la limite du supportable. Nous avons donc beaucoup échangé à ce sujet avec Marcel et nous avons décidé d’introduire la pièce par une marche silencieuse du public rejoint par les danseurs. Ainsi une nouvelle fois comme un cadavre exquis nous pouvions fraternellement continuer cet co-écriture en multi-voix. 

Un grand nombre d’objets du patrimoine Yoruba, comme de tant d’autres, sont aujourd’hui destinés au marché de l’art, après avoir été pillés dans un contexte colonial. Marcel, quel est votre point de vue sur les liens entre reconnaissance par l’UNESCO du statut de patrimoine immatériel du Gèlèdé, négociation pour la restitution du patrimoine béninois, et collectionnite aigüe des objets issus de ce patrimoine ?

Marcel : La question de la restitution est un sujet complexe à double tranchant : il est très important que ce patrimoine revienne à sa terre d’origine pour le peuple qui a subi des lavages d’esprit, de mémoires, de culture. Ceux-là mêmes qui se battent entre l’acquis colonial et la tradition de cette terre mère doivent pouvoir reconstruire la vraie histoire, leur vraie histoire, leur vraie identité, leur vraie culture. Il faut qu’ils puissent recoller les bouts. Car tout cela nous rattrape au jour le jour sur des questions d’identité. Ces dernière années l’Afrique – et précisément le Bénin – a ouvert les yeux sur l’importance de ses richesses culturelles dont ce patrimoine immatériel. Il ne s’agit pas d’avoir juste ces oeuvres dans leur contexte mais de les « activer », de les faire vivre dans une société. Mais il faut tenir compte des réalités d’aujourd’hui et savoir si nos objets sont destinés à être enfermés ou à faire partie de la vie de tous les jours, des rites. Est-ce que le Bénin se lance dans cette politique ou seul l’Occident juge des valeurs et des orientations ? Le Bénin est reconnu pour être un pays qui regorge d’artistes talentueux, peut-être que cette voie est déjà tracée pour ce petit pays qui s’est déjà lancé dans la construction de musées. Il faut revoir le système éducatif à la base car il est très important que ces objets et ces musées soient d’abord bénéfiques pour les béninois dans leur quotidien. Avant tout, il faut se créer un public chez soi et après espérer… Je suis fier qu’à un endroit loin de mon continent ou de mon pays ma culture existe, existe dans un contexte du monde et de son histoire. J’aimerais cependant pouvoir avoir la possibilité d’être en contact avec ces objets qui peuvent me reconnecter à l’essence de ce qui a été. Mais je ne veux pas que « ce petit bout de moi existant à travers ces objets » puisse disparaître sur le long terme par manque de rigueur, de responsabilité, d’expertise, de technologie ou de moyens… Il ne revient pas à l’Occident de décider si nous sommes capables ou non de gérer et conserver ces objets. Cette tâche revient au Bénin, à chaque pays, du sud comme du nord, riche ou pauvre. Cependant aujourd’hui il est important qu’un organe international gère tout ce qui fait l’histoire de l’humanité tout en enterrant le business et la priorité de puissance. Je pense que l’UNESCO doit construire un grand Grand Musée en collaboration avec tous les pays. C’est très complexe et je pense que je rêve vu la mentalité du capitalisme.

Création et chorégraphie Marcel Gbeffa. Création et mise en scène Sarah Trouche. Danseurs Orphée Georgah Ahéhéhinnou, Didier Djéléhoundé, Arouna Soundjata Guindo, Bonaventure Sossou, Marcel Gbeffa. Costumes Shivakao. Regard extérieur Andréya Ouamba. Texte Mylène Flicka. Composition musicale Viktor Benev. Lumière Ivan Mathis. Photo © Patrick Berger – Atelier de Paris CDCN.

Sarah Trouche et Marcel Gbeffa auraient dû présenter Dide au festival June Events 2020. Suite au report des spectacles la saison prochaine, l’Atelier de Paris / CDCN a souhaité donner la parole aux artistes initialement programmé·e·s du 2 au 27 juin.


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