Catherine Gaudet, L’affadissement du merveilleux

Propos recueillis par . Publié le 18/07/2020



Fondé sur la récurrence des grands événements de l’existence humaine, L’affadissement du merveilleux propose de faire l’expérience des mécanismes cycliques qui sous-tendent le mystère de l’existence. Cette quête démesurée fascine et obsède la chorégraphe québécoise Catherine Gaudet, qui puise ici dans les rouages de l’humain la source de son langage chorégraphique. Dans cette nouvelle création pour cinq interprètes, la chorégraphe s’inspire des cycles qui rythment et structurent notre vie et imagine une danse extatique, véritable expérience charnelle et sensorielle.

Au regard de vos précédentes pièces, L’affadissement du merveilleux semble marquer un virage dans votre travail.

En effet, cette pièce marque une rupture assez franche au niveau de la forme mais aussi au niveau du fond. Je me suis toujours intéressée au côté souterrain de l’être humain, à sa part d’ombre, au non-dit et au non conscientisé. Mais cette fois-ci mon intérêt s’est délocalisé de l’humain pour se focaliser sur son existence même, sur le mystère de la vie. La pièce est nourrie d’une fascination pour les cycles incessants de l’univers à la fois contraignants et hallucinants. C’est là que le motif du cercle est apparu, ainsi que le désir de travailler sur un mouvement commun et continu. En intégrant la répétition constante d’une même chose, les danseurs sont en quelque sorte prisonniers de ce cycle ininterrompu. Ils sont traversés par des images, des souvenirs, des forces qui les plongent dans un état méditatif.

L’unisson d’un même mouvement répété en boucle permet aussi de mettre en évidence la force du collectif. Comment la figure du cercle s’est-elle imposée comme un motif fédérateur ?

Je n’ai pas fait des recherches théoriques avant de choisir le cercle comme motif principale. Cette figure s’est imposée à moi intuitivement. Je ne sais pas si je l’ai conscientisé sur le moment mais je me suis plongée dans le processus de création après la naissance de mon premier enfant… Avec le recul, je peux dire que ce motif représente plusieurs choses : la source de vie, le cocon originel, le cycle infini des planètes, des atomes, des morts, des naissances et des renaissances… Je voulais voir des corps pris dans ce cycle infini, mais trouvant une force et un courage dans la collectivité. Pour moi, c’était une image forte qui évoquait l’équilibre.

Le concept de rituel se caractérise souvent par la répétition d’une séquence codifiée. Peut-on voir dans cette figure cyclique collective une forme de rituel chorégraphique ?

En effet, le cercle convoque aussi plusieurs rituels sacrés avec un passage de savoir entre l’individu et la communauté, et inversement. C’est une figure qui matérialise à la fois l’idée de la communion et la célébration ainsi que celle – plus négative – de « tourner en rond » sans pouvoir s’en sortir. Toutes ces réflexions étaient au cœur-même de cette recherche. Au fur et à mesure que la pièce se développe, une beauté émane de la contrainte et sa forme se rapproche de celle d’un rituel – la répétition des mêmes gestes est une manière d’organiser notre chaos. Aujourd’hui je peux dire que cette lente progression est une constante dans mon travail : j’ai une fascination pour les mouvements kaléidoscopiques et le flot incessant de sensations qui se transforment et font apparaître des nouvelles figures. Au départ, je le travaillais comme une fluctuation d’identités composant l’être humain. Ici, le cycle renvoie plutôt à celui de la multiplicité de la vie, tout simplement. On bascule peu à peu dans un écoulement ininterrompu de mutations qui renvoie à toutes les histoires de toutes les humanités qu’on porte en nous sans le savoir.

Quels ont été les différentes axes de recherches et vos méthodes de travail avec les interprètes ?

Nous avons commencé les premiers jours en studio par laisser émerger une multiplicité d’états, de sensations, puis à les laisser se fondre les uns dans les autres et s’inter-influencer. Bien que ces états évoquaient des émotions relativement précises, il nous semblait nécessaire – pour que l’expérience soit efficace – que les interprètes devaient s’extraire «en-dehors» de tout affect. Et puis finalement ils sont tellement attentif et occupés à compter la partition qu’ils sont forcément un peu détachés de l’affect des états qu’ils traversent.  Je les compare à des «oracles» : des canaux qui véhiculaient différentes forces et énergies, unis dans une même lutte. Ils se laissent porter, sculpter, mais demeurent dans un état originel « non-affecté » par les forces qu’ils traversent. En ce qui concerne le travail de l’espace, au début du processus de création en studio, mon regard avait besoin de lignes et de formes simples : des avancées, des reculées, des cercles. Je ne pouvais pas voir les interprètes autrement que lorsqu’ils faisaient la même chose, au même moment. J’avais également envie que l’évolution de l’image soit très lente, que les éléments se superposent les uns après les autres. C’est donc tout naturellement que la forme et l’esthétique de la pièce s’est révélée. Rien n’était “prémédité” en amont des répétitions, le mouvement de la pièce et ses moments de bascule se sont progressivement confirmés en me fiant à mon intuition, ainsi qu’à celles de mon équipe artistique.

Quelle est la nécessité de la nudité dans L’affadissement du merveilleux ?

Elle fait simplement état de ce que nous sommes, dans la simplicité. Je ne me suis jamais posé la question de la nudité, d’ailleurs on ne se demande jamais pourquoi les danseurs sont habillés… J’ai fait le choix de montrer au moins le haut du corps dénudé parce que je trouve que les fines variations de tensions musculaires sont plus visibles et qu’elles donnent davantage accès au travail de l’interprète. Je trouve ça beau. Quand les danseurs sont habillés, j’ai souvent la triste impression d’être face à un magnifique tableau qu’on aurait recouvert d’un drap. Par contre, je dois avouer qu’au départ, pour L’affadissement du merveilleux, par défi personnel, j’avais l’ambition de bousculer mes habitudes et je voulais que les danseurs soient habillés. Nous avons essayé de nombreuses propositions de costumes et de chaussures mais ça n’allait jamais. Ces accessoires ajoutaient toujours un discours qui ne semblait pas appartenir à la pièce. C’était la même chose avec la musique et la lumière, tout semblait toujours trop bavard. Alors vers la fin du processus, nous avons tout changé : lumière, musique et costumes se sont épurés au maximum. Les interprètes se sont retrouvés en simples sous-vêtements et il était évident à mes yeux que c’était le bon choix. Nous avions soudainement accès avec plus d’intensité à ce qu’ils étaient en train de vivre : la sueur, le changement de couleur de la peau, etc.

Le titre annonce une forme de tension. En quoi la « fadeur » menace-t-elle le « merveilleux » ?

C’est un des drames de mon existence : la difficulté à renouveler le regard sur les choses et à m’émerveiller, à demeurer fascinée par le fait même d’exister. Je trouve que plus on avance dans la vie, plus nous manquons de foi, de confiance, d’inspiration, d’élan et, oui, d’émerveillement. Nous vivons dans une valorisation de l’individualité qui nous encourage très peu à nous rappeler que nous sommes portés par plus grand que nous-mêmes. La tension se situe entre la beauté vertigineuse des cycles naturels auxquels nous sommes conviés et soumis en tant qu’humains, et la sensation d’enfermement que ces mêmes cycles peuvent créer. Mais je continue de croire qu’il est possible de s’affranchir de cet affadissement, de magnifier ces cycles incessants pour tenter de s’élever au-dessus de notre condition.

Votre biographie souligne votre obsession pour « la quête d’une vérité existentielle ». Comment cette quête prend-elle corps dans votre recherche ?

Il ne faut pas voir cette affirmation comme quelque chose de grave ou de prétentieux, parce que je crois qu’une grande partie de l’humanité est plongée dans la même quête. Jour après jour je suis fascinée et portée par le mystère de la vie, le mystère de l’existence et de son sens. Plutôt que «quête existentielle», on pourrait dire «quête spirituelle». Je cherche à honorer ce que je ne comprends pas, à m’approcher de ce mystère, à le célébrer dans tout ce qu’il a de cruel et de beau, à m’y frotter, et l’art est mon moyen. L’idée que des forces qui me dépassent guident et sculptent mon geste artistique me plaît et j’y crois beaucoup. C’est pourquoi, lorsque je suis en création, j’essaie toujours de demeurer dans une posture très intuitive. J’essaie d’avancer par sensation plutôt que par réflexion. Je fais confiance à l’inconscient – le mien ou celui du collectif, aux idées qui s’y logent et qui s’y développent. J’aime cette idée car elle me fait considérer la création comme une offrande, un don.

La tournée européenne de L’affadissement du merveilleux a été annulée à cause de la crise sanitaire du Covid-19. Le spectacle devait être programmé plus d’une dizaine de fois ce printemps et finir sa tournée à June Events en juin… Cette annulation a-t-elle ou va-t-elle engendrer sur le long terme des conséquences sur votre compagnie ? Le gouvernement canadien a-t-il créé un fond d’aide pour les compagnies de danse ?

Le gouvernement a créé des fonds de secours pour les compagnies et pour les personnes qui se trouvaient dans l’impossibilité de fonctionner ou de travailler, ce qui comprend, bien-entendu, les artistes. Actuellement, des démarches sont entreprises pour que ces aides se poursuivent aussi longtemps que nous ne pourrons pas reprendre le travail et les répétitions. Ça reste à voir… Mais heureusement, pour l’instant, malgré l’annulation de tous nos contrats, mes collègues et moi même n’avons pas de difficultés à subvenir à nos besoins, ce qui reste un grand privilège. D’autres part, la crise sanitaire, étrangement, ne me provoque pas d’inquiétude particulière en ce qui concerne mon travail artistique ou mon travail en tant que directrice de compagnie. Sans doute parce que je sais que nous sommes tous et toutes coincés sur ce même bateau et que je ne me sens pas seule à la dérive ? Quoi qu’il en soit, j’ai tendance à concevoir mon travail comme étant maniable et variable à l’infini. Je suis certaine que l’art nous aidera à saisir ce réel qui, pour l’instant, reste encore flou. L’art et la littérature donneront peu à peu forme à cette masse informe de sensations contradictoires qui nous habitent et qui nous donnent le vertige parce que nous n’arrivons pas encore à concevoir clairement le présent. Il y a aussi quelque chose d’excitant dans l’idée d’assister à ce qui émergera de cette situation. Aussi, je perçois beaucoup de solidarité entre toutes les couches de la société et entre les artistes également. Je sens une envie de bâtir, de se battre… d’exister encore et d’exister ensemble. De faire mieux, peut-être. Je suis peut-être trop optimiste, mais je crois que cela apportera du beau et du bon…

L’affadissement du merveilleux, chorégraphie Catherine Gaudet. Interprétation à la création Dany Desjardins, Francis Ducharme, Caroline Gravel, Leïla Mailly, James Phillips. Musique Antoine Berthiaume. Aide à la dramaturgie et direction des répétitions Sophie Michaud. Éclairages Alexandre Pilon-Guay. Costumes Max-Otto Fauteaux. Photo Mathieu Doyon.

La chorégraphe Catherine Gaudet aurait dû présenter L’affadissement du merveilleux au festival June Events 2020. Suite au report des spectacles la saison prochaine, l’Atelier de Paris / CDCN a souhaité donner la parole aux artistes initialement programmé·e·s du 2 au 27 juin.


Partagez cette page


https://www.maculture.fr/entretiens/catherine-gaudet/