Water, l’atterrée des eaux vives, Castélie Yalombo

Propos recueillis par . Publié le 08/09/2022



Puis-je réellement connaître cet autre en face de moi ? Quand suis-je un autre pour moi-même ? Comment je m’y relie et comment j’y suis reliée ? Dans son travail, Castélie Yalombo sonde le spectre de l’Altérité et interroge les manières de se relier à l’autre. Avec son solo Water, l’atterrée des eaux vives, la danseuse et chorégraphe explore la question du regard de l’Autre, des a priori de nos projections et perceptions des corps racisés. Dans cet entretien, Castélie Yalombo partage les rouages de sa recherche artistique et revient sur le processus de recherche de Water, l’atterrée des eaux vives.

Votre pratique se situe à l’intersection de différents champs : la chorégraphie, l’écriture poétique et l’installation. Pouvez-vous revenir sur les différentes réflexions qui traversent aujourd’hui votre recherche artistique ?

Au fur et à mesure de mon travail, j’ai pu constater que plusieurs questions gravitent au cœur de ma recherche artistique : je sonde le spectre de l’Altérité et j’explore les manières de se relier à l’autre. Puis-je réellement connaître cet autre en face de moi ? Quand suis-je un autre pour moi-même ? Comment je m’y relie et comment j’y suis reliée ? À travers ce premier sillon de recherche, découle l’idée d’appartenance et une série de questions qui circulent dans mon travail : appartient-on ou non à une situation donnée ? À un groupe donné ? À Soi ? Etc. Est-ce que j’ai les codes pour performer cette appartenance, est-ce que j’ai et distribue les signes de reconnaissances en vigueur dans la situation ? J’aime explorer les modalités de cette relation, avec bien sur un intérêt pour les rapports qui grincent. J’aime lorsque ça frictionne, lorsque ça se confronte. J’aime qu’on tombe mis à nu par un regard… Il y a là une fragilité qui nous interpelle et s’érige en contre, en négatif d’une violence potentielle ou réalisée, qui anéantirait cette fragilité. Cette violence discrète innerve nos liens, il s’agit d’apprendre à la re-connaître. Mon lieu de prédilection pour ces enquêtes reste les corps et tous les poèmes qui en transpirent. Les corps dans l’espace et l’espace entre eux, mais surtout les corps poétiques/normalisés/politiques/identitaires qui peuplent notre chaire. Là intervient la poésie, cette force vive dérobe les frontières du sens, ré-agence la violence du réel en quelques « beaux accidents », propre à nous rapprocher momentanément : elle déhiérarchise nos corps. 

Water, l’atterrée des eaux vives aborde notamment la question de l’identité, de votre corps en tant que femme racisée. Quelles sont les grandes questions qui ont nourri le terreau de réflexion de ce solo ?

Considérant cette question en particulier, je me suis interrogé sur « Est-ce que c’est le·la spectateur·ice qui projette sur moi cette identité et si oui, par quels attributs ? Ou, est-ce moi qui performe cette identité ? Et dans ce cas, y-a-t-il une performativité « racisée » ou métisse ou noire ? Quelles en sont les codes, les signes ? Et puis, qui institutionnalisent ces signes ? Et les récits qu’ils portent, comment se déposent-ils en mon corps, dans ma langue ? Quelles relations j’entretiens avec eux ? » Évidemment, c’est un aller-retour perpétuel, c’est un aller-retour perpétuel entre la perception et l’expression qui se contiennent déjà l’une dans l’autre. L’artiste Lygia Lewis a dit : « c’est moi qui te regarde me regarder ». Je crois que le processus identitaire fonctionne particulièrement de cette manière. Avec quelques feed-back de reconnaissance : « j’ai bien vu que tu me montrais ce signe, que je valide ou que je nie », etc. Alors comment habite-t-on le décalage entre l’origine et la nation-alité ? Dans cet interstice, on trouve le mille feuilles diasporiques : la rupture d’une transmission culturelle et historique, les déplacements, les exils, la force de l’intégration, l’oubli, le racisme internalisé, le trope du mulâtre tragique, les communautés qui s’excluent mutuellement les violences, le marronnage, l’esclavage, le mythe du retour au pays natal, les appels whatsapp, les transferts western unions…

Pourriez-vous retracer la genèse et l’histoire de Water, l’atterrée des eaux vives ?

Water résulte d’une première performance de dix minutes qui met en scène une femme qui se lave à un seau d’eau, les yeux fermés. Ça commence très simplement, puis ses mouvements se déconstruisent… en une étrange adresse au public. C’était une manière pour moi de collectionner dans un geste-situation claire, une multiplicité de références, de symboles, de représentations, d’émotions. Et tenter de « dé-border » le sens de ces gestes, avec une attention à la transformation de la présence et de la forme, à l’intérieur du geste… Nous retrouvons dans Water cette envie de créer de la confusion quant à l’intentionnalité du mouvement : est-ce que je suis sujet de ce mouvement, ou bien est-ce qu’une force extérieure agit sur moi et me met en mouvement ? 

Comment avez-vous abordé et traduit chorégraphiquement cette question ? 

J’ai essayé d’écrire un corps ambigu, qui traverse et glisse dans le spectre d’états tendus entre le fort et le fragile. J’ai approché chorégraphiquement cette ambiguïté par la figuration posturale du corps, les gestes et les signifiés qu’ils suggèrent d’une part et en soulignant le caractère objectifié du corps d’autre part, en dépossédant le sujet-dansant de son propre corps, c’est-à-dire se trouver en tant que sujet, témoin du mouvement sur et en son propre corps. L’écriture de ces dé-formations de figures et de cette dé-possession de l’être, utilise un procédé de « fragmentation » physique/sociale/parlante et de son abstractisation, en usant de principes tels que la répétition, la variation autonome et l’assemblage selon une rythmicité intuitive, hasardeuse voire chaotique. J’ai aussi tenté de traduire chorégraphiquement les mouvements à l’œuvre dans la formation des diasporas africaines : déplacement, déportation, intégration, assimilation, rythme du travail, l’objectification, hantise, étrangeté, créolisation, résistances, révoltes, etc.

Parmi vos accessoires, nous retrouvons de l’eau et de l’argile cuite. Pourriez-vous revenir sur l’histoire de ces matériaux ? Comment ces matériaux ont-ils participé à la dramaturgie de Water, l’atterrée des eaux vives ? 

Souvent, pour travailler, j’utilise des métronomes. J’aime beaucoup cet objet et ce qu’il représente : une sorte de rationalisation du temps propre à la modernité. Pour l’eau c’est un peu comme si on avait remonté un cours vers sa source. Au début du processus, l’eau était dans un seau. Puis au fur et à mesure des expérimentations nous avons nous eu l’idée de suspendre des bouteilles de manière à faire s’écouler l’eau en goutte à goutte. J’aimais cette installation car elle renvoyait au métronome où à une sorte de mesure du temps plus archaïque. De plus, l’imaginaire de l’eau me permettait de tisser un lien avec un texte qui m’inspire beaucoup : La barque ouverte d’Edouard Glissant. L’auteur y parle des bateaux négriers et comment l’océan est devenu un tombeau et une matrice des africains déportés. J’aime l’idée que l’eau puisse contenir tous les temps, toutes les mémoires. Pour les objets en céramique, je souhaitais réellement collaborer avec l’artiste plasticienne Sophie Farza qui avait réalisé il y a quelques années des vestes en céramique. Je lui ai proposé d’en créer une nouvelle pour la pièce : je trouvais beau de m’habiller avec de la terre, en référence à ceux·celles qui sont sans terre ou entre plusieurs terres, simplement porter sur mon corps le symbole de ce qui nous met tant en tension. Et j’aime tout particulièrement le design de cette veste car elle est constituée avec des fragments de terre, des débris, qui cousus ensemble donnent à voir une parure.

Vous y incarnez entre autres une forme de clown à travers lequel vous prenez la parole. Pourriez-vous revenir sur l’histoire de cette figure ?

Dans ce projet, je crois que j’avais besoin de rupture et je voulais que ce soit la parole qui brise quelque chose. Alors, évidemment, amener la parole après une danse, ça donne nécessairement le sentiment d’une synthèse ou d’une explication… C’est peut-être là un des écueils de la pièce. Mais mon intention n’était pas tant de « dire », mais plutôt qui peut dire et quand ce qui peut dire… De quoi ai-je besoin pour dire ? La figure du clown, du bouffon, et l’utilisation du « masque » répond un peu à ces questions. Le clown bouffon a traditionnellement cette fonction de faire pied de nez à l’ordre établi, subversif malgré son innocente position, il est là pour divertir l’ordre. Et en même temps, on ne l’entend pas vraiment, on capture quelques mots, mais il semble se parler à lui-même, quelque chose de sa révolte est encore ailleurs…

Concept, chorégraphie & interprétation Castélie Yalombo. Musique Loucka Ellie Fiagan. Spatialisation sonore Lucile Grésil. Céramique, scénographie Sophie Farza. Dramaturge Jean Lesca. Coach clown Anna Kuch. Assistante chorégraphique Anja Rottgerkamp. Régie générale et lumière Inès Isimbi. Production, diffusion Arts Management Agency (AMA) – France Morin, Anna Six. Photo Michiel Devijver.

Water, l’atterrée des eaux vives est présenté le 11 septembre 2022 au festival Plastique Danse Flore à Versailles.


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