Benjamin Kahn, Sorry, But I Feel Slightly Disidentified…

Propos recueillis par . Publié le 13/11/2020



Suite aux nouvelles annonces gouvernementales du 28 octobre 2020, toutes les représentations des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis prévues en novembre sont annulées. Le festival a souhaité donner la parole aux artistes initialement programmés. Benjamin Kahn aurait dû y présenter sa première création Sorry, But I Feel Slightly Disidentified…  Dans cet entretien, le chorégraphe partage les rouages de sa recherche artistique et revient sur la génèse de ce solo pour et avec la danseuse Cherish Menzo. Rencontre.

Longtemps interprète pour d’autres, vous développez votre démarche artistique personnelle depuis seulement quelques années. Vous indiquez « considérer la chorégraphie et la performance comme des outils politiques ». Pouvez-vous revenir sur les différentes réflexions qui traversent aujourd’hui votre recherche artistique ?

J’ai été longtemps interprète pour d’autres et cette expérience m’a énormément informé, m’a permis de beaucoup voyager et aussi de comprendre comment les œuvres peuvent résonner d’un contexte géographique et social à l’autre. Oui, je pense que la chorégraphie et la performance peuvent être de puissants  »outils politiques ». Elles ne doivent pas forcément l’être mais je crois qu’elles le peuvent. J’ai la conviction que la performance permet une expérience profonde qui est simultanément intime, collective, intellectuelle, émotionnelle et physique et qu’elle est en cela un outil de choix. Mais il faut s’entendre sur le terme « politique ». Je ne pense pas par exemple que la performance doit être le moyen ni le lieu de faire de la politique à proprement parler dans le sens de produire du discours. En revanche, elle peut permettre de questionner, décontextualiser ou reformuler notre rapport à l’autre, au réel, ou à la société et de prolonger le débat sur certaines préoccupations concernant le contexte dans lequel nous vivons. Je m’intéresse beaucoup à la question du regard et du ressenti presque plus qu’au contenu lui-même. Je crois d’ailleurs que c’est justement dans l’interprétation et/ou l’expertise que nous faisons, que se jouent nos frontières, nos liens ou nos différences culturelles. Avec Sorry, But I Feel Slightly Disidentified…, je suis frappé de voir comment les spectateur·rice·s s’approprient la pièce parfois de manière très différente et même opposée, compte tenu de leurs âges, leurs cultures ou leurs éducations. Et je crois que c’est dans ces échanges de références et parfois leur confrontation que se joue le politique. Je trouve toujours fascinant de voir comment ces facteurs jouent à tel point sur le statut de la pièce. Je pense ainsi que “la force politique d’un objet artistique réside donc beaucoup dans sa circulation en tant que révélateur et catalyseur de ces liens ou différences culturelles. » Je crois que ces réflexions résonnent en moi de manière inconsciente et sous-jacente depuis toujours : j’ai grandi à Marseille dans des espaces où mon corps véhiculait déjà des formes de stéréotypes inconscients. J’ai vécu de nombreux chocs culturels, parfois avec beaucoup d’harmonie et d’autres fois avec beaucoup de violence. Je ne suis pas encore dans l’état de formuler exactement quelles forces se jouent dans mon travail, mais aujourd’hui je peux dire que j’essaie de les rendre sensibles à travers la performance.

Comment Sorry, But I Feel Slightly Disidentified… cristallise cette recherche ? Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce solo pour Cherish Menzo?

Sorry, But I Feel Slightly Disidentified… est né avant tout de la rencontre avec Cherish. Nous étions tou·te·s les deux interprètes dans une création d’un chorégraphe en Hollande. Cette rencontre s’est poduite à une période de mon parcours où j’avais envie de faire ce pas vers l’écriture. Cherish de son côté travaillait beaucoup dans des pièces de groupe et je crois qu’elle souhaitait aussi s’engager dans des processus plus intimes et travailler en solo. De cette rencontre est née je crois aussi une réelle fascination l’un·e pour l’autre dans le travail, notre communication étant extrêmement fluide et créative. Je n’avais pas d’arrière-pensée ni de concept lorsque nous avons commencé à travailler, mais peut-être le souci de comprendre ce qui se jouait dans cette rencontre et ce que cette situation pouvait générer. Avant de commencer un travail en studio, nous avons longuement discuté, je lui ai posé énormément de questions, sans savoir exactement où j’allais. De ces entretiens ont émergé des sujets qui revenaient souvent en filigrane ou de manière plus explicite : son rapport au corps, à la masculinité, comment son corps pouvait être objectivé dans certaines conditions, ce qu’elle pouvait ressentir pendant une audition, ce qu’elle représente sur scène, etc. J’ai pu également rencontrer ses proches, son entourage et passer du temps à Amsterdam.

Comment avez-vous « digéré ces informations » pour qu’elles deviennent des matériaux de travail ?

J’ai essayé de comprendre comment je pouvais saisir son portrait à travers toutes les facettes possibles, comment je pouvais écrire à partir des projections que j’avais sur elle, de ses désirs pour la scène et ce que la société pouvait dire de cette relation, une triangulaire où se joue ce regard que nous portons les un·e·s sur les autres. Articuler ces différentes idées faisait déjà se jouer des tonnes de matériaux politiques. Sorry, But I Feel Slightly Disidentified n’est pas la traduction de notre rencontre. L’intérêt n’était pas de mettre en scène cette rencontre mais de comprendre comment mettre en jeu nos histoires respectives, cette dynamique des regards et les mécanismes de perception qui se jouent entre nous. Comment aussi lutter ou se laisser rattraper par cette collaboration succincte étant nous-mêmes, elle femme noire et moi homme blanc, conditions déjà extrêmement polarisées par la société. Ni Cherish ni moi n’avions prémédité ce qu’une telle démarche pouvait engendrer comme réflexions et lectures. C’est une longue discussion que nous continuons d’avoir aujourd’hui.

Comment sont apparues les différentes figures que traverse Cherish dans la pièce ?

Elles proviennent bien sûr des discussions que nous avons eues. J’ai essayé de répertorier comment ces questionnements prennent forme autour de nous, nos références communes, YouTube, etc.… Cependant, la plupart de ces figures ont comme point de départ des expériences très ordinaires. Dans la toute première figure, j’essaie de mettre en scène le stéréotype exotique, ce qui se joue dans ce rêve qui connecte le proche et le lointain et comment ce dernier est mis en jeu dans nos rencontres et perception de l’autre. Un jour en studio, un chorégraphe a fait la remarque à Cherish qu’elle était bien sûr « super rythmique ». Autre exemple, celui d’un homme assez distingué qui lui a demandé d’où elle venait et lorsqu’elle lui a répondu qu’elle venait d’Amsterdam a insisté en répétant sa question… Même si, en effet, Cherish possède un sens du rythme certain, et que poser la question des origines n’est pas forcément une attention négative, ces remarques témoignent tout de même d’une certaine fascination, de mécanismes d’association et d’un certain rapport de force. De ce point de départ, nous avons collecté des danses « rythmiques » choisies de manière aléatoire dans des pays Balkans, du continent Africain, du Moyen-Orient, d’Amérique latine etc.  A partir de ces matériaux glanés, nous avons élaboré une danse approximative sous la forme d’un patchwork hybride comportant des éléments sociaux, transcendantaux, folkloriques… Son costume est composé de la même manière, avec des tissus du quotidien, des tissus religieux, de célébrations de mariage choisis de manière aléatoire dans ces pays. L’idée était de voir comment toutes ces associations, ces références et cette danse fabriquée de toute pièce fonctionnent dans l’inconscient du·de la spectateur·rice. Dans d’autres figures, j’essaie de mettre en jeu les stéréotypes de genre, quels sont les codes d’un corps masculin ou ceux d’un corps féminin, quand ces derniers commencent à devenir flous. Quels sont leurs enjeux respectifs, les énergies et la sexualité auxquelles ils font référence. L’idée était de mettre en scène des images et la culture mainstream  à qui ces figures font instantanément l’écho. Et bien sûr le fait que Cherish les incarnent ajoute une perspective à ces références. Dans la dernière figure Cherish reste immobile et regarde les spectateur·rice·s. Elle est habillée de vêtements “ ordinaires », jean et pull rose. Les stéréotypes semblent avoir disparus, ou ne sont que des résonances. Mais, qu’en est-il de cette apparente « normalité » ? Est-ce le moment où nous commençons à dire « Nous »?

Sorry, But I Feel Slightly Disidentified… est le premier opus d’une trilogie à venir. Quelles sont les grandes lignes de ce projet au long cours ?

Lorsque j’ai commencé cette recherche avec Cherish, je me suis rapidement demandé s’il était possible de mettre en jeu ce processus avec d’autres corps. Serait-il possible alors d’inverser les rôles et que Cherish chorégraphie la prochaine pièce dont mon corps serait le sujet ? Ou comment la réflexion de ces stéréotypes fonctionnerait si ce portrait était performé par un·e autre ? Comment ces identités se rencontreraient-elles sur une scène sur laquelle interviennent plusieurs individus et comment ces liens et ces cultures qui se négocient parfois avec beaucoup d’harmonie et d’autres fois avec violences. J’ai vraiment envie de prolonger cette recherche et de comprendre ce que la pièce peut générer comme nouvelles histoires. Je débute une nouvelle recherche qui consiste à trouver des moyens de documenter et restituer ces investigations. Aujourd’hui j’élabore le pendant de ce projet, TOURIST, qui est un travail autour de l’identité masculine blanche qui prend la forme, pour le moment, d’entretiens vidéo au cours desquels je demande à des interlocuteur·rice·s de m’aider à dresser ce second portrait. Suite à ces premiers entretiens, j’ai imaginé un protocole de questions qui va être diffusé en réseaux dans différents lieux géographiques, pays et milieux sociaux. Multiplier les protagonistes permettra, je crois, de voir comment ce portrait s’élabore avec toutes ces complexités et contradictions. Cette pièce parlera sans doute d’un corps qui sera absent ou qui sera peut-être simplement celui du·de la spectateur·rice.

Vous me disiez au début de l’entretien que “la force politique d’un objet artistique réside dans sa circulation, en tant que révélateur et catalyseur de nos liens ou différence culturelles.” Sorry, But I Feel Slightly Disidentified… soulève de nombreuses réflexions politiques, sociales et culturelles aujourd’hui très vives dans le débat public. Comment sa réception critique se matérialise depuis sa création en 2017 ?

Comme j’essaie de le sous-entendre en filigrane durant cette interview, je pense que la politique et la réflexion sociale sont un facteur important dans ce travail. Je ne sais pas si cela sera toujours le cas, mais je ressens un besoin de partager ces urgences. Les réactions que peuvent avoir certain·e·s spectateur·rice·s de Sorry, But I Feel Slightly Disidentified… sont parfois très vives et dans ce sens elles sont le reflet des tensions sociales et culturelles. Mais je crois qu’il ne faut pas en avoir peur. En 2017, les mouvements #MeToo et les Women’s March, largement couverts dans les médias, ont bien sûr influencé la manière dont la pièce a été analysée. Les discussions sur la question du genre, le rapport de force homme-femme, les représentations de la sexualité se sont concrétisés par la suite. Les récentes manifestations en France et les émeutes aux États-Unis ont ajouté bien sûr d’autres éléments. Aujourd’hui le mouvement Black Live Matters est très souvent cité lorsqu’on parle de la pièce. En Italie par exemple, la pièce a été perçue comme un acte de résistance face à la montée du racisme institutionnel et sociétal, alors que d’autres y ont vu au contraire une énième appropriation par la culture dominante blanche des corps racisés. Avec le temps, je constate que cette pièce est réellement perçue différemment selon les villes, les pays, les contextes de programmation, l’âge etc… Lorsque nous présentons la pièce dans des écoles, la question de la sexualité élimine généralement toutes les autres et le débat est beaucoup plus immédiat et ancré dans le quotidien des élèves. Le contexte actuel de pandémie change aussi notre rapport à l’art : j’ai pu lire que cette pièce et l’art en général semblent aujourd’hui devenir soudainement dérisoires. Bien que tout cela soit très conceptuel et politique, il ne faut pas oublier que pour beaucoup la performance de Cherish, qui est à mes yeux extraordinaire, se suffit à elle-même et que les gens peuvent simplement s’identifier à elle. J’avais vraiment envie de travailler avec des narrations et des images reconnaissables puisqu’elles permettent une plus grande accessibilité. Ces narrations qu’elles soient de genre, de race, de statut, d’âge… sont pour moi enracinées et répétées dans les médias et dans nos éducations. Je ne suis pas tenté d’essayer d’en inventer d’autres, mais en revanche, si nous voulons questionner collectivement ces stéréotypes, il me paraît essentiel que l’on s’y attarde. Je serais très heureux si cette pièce pouvait provoquer des débats et libérer certaines paroles à ce sujet. 

Concept, direction, chorégraphie, Benjamin Kahn. Création et interprétation, Cherish Menzo. Costumes, musique, texte, Benjamin Kahn. Photo © Martin Argyroglo, Lafayette Anticipation, Festival D’automne à Paris.


Partagez cette page


https://www.maculture.fr/entretiens/benjamin-kahn/