Anna Chirescu, Vaca

Propos recueillis par . Publié le 04/09/2022



Considérée comme animal sacré dans certains pays, élevée pour sa viande et son lait dans d’autres, on la croise sur les bords de routes en campagne, affublée d’une sonnaille dans les alpages, et certaines régions de France en compte plus que d’administrés. Représentée sur les parois de la grotte de Lascaux, dans certaines iconographies religieuses ou sur des logos de produits alimentaires qui abondent sur les étalages de nos supermarchés, la figure de la vache peuple notre imaginaire collectif et symbolise l’emprise de l’homme sur le vivant. Avec son duo Vaca, la danseuse et chorégraphe Anna Chirescu s’empare de cette figure et explore son imaginaire à travers une étude chorégraphique à la fois anthropologique, alimentaire, sociologique et folklorique. Dans cet entretien, Anna Chirescu revient sur les enjeux et le processus de création de Vaca.

Vaca prend pour objet de recherche la vache. Comment cet animal a-t-il attiré votre attention ? Quel potentiel chorégraphique avez-vous vu dans cette figure ? Pourriez-vous retracer la genèse de cette création ?

Les prémices de la pièce sont venus d’une expérience commune avec Catarina Pernao, la danseuse avec qui je partage le plateau. Entre 2017 et 2019 nous dansions Beach Birds de Merce Cunningham (Anna Chirescu a été interprète dans la compagnie du CDNC d’Angers dirigée à l’époque par Robert Swinston avec qui elle a participé à plusieurs re-création de Merce Cunningham, ndlr). La pièce est une des nature studies chère à Merce, plutôt insolite ; jusque dans son titre, elle figure une nature descriptive et finalement assez peu abstraite : les oiseaux de plages. Découverte dans sa version vidéo, la pièce m’avait fasciné comme beaucoup de danseurs je crois, et j’étais très émue de pouvoir la danser. La partition se déploie dans un temps distendu, un temps de nature, si propre au travail de Merce, avec de longues immobilités et des déplacements soudains, comme venus de nulle part, qui réorganisent l’espace et les corps entre eux. Je remarquais que danser la pièce me mettait dans un état méditatif, me plongeait dans un espace spatio-temporel très différent, proche certainement d’une psyché ou d’un ressenti animal, et je crois que c’est cet état qui a été le point de départ de la conception de Vaca. La figure de la vache est presque partie d’un pied de nez : comment prendre à contrepied la figure tant prisée des chorégraphes, l’oiseau, l’envol, l’absence de gravité… ? La vache est venue ainsi, pour la lenteur et l’apathie, pour la beauté du paysage vivant dans lequel elle s’inscrit, et bien sûr je discernais la capacité de cet animal à incarner d’autres questions, sur notre rapport au vivant, à notre alimentation, à son état de rumination, en contradiction avec la rythmicité de nos vie, à ses longues immobilités, à l’histoire de notre relation qui s’élabore avec l’histoire de l’humanité. La vache est un animal puissamment évocateur et symboliquement chargé. Cette idée est aussi venue se lier à d’autres réflexions sur mon rapport aux animaux, au choix d’être végétarienne, à des réflexions plus générales sur l’écologie et bien sûr à un goût très personnel pour leur observation. J’ai réalisé au fur et à mesure de la recherche que ce sujet questionne notre nature profonde, notre existence, notre façon de percevoir le monde. C’était plutôt le potentiel « non spectaculaire » de la vache qui m’intéressait finalement, et à travers elle le revers de l’image bucolique qu’elle nous renvoie.

Vaca compile de nombreuses références : danses folkloriques, souvenirs d’enfance, la viande, la figure du cow boys, les ventes aux enchères de bétail aux états-unis, etc. Pourriez-vous partager les différents matériaux que vous avez collectés lors du processus de recherche ? Comment votre intérêt s’est-il arrêté sur ces références ?

Lorsque j’ai commencé les recherches pour la pièce, je n’avais pas envisagé qu’elle m’emmènerait dans des directions aussi variées, à la fois anthropologique, alimentaire, sociologique, folklorique… Je soupçonnais que le sujet revêtait beaucoup d’enjeux mais je concevais aussi le risque en l’abordant de vouloir faire un travail démonstratif ou encyclopédique autour de l’animal. Il a fallu faire des choix très subjectifs pour dresser un certain portrait, personnel, de cette figure animale. J’ai d’abord lu beaucoup de travaux éthologique, sur la science de l’animal, visionné des documentaires, j’ai appris sur son comportement, sa psychologie, son instinct grégaire, son rapport au groupe, sur leurs personnalités, en lisant des témoignages d’éleveurs et d’éthologues comme Jocelyn Porcher, Vinciane Despret, ou d’auteurs comme Jean-Christophe Bailly ou Michel Ots. Je me suis aussi laissée aller à une sorte de dérive qui m’a été permise aussi car la pièce s’est développée sur un temps long. Je trouvais intéressant de rassembler des références qui gravitent au-dessus de la vache, pour puiser dans d’autres univers : celui de la transformation de l’animal en viande, du vivant devenu matière, segmenté, mécanisé et standardisé. Celui de la vente aux enchères, une pratique répandue aux Etats-Unis ou le vendeur « slame » ses enchères dans une litanie très rapide et presque incompréhensible, et où toute la gestuelle est très codifiée. La figure du cowboy me paraissait très pertinente également, pour révéler la domination de l’animal et du territoire, mais aussi du corps, dans ses line dance répétitives martelant le sol et ou l’on ne risque rien puisque les pas se répètent dans les 4 faces de l’espace. J’avais envisagé que la pièce ait un trajet glissant de l’animal vers l’humain et inversement, passant de la quadrupédie à la bipédie dans une trajectoire finalement linéaire, presque cinématographique. Certaines séquences sont venues plus tardivement. Le dialogue par exemple, qui convoque anecdotes et souvenirs, permettait plus librement à notre subjectivité d’exprimer notre rapport à elles, cela me semblait important. C’était aussi un clin d’œil aux questionnements personnels et philosophiques de tant d’auteurs : et si l’animal parlait ou nous répondait ? Les voix glissent de nous à elles, et restent en suspens, résumant bien ce que nous ne saurons jamais : que pense les animaux et comment pense-t-il. La vache et les animaux peuplent notre imaginaire depuis la nuit des temps, des peintures rupestres jusqu’au premiers sons que l’on essaie de faire dire à un enfant : meuh est l’un des premiers sons que l’on apprend !

Comment vous-êtes vous emparé « chorégraphiquement » de ces références ? Comment s’est engagé le travail de recherche à partir de ces matériaux ? Pouvez-vous revenir sur le processus chorégraphique de Vaca ?

Nous nous sommes heurtées à plusieurs obstacles, car si j’aimais la littéralité du sujet et son traitement radical, comment « être vache au plateau », j’avais aussi envie de m’en distancier et de l’abstratiser. Pour cela, nous avons imaginé une traversée dans différents états de corps, celui de la vache jusqu’aux figures satellites qu’elle convoque. La pièce se déploie comme un cadavre exquis, où chaque état donne naissance à un autre, ces corps que nous traversons ont été guidés différemment selon les scènes. L’état vache du début de la pièce nous a conduit à des séquences d’observations, d’analyse du mouvement, de leur kinesthésie, leurs déplacements, leurs tiques, dans un rapport mimétique certes mais aussi d’incarnation. Dans le même temps, dans cette expérience se joue en creux la question de l’altérité animale, de ce qui nous éloigne ou nous rapproche, et de la frontière qui se creuse à notre époque. J’avais en tête les observations menées par Simone Forti, Merce lui-même et bien d’autres chorégraphes. Et puis j’affectionnais la restitution au plateau de ce qui se produit lorsqu’on est face au champs, depuis derrière la clôture : parfois il ne se passe rien, et pourtant la fascination opère, ce « non spectaculaire », cet état de rien ou le regard de l’animal croise parfois le nôtre et où se joue « cette altérité absolue » dont parle Jacques Derrida. Ce corps animal glisse progressivement dans le corps passif, mécanisé et standardisé de la viande, fortement inspiré par les images d’abattoirs, de carcasses rendues toutes identiques et étiquetées, de boucherie et de barquettes de supermarché. Cet univers de l’abattoir à donné suite à une recherche sur la mécanisation des gestes. Ces gestes effectués par les ouvriers d’abattoirs m’ont beaucoup fasciné, le corps ouvriers répète sans cesse le même geste, certains parlent même de ballet de mains, de bras. Dans le corps à corps avec la viande et les cadences intenables, se joue la maltraitance sur les corps ouvriers qui deviennent bestialisés alors même qu’ils découpent des bêtes. J’ai découvert beaucoup d’ouvrages et de films (Le Le sang des bêtes de Georges Franju, Meat de Frederick Wiseman, Entrée du personnel de Manuela Fresil, Saigneurs de Vincent Gaullier et Raphael Girardo, Steak Machine de Geoffrey Le Guilcher, etc.) qui traitent de la poétique de l’abattoir ou de la mise à mort de l’animal et je regrette un peu qu’elle ne soit pas plus présente dans la pièce. D’ailleurs la séquence des gestes ouvriers est une référence directe au film Entrée du personnel où la réalisatrice Manuela Frésil demande aux ouvriers de réaliser leur geste devant l’abattoir. Cette mécanisation donne finalement lieu à une danse répétitive qui verse dans un folklorique inventé à partir de la line dance (la danse country en France) et d’un imaginaire personnel autour de la chaussure de cowboy. Dans cette dernière partie, nous dansons notamment sur une chanson portugaise qui fait l’analogie entre la corrida et la dictature (la chanson est sortie peu avant la révolution des oeillets) et j’ai trouvé intéressant qu’elle tisse elle aussi un parallèle entre l’animal et la domination, ici politique, à un moment de la pièce où les dérives liées à l’animal sont en question.

Un de vos livres de chevet durant la conception de Vaca a été La politique sexuelle de la viande : une théorie critique féministe végétarienne de Carol J. Adams. Comment cette lecture a-t-elle participé et/ou nourrie la conception de Vaca ?

En effet, ce livre m’avait beaucoup séduit au début des recherches car l’autrice rejoignait des pensées personnelles en faisant le lien théorique entre le végétarisme et le combat féministe. Elle s’inscrit dans les courants éco-féministe et affirme que la domination masculine repose sur la consommation de viande comme sur le corps des femmes, par des procédés d’objectification et de mise à distance du « référent » vivant, animal. Elle analyse la manière dont le corps publicitaire segmente le corps féminin en morceau tel qu’on pourrait le faire dans la commercialisation de viande, les représentations des femmes et animaux semblent subir la violence de leur oppression avec bonheur, en souriant. L’auteure estime aussi qu’il faut même réhabiliter la place des animaux jusque dans le langage, en français on utilise la vache pour qualifier de façon péjorative un sujet féminin le plus souvent, cette idée m’avait beaucoup plu. Je crois que l’analogie du corps femme/viande est bien sur présente car nous sommes deux femmes au plateaux, on l’évoque dans les concours de beauté où le parallèle entre la vache et la femme est criant, je pense souvent à cet éleveur qui dit de sa vache que pour gagner il faut qu’elle soit maigre avec des grosse mamelles. Après, je ne souhaitais pas en faire un sujet central de la pièce, ou convoquer un discours militant, car je pense que le sujet est bien plus complexe. Je suis restée un peu à la lisière, en tentant de soulever des questions. Plus largement, je pense que s’emparer de l’animalité et d’en faire un sujet de pièce n’est pas un choix neutre pour une femme : elle impose une figure d’altérité à laquelle on est souvent renvoyée. La théorie féministe s’est déposée progressivement pour laisser la place à d’autres théoricien-ne-s qui tentent de réhabiliter la place des animaux. Je pense à des philosophes comme Derrida ou Merleau-Ponty, aux chercheur.euses citées plus haut et à des vidéastes, dont Emmanuel Gras qui m’a beaucoup inspiré avec son magnifique film Bovines. Lors des prochaines dates à Royaumont nous serons de nouveau rejoints par Vincent Sorel qui avait réalisé le court métrage Par des voies si étroite sur un élevage en Haute Savoie. Dans le cadre de ces recherches, j’ai aussi beaucoup échangé avec la plasticienne Gwénaëlle Pledran qui fait une recherche doctorale sur l’estomac des vaches et la fermentation comme une incitation à une transformation locale de nos façons de vivre et de s’alimenter. De façon générale, j’ai été surprise de voir que le sujet amusait autant les gens qu’il les touchait. Certaines personnes ont des relations très intimes avec les animaux, c’est le cas des éleveurs, mais aussi de personnes qui m’ont envoyé plein de témoignages et des photos durant et après le processus. Ces expériences qui sont souvent celles du seuil, un croisement de regard, un déplacement, un chant partagé, m’intéressent beaucoup car c’est dans cet espace que se joue des imaginaires que notre relation avec l’Animal nourrit depuis si longtemps. 

Avez-vous fait des recherches sur le terrain, au contact de vaches, pour préparer Vaca ?

En effet, j’avais imaginé que nous pourrions faire un travail d’immersion dans un élevage pour les recherches, mais en réalité, la rencontre avec un élevage n’a pas encore eu lieu aujourd’hui… L’occasion et le temps ont manqué, il faut dire que la majorité de la création a eu lieu pendant le Covid. En revanche, j’ai passé de longues heures à observer les troupeaux sur les routes de France, dans des fermes, devant les clôtures, et puis devant les étales de boucher, des livreurs de carcasse dans le 18e arrondissement à Paris, ou bien devant les enclos au salon de l’agriculture. Je suis restée au seuil de la clôture et de l’admiration ou plutôt la fascination qui est celle d’une citadine. Je n’ai jamais eu de rapport sensuel et proche avec cet animal. Sans doute que la pièce aurait à gagner si ce savoir devenait plus tangible. J’imagine que rester à la lisière m’a permis cette divagation, cette rêverie à la fois intellectuelle et fantasmée. Je crois aussi que la démarche de faire par le corps ou dans le corps un déplacement vers l’expérience de l’altérité animale est fondamental, « être vache » est un état subversif dans notre société, c’est presque un acte de résistance, j’invite chacun à en faire l’expérience où du moins à se mettre à leur place.

Conception, chorégraphie Anna Chirescu. interprétation Anna Chirescu, Catarina Pernão. Dramaturgie Grégoire Schaller. Création musicale Yoan Chirescu. Création lumière Fanny Lacour. Régie lumière Tom Bourdon. Conseil artistique Gwénaëlle Plédran. Costumes Cathy Garnier. Régie Carlo Schiavo. Production/diffusion Camille Cabanes. Photo Gordon Spooner.

Les 10 et 11 septembre 2022, Abbaye de Royaumont, Festival de Royaumont
Le 21 septembre 2022, La Briqueterie, Festival Excentriques
Le 24 septembre 2022, Palacio do Sobralinho Portugal – Dans le cadre de la Saison France Portugal 2022


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