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2025.09 Pierre-Benjamin Nantel & Olga Mathey, Paysage caviardé

Par Wilson Le Personnic

Publié le 2 septembre 2025

Entretien avec Pierre-Benjamin Nantel & Olga Mathey
Propos recueillis par Wilson Le Personnic
Septembre 2025

Pierre-Benjamin, tu développes depuis maintenant quelques années une recherche chorégraphique située. Comment définirais-tu aujourd’hui ton travail ? Peux-tu partager certaines réflexions qui traversent ta recherche aujourd’hui ?

Depuis quelques années, j’oriente ma recherche chorégraphique vers ce que je nomme une pratique du spécifique. Cette approche est profondément influencée par mon double parcours : celui de chorégraphe, et celui de soignant. Dans le soin, chaque patient est un cas singulier, chaque rencontre requiert une écoute attentive, une adaptation précise, une lecture du corps comme territoire unique. Il s’agit là d’un principe moteur qui irrigue profondément ma manière d’aborder la création artistique. Travailler in situ me permet de prolonger cette attention au cas par cas, en articulant le geste chorégraphique à un lieu précis, à ses usages, à ses rythmes, à celles et ceux qui l’habitent. J’essaie de penser des formes qui engagent une adresse intime, souvent pour une jauge réduite, dans un rapport de proximité. L’enjeu est de proposer des expériences où la rencontre est au cœur du dispositif, des rendez-vous presque confidentiels qui déplacent les cadres de la représentation. Ce qui m’anime aujourd’hui, c’est d’explorer comment danser avec un espace plutôt que pour un public. Je pars du principe que tout lieu, même banal, recèle déjà une dynamique propre : mouvements, flux, bruits, climats, interactions. Comment y répondre ? Comment composer avec cette danse du quotidien sans la perturber, parfois même sans être vu ? Cette réflexion m’amène aujourd’hui à inventer des dispositifs où le public peut devenir imperceptible, afin de ne pas altérer l’environnement. Cette attention au chorégraphique quotidien prend différentes formes, furtives, discrètes, récurrentes, selon les sites et les contextes.

Olga, tu travailles à la frontière entre plusieurs disciplines : arts visuels, performance, écriture. Quels sont aujourd’hui les questionnements qui orientent ta démarche artistique ?

Je me définis comme plasticienne, performeuse et autrice, trois pratiques que je n’ai jamais vraiment dissociées. Selon les périodes, l’une prend parfois le pas sur les autres, mais elles restent toujours étroitement liées. Mon travail évolue hors des cadres traditionnels du spectacle vivant. Je viens davantage des arts visuels, du son, de la performance hors-scène, ce qui m’a permis de cultiver des formes libres, à la marge, toujours traversées par une volonté de relation et de déplacement. Ce qui demeure au cœur de mon travail, c’est une attention constante à la rencontre. Mon travail a débuté par la broderie. Je fabriquais des objets textiles à partir d’entretiens et de récits intimes. C’est ainsi que s’est développé une écriture mêlant fiction et documentaire, dans un rapport très direct à la parole et à l’autre. Ma recherche s’ancre de plus en plus dans une approche in situ, qui me permet de développer une écoute fine des espaces traversés. J’aime considérer les lieux comme des partenaires, des entités vivantes avec lesquelles établir une relation. Il y a dans ce rapport au paysage une forme d’érotisme discret, une manière d’entrer en lien avec les espaces, de les regarder, de les inviter à dialoguer. Mes projets prennent des formes multiples : installations visuelles, courts-métrages, créations sonores, performances participatives. Souvent je cherche à activer les spectateur·ices, à les rendre mobiles à l’intérieur même des propositions.

Paysage caviardé est votre première collaboration. Pourriez-vous revenir sur votre rencontre artistique, partager les réflexions qui animent votre binôme et ce qui a motivé cette collaboration artistique ?

Paysage caviardé est l’aboutissement d’un long compagnonnage qui s’est transformé en binôme de création. Nous nous sommes croisé·es à Marseille, lors de notre participation à la FAI-AR, un programme de formation supérieure dédiée à la création en espace public. Ce temps partagé a permis de poser les bases d’un dialogue artistique et humain fort, fondé sur la confiance, l’écoute et une attention mutuelle. Bien que nos pratiques diffèrent par leurs médiums et leurs démarches nous partageons une attention partagée aux contextes, aux détails, aux présences, et une volonté d’inscrire nos gestes dans un rapport de cohabitation avec le territoire. Le travail in situ demande du temps : pour observer, rencontrer, laisser infuser. Il exige aussi un certain engagement dans le quotidien, une capacité à vivre ensemble, conditions que nous avons pu éprouver avant même de concevoir le projet. Chacun·e arrive avec ses outils : le goût du cadre, de la composition, de la structure d’un côté ; une approche plus instinctive, ouverte à la fiction, à l’intuition, de l’autre. L’un pense par le dispositif, l’autre par l’image. Ce croisement permet de construire une œuvre où nos compétences s’articulent sans hiérarchie. Tous les aspects, texte, son, chorégraphie, narration, performance, scénographie, sont développés à deux. Ce qui nous rapproche surtout, c’est sans doute une volonté commune de créer des expériences situées et attentives, à échelle humaine, où l’adresse au public est pensée avec soin, et où l’écoute du lieu devient moteur de création.

Pourriez-vous retracer la genèse et l’histoire de Paysage caviardé ?

La genèse de Paysage caviardé est intimement liée à une expérience de marche partagée, lors d’un workshop de trois semaines avec Robin Decourcy dans les Pyrénées, sur un sentier du GR 367. Ce contexte a profondément influencé notre manière d’envisager le travail. En étant continuellement dehors, en prise directe avec le paysage, les gestes créatifs devenaient immédiats, simples, organiques, nourris par l’environnement. Durant cette traversée, nos recherches personnelles ont évolué côte à côte. Olga a découvert un livre dans une boîte à livres sur le chemin. De là est né un geste d’écriture par caviardage, une pratique inspirée de souvenirs d’enfance liés à l’écriture avec sa grand-mère. De ce geste est né un texte étrange, fragmenté, lu à voix haute lors d’une soirée improvisée, dans un moment suspendu de la randonnée. Dans le même temps, Pierre-Benjamin réfléchissait à un dispositif de performance embarquée, où un·e spectateur·ice placé·e à l’arrière d’un véhicule en mouvement serait guidé·e par une voix, un texte, un paysage. Cette idée de cadrage en déplacement, où le réel vient se mêler à la fiction, s’est soudainement connectée au texte d’Olga. C’est en rassemblant ces deux recherches que le premier essai de Paysage caviardé a émergé, presque spontanément, dans les derniers jours du workshop. En l’espace d’une journée, nous avons défini un trajet, caviardé un texte, et conçu une performance dansée au point d’arrivée. Ce premier format, adressé à un tout petit nombre de spectateur·ices, mêlait narration, déplacement, paysages et fiction. Il portait déjà l’architecture complète du projet.

Pourriez-vous donner un aperçu du processus de recherche de Paysage caviardé ?

Le processus de recherche s’est d’abord construit autour d’un protocole clair, destiné à préserver une liberté d’action sur chaque terrain. Chaque chapitre du projet commence par un geste fondateur : le prélèvement d’un livre dans une boîte à livres locale, qui est ensuite caviardé pour en extraire un récit nouveau. C’est à partir de cette matière que s’élabore la trame narrative propre à chaque territoire. Le personnage de Gabriel·e, issu du tout premier caviardage, devient le fil rouge de cette fiction évolutive. À chaque nouveau territoire, un·e habitant·e portant ce prénom est recherché·e. Cette démarche très concrète devient le point d’entrée vers des rencontres inattendues. Le simple fait de chercher « Gabriel·le » permet de créer du lien, de susciter la curiosité, de générer des récits qui enrichissent la fiction. Sur le terrain, les étapes d’écriture, de collecte, de test du dispositif embarqué et de mise en corps sont menées simultanément. Le premier chapitre, créé à Clermont-Ferrand, a permis d’éprouver l’ensemble du protocole. S’en est suivie une collaboration avec Myriam Pruvot, qui a conçu une dramaturgie sonore adaptable à chaque contexte. Elle active une écoute élargie, trouble les frontières entre le son embarqué et les bruits ambiants. Ainsi, chaque chapitre, tout en reprenant la même structure, trajet en véhicule, récit en direct, paysage traversé, solo dansé, se réinvente à travers l’ancrage local, les rencontres, les ambiances, et les micro-événements propres à chaque territoire.

Comment le projet se réécrit-il à chaque nouveau contexte ?

Le dispositif a été conçu dès l’origine pour pouvoir se rejouer et se réécrire intégralement à chaque implantation. Chaque nouveau contexte n’est pas un simple décor, mais un partenaire de jeu à part entière : il transforme la narration, les rythmes, les trajectoires et même les gestes. Le premier geste à l’arrivée dans un lieu est toujours le même : chercher une boîte à livres. Le livre choisi, puis caviardé, devient la première strate du récit, une matière textuelle en lien direct avec le paysage social du territoire. Ce geste initial est devenu un rituel. Il donne le ton, oriente l’imaginaire, amorce la fiction. Vient ensuite la recherche d’une personne prénommée Gabriel·le. Cette quête, à la fois concrète et poétique, permet d’entrer en contact avec les habitant·es, souvent de manière informelle. L’entretien qui suit ne vise pas la restitution d’un portrait mais vient nourrir la trame narrative. Ces deux premiers rituels forment la base narrative de chaque chapitre. Les jours suivants, l’équipe s’attelle à la définition du trajet que parcourra le véhicule. Ce parcours, toujours singulier, est déterminé à partir de contraintes concrètes : circulation, topographie, points d’arrêt, mais aussi nourri par les rencontres faites sur place. Un point de vue final est ensuite trouvé, souvent avec l’aide d’habitant·es ou de partenaires locaux, et c’est à partir de ce site que se déploie la partition chorégraphique. La partition dansée, pensée comme une réponse au point de vue final, se construit au contact du sol, du relief, du vent, des échos. Chaque nouveau contexte convoque ainsi une écoute renouvelée et une reformulation du dispositif. À chaque fois, la forme reste la même, mais les récits, les matières et les gestes se reconfigurent entièrement. Le protocole agit comme une charpente : il soutient, mais ne contraint jamais l’émergence du vivant.

Travailler in situ engage, de fait, une remise en question des cadres dominants de production et de diffusion artistique. Est-ce pour vous une manière de repenser les cadres institutionnels de représentation ? De revendiquer d’autres manières de produire, de circuler, de montrer ?

En effet, travailler in situ engage bien plus qu’un choix esthétique ou contextuel : c’est une manière d’habiter autrement le geste artistique, de décaler ses conditions de production, de représentation et de rencontre. La création naît à partir du lieu, dans une relation étroite avec ses usages, ses voix, ses rythmes. Le terrain n’est pas un décor, mais un partenaire de composition à part entière. Ce type de démarche implique une attention au temps long. Il nous semble essentiel de pouvoir habiter les territoires, même brièvement, de s’y inscrire, d’y créer un quotidien de recherche. Cela permet de rencontrer autrement, d’activer des formes de lien qui excèdent la seule représentation. Pourtant, ces temporalités-là, d’écoute, d’infusion, de transformation, sont encore peu reconnues et sont rarement pensées ni financées à leur juste valeur par les institutions culturelles, alors même qu’elles rendent possible un autre rapport à la création. Avec Paysage caviardé, il y a aussi une volonté de redéfinir la notion même de public. La jauge réduite dans le camion (trois ou quatre personnes à la fois) permet une relation d’intimité. Mais l’œuvre déborde largement cette zone de réception directe. Elle s’adresse aussi à celles et ceux qui croisent la danse dans l’espace public, qui entendent les voix, les sons, sans savoir forcément ce qu’il se joue. Cette porosité crée une forme de rumeur, de présence diffuse, où l’art s’inscrit dans le quotidien sans s’imposer. Enfin, cette manière de faire engage une posture éthique : il ne s’agit pas de poser une œuvre sur un territoire, mais de construire un lien, parfois ténu, mais sincère, avec ce qui est là. Travailler in situ, c’est aussi refuser d’imposer une forme, c’est accepter d’être transformé·es par le lieu et ceux qui l’habitent. Cela demande de renoncer à une maîtrise totale, de composer avec l’imprévu, et de reconnaître les personnes rencontrées comme co-auteur·ices de ce qui advient. C’est dans cette logique d’échange que s’inscrit Paysage caviardé, conçu dès l’origine comme un projet de don et de contre-don avec les sites traversés. Imaginé dès le départ comme un cycle complet, le voyage poétique et chorégraphique de Gabriel·le se déploie à la fois sous la forme d’une pièce in situ, d’une série de podcasts et d’un projet d’édition. Ces objets relient de facto les différents chapitres entre eux, et le dernier geste de l’ensemble consistera à replacer le livre Paysage caviardé dans chacune des boîtes à livres d’où avaient été prélevés les ouvrages ayant servi à l’écriture.

Cet entretien est accessible librement, mais cela ne le rend pas libre de droits. Toute reproduction, représentation, diffusion ou adaptation, intégrale ou partielle, est interdite sans l’accord préalable et écrit de l’auteur. Pour toute demande d’autorisation, merci de me contacter.

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