Par Wilson Le Personnic
Publié le 24 septembre 2024
Entretien avec Sofiane Ouissi
Propos recueillis par Wilson Le Personnic
Septembre 2024
L’idée de Bird est née durant la visite d’un cinéma abandonné à Sharjah. Peux-tu retracer la genèse de cette création ?
L’idée de Bird est née d’une rencontre inattendue avec un lieu chargé d’histoire et de symboles. C’était lors d’une résidence d’écriture à Sharjah, à l’invitation de Hoor Al Qasimi, directrice de la Biennale de Sharjah. Cette résidence nous offrait une parenthèse contemplative, loin du tumulte, pour nous plonger dans un processus d’écriture. Un jour, Hoor nous a conduits dans un ancien cinéma abandonné, niché dans la ville de Khorfakkan, au bord de l’émirat de Sharjah. En pénétrant dans cet espace vide et silencieux, après l’isolement imposé par la pandémie, nous avons été saisis par la beauté inattendue des lieux. Ce cinéma n’était pas désert, il était habité par des pigeons qui avaient transformé ce lieu d’humanité en un sanctuaire naturel. Cette scène nous a bouleversés. Dans ce moment suspendu, nous avons ressenti une profonde connexion avec la nature, avec l’idée de la fragilité humaine face à son immensité. Le vol des pigeons dans cette salle, une chorégraphie en soi, nous a renvoyés aux notions de liberté et d’exil, si chères à la pensée arabe. Nous avons vu dans ce moment une métaphore puissante : un lieu autrefois voué à l’humain, à la culture, maintenant réapproprié par la nature, nous renvoyait à la fragilité de notre existence, à notre propre passage éphémère sur cette terre.Peux-tu partager certaines questions qui ont nourri le terreau de réflexion de cette création ?
Cette expérience a immédiatement éveillé en nous des réflexions sur la relation entre l’humain, la nature et l’animalité. En quittant ce lieu empreint de silence et de beauté, j’ai partagé avec Selma cette simple observation : « Regarde, c’est incroyable. Il ne s’agit de rien d’autre que de la lumière du jour, d’un corps en mouvement, et de la présence d’une autre espèce animale. » Ce moment, si épuré et authentique, nous a rappelé à quel point nous nous étions éloignés de cet équilibre naturel, celui qui unit les êtres vivants. Cette réflexion nous a paru d’autant plus essentielle dans un monde où l’urbanisation et la domination humaine semblent effacer peu à peu la nature. Pourtant, dans Bird, nous avons cherché à rétablir cet équilibre, en travaillant dans la simplicité d’un dialogue humble avec un être aussi modeste que le pigeon. Il s’agissait moins de maîtriser que de coexister, de trouver une résonance entre son vol, mon corps en mouvement, et la musique créée par Jihed Khmiri. Sous le regard bienveillant de Selma, qui veillait à l’harmonie chorégraphique et émotionnelle de l’ensemble, nous avons exploré comment ajuster cette dynamique entre corps, espace et animal. En observant le vol des pigeons, nous avons été frappés par leur équilibre fragile, leur capacité à osciller entre la liberté du ciel et la gravité qui les ramène au sol. Cette image fait écho à la poésie de Mahmoud Darwich, qui évoque dans ses écrits « le temps des oiseaux » comme un symbole de réconciliation entre l’humain et son environnement. Dans cette création, la chute – qu’elle soit physique ou intérieure – devient une métaphore puissante. Elle n’est pas un échec, mais une étape dans la quête d’un nouvel équilibre. En danse, la chute est souvent l’occasion de se reconnecter à la gravité, d’explorer les limites du corps pour mieux se relever. De la même manière, dans Bird, chaque mouvement oscille entre gravité et élévation, entre perte et récupération, symbolisant cette tension constante entre l’humain et son environnement.
Tu as fait le choix de travailler avec des pigeons non dressés. Pourquoi ?
Travailler avec des pigeons non dressés introduit une dimension unique et imprévisible. Chaque soir, un nouveau récit s’écrit, et parfois je me retrouve à partager la scène avec un seul d’entre eux. Ce qui est fascinant, c’est que rien ne leur est imposé. Ils sont libres de me rejoindre ou non, de choisir d’interagir avec moi ou avec l’espace scénique. C’est cette liberté totale qui rend ma danse vulnérable, qui me pousse à être constamment en quête de réajustement, de négociation, d’écoute de l’instant et de l’environnement partagé avec eux et avec Jihed, le musicien. En refusant de travailler avec des pigeons dressés, je suis toujours face à l’inconnu et à la spontanéité, nous explorons la possibilité d’une véritable coécriture avec eux.
Comment as-tu initié les répétitions avec les pigeons ?
Le processus de Bird a débuté avec Shams, un pigeon que j’ai rencontré à Tunis à l’âge de deux mois. Son corps en mouvement, encore empreint de la fragilité de la jeunesse, est rapidement devenu une source d’inspiration. Selma et moi avons pris le temps de l’observer dans ses déplacements, ses envolées et ses pauses, pour comprendre la singularité de son langage corporel. Ce travail d’observation nous a également amenés à explorer plus largement l’instinct migratoire des pigeons, leur capacité à traverser des territoires, portés par une mémoire inscrite dans leur être. En parallèle, nous avons mené une recherche documentaire approfondie sur ces oiseaux, symboles de liberté et de paix, mais aussi de lien entre les mondes, terrestres et célestes. Dans la poésie arabe classique, les oiseaux sont souvent symboles de liberté, de voyage et de connexion spirituelle. Le poète Al-Mutanabbi évoquait la beauté des oiseaux en vol comme une métaphore de l’âme humaine cherchant à s’élever au-dessus des contraintes terrestres.
Peux-tu donner un aperçu de la partition chorégraphique de Bird ?
Avec Selma, nous avons imaginé une partition chorégraphique rigoureuse où chaque geste, chaque mouvement est lié à une symbolique précise. Cette partition est inspirée par le carré magique, où chaque lettre du mot « bird » est associée à une valeur mathématique. En jouant avec ces valeurs et en les organisant autour du chiffre 33 – un chiffre récurrent dans de nombreuses traditions –, nous avons élaboré une structure chorégraphique qui s’inscrit à la fois dans le visible et l’invisible. Ce lien entre mathématique et chorégraphie n’est pas nouveau dans notre travail. Dans notre précédente création, Waçl, nous avions déjà exploré la spirale de Fibonacci, une structure mathématique qui trouve des échos dans la nature et qui traduit la manière dont l’infini s’inscrit dans le mouvement. Dans Bird, la partition chorégraphique se déploie en trois mouvements : Allegro, Adagio et Rondo. Chaque partie correspond à une exploration différente du temps et de l’espace, du rapport entre l’homme, l’animal et la musique. L’expérience de Bird est donc une exploration à la fois très structurée et profondément libre. Chaque soir, la partition est réinterprétée, et ce que nous cherchons à transmettre, c’est cette quête de l’équilibre entre la maîtrise et l’abandon, entre le connu et l’imprévu. C’est dans cette oscillation que réside la véritable essence de notre travail, une danse entre la fragilité et la force, entre le terrestre et le céleste.
Travailler avec un animal – qui plus est non dressé – induit toujours une part d’imprévu…
Dans l’écriture de Bird, nous avons cherché à construire une structure précise, où chaque mouvement, chaque note, et chaque espace sont minutieusement réfléchis. Cependant, inclure le pigeon dans cette composition introduit une dimension imprévisible, qui devient un véritable moteur de la création. L’animal, avec sa propre volonté, sa liberté de mouvement, agit comme un élément à la fois perturbateur et poétique. Le pigeon ne suit aucune partition préétablie et nous oblige à réévaluer constamment notre rapport à l’espace, au temps, et à l’équilibre. À chaque nouvelle représentation, un dialogue nouveau s’invente entre le pigeon, mon corps, la musique de Jihed Khmiri, et l’espace scénique. L’animal peut choisir de participer ou de s’effacer, et c’est cette liberté que nous valorisons. L’imprévu devient alors une part intégrante de la partition, il n’est pas une contrainte mais un terrain d’exploration.
Comment as-tu considéré cette donnée dans la dramaturgie/partition de Bird ?
Cette fragilité de la présence animale, ce potentiel chaos, nous oblige à être totalement en alerte, à négocier sans cesse notre place et notre lien avec le pigeon. Nous ne pouvons plus nous reposer sur une mécanique bien huilée ou sur une maîtrise totale du geste. Cette présence animale nous pousse aussi à éviter toute forme de simulation ou de représentation artificielle. Il ne s’agit pas de reproduire une chorégraphie immuable mais d’entrer dans une expérience vivante, où chaque performance est unique. Incorporer l’imprévu dans la dramaturgie de Bird, c’est accepter que l’inconnu fasse partie de l’expérience. Cette incertitude permet de rester en mouvement, à l’écoute de ce que l’instant nous offre, c’est à chaque fois une occasion unique de danser avec l’inconnu. Cette expérience, qui renforce ma connexion avec l’imprévisible, est pour moi un rappel constant que la danse, comme la vie, est un équilibre subtil entre ce que nous pouvons prévoir et ce qui nous échappe toujours.
Du 20 au 22 septembre à La Commune, CDN d’Aubervilliers, Carte Blanche Dream City / Festival d’Automne

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