We are not going back, Mithkal Alzghair

Propos recueillis par . Publié le 09/07/2019



Découvert sur les planches du Théâtre de la Ville à Paris lors du premier Concours Danse Elargie en 2016 (et lauréat du 1er prix), le danseur et chorégraphe d’origine syrienne Mithkal Alzghair développe sa recherche chorégraphique autour de son héritage migratoire. Dans la continuité de ses précédentes pièces Déplacement et Transaction, sa nouvelle création We are not going back rend visible les mécanismes physiques de soumission des corps face à la montée du nationalisme, du repli identitaire en Europe et de la politique anti-migrant.e.s.

Votre nouvelle création We are not going back semble s’inscrire dans la continuité de vos précédents travaux Déplacement et Transaction. Voyez-vous une suite – logique – entre ces pièces ?   

Chaque projet possède un sujet et des recherches corporelles différents et spécifiques mais il y a sans doute, oui, des questions qui se répètent de pièce en pièce… Mon travail et ma recherche artistique sont liés à la vie, à la réalité… je ne travaille pas sur de l’abstrait pour trouver de la poésie. Avec mon premier projet en France, Déplacement, je pense qu’il y avait au départ une nécessité toute personnelle de manifester cette situation, celle de l’individu et du corps en déplacement, sans pour autant avoir envie de rendre cet objet poétique, mais d’aller vers des images assez brutes, aussi bien dans la manière de travailler ce sujet, qu’avec ma présence sur le plateau. Ma seconde pièce Transaction était une installation-performance avec des corps suspendus dans les airs dans laquelle j’interrogeais notre rapport aux images de guerres et comment la mort devient parfois un sujet médiatisé… Pour We are not going back je me suis concentré sur notre intégration au sein de ce système de contrôle omniprésent aujourd’hui : notamment à travers la montée visible du racisme et du renforcement des frontières.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de We are not going back ?

C’est un sujet personnel mais commun à énormément de personnes : je vois et je vis quotidiennement ces problématiques de contrôle de l’étranger dans les pays occidentaux. Je suis contrôlé très régulièrement et lorsque je montre mes papiers et que les autorités se rendent compte que je viens de Syrie, ça complique toujours la situation. Tout me renvoie quotidiennement au fait que je suis étranger. C’est une véritable nécessité d’aborder et de parler de ces questions-là, de dire qu’aujourd’hui, il y a toujours des problèmes d’intégration. Déplacement abordait déjà ces problématiques : celles de l’homme au sein d’un système de contrôle international. Pour We are not going back, j’ai essayé de rendre visible cette réalité politique raciste, cette présence policière accrue, ces frontières qui nous divisent et qui creusent toujours plus ces différences de couleurs, de nationalités, de religions, de quels papiers tu possèdes… Dès le départ, je souhaitais manifester ces images de violence entre les hommes, mais aussi explorer des images opposées, trouver une harmonie qui inviteraient chaque personne à porter une nouvelle attention sur l’être humain.

Comment avez-vous initié le travail et développé l’écriture chorégraphique avec les interprètes ?

Je ne travaille pas spécialement avec des images, ou dans une quelconque mise en scène d’une émotion… Si ma recherche personnelle est animée par ces questions politiques et sociales, pour autant, lorsque je travaille avec des interprètes, je travaille avec des notions spécifiques aux mouvements, aux corps et à ses qualités, à l’espace et au temps. Au final, ce sont des notions très concrètes dans la pratique de la danse. Nous avons commencé par travailler à partir de gestes très spécifiques que nous pouvons voir ou faire au quotidien, lorsque nous traversons des douanes, des checkpoints, des frontières, lorsque nous sommes contrôlé.e.s dans l’espace public, de quelle manière on montre et on expose nos corps, des gestes et des postures de soumission… Puis à partir de cette collection de gestes, j’ai essayé de les transformer, de trouver une écriture pour les relier ; c’est dans cet espace de friction qu’apparaît la poésie.

Votre casting est principalement blanc… Les contrôles au faciès, le racisme, la discrimination, etc., sont des situations rarement rencontrées ou redoutées par des personnes non-racisées…

Je ne voulais pas une nouvelle fois exercer un rapport de pouvoir avec ça, faire exprès de mélanger ou de choisir des interprètes à cause de leur couleur. Le point de départ était de travailler avec des interprètes issu.e.s de différentes cultures, avec des formations différentes, et faire rencontrer ces différentes identités dans ce processus de recherche. Ces interprètes sont tou.te.s originaires de pays différents, possèdent des formations et des cultures différentes : Annamaria Ajmone est italienne, Mirte Bogaert est belge, Judit Dömötör est hongroise, Yannick Hugron est français et Samil Taskin est turc. Pour chacun.e, le déplacement géographique est une problématique importante. Nous vivons tou.te.s avec cette réalité, cette discipline : nous traversons régulièrement des frontières et nous voyons ce qui s’y passe mais nous gardons un grand sourire. Partout, on le vit, on le voit et on l’accepte.

On vous présente régulièrement comme un artiste transfuge et votre travail est très régulièrement – pour ne pas dire toujours – associé à votre biographie. Luttez-vous contre ce genre d’assignation ?

Mon premier spectacle Déplacement creusait la place de l’héritage et de l’identité dans ce contexte de déplacement forcé. Aujourd’hui, je veux fuir cette case dans laquelle les gens souhaitent toujours m’assigner : celle de l’artiste en exil, qui vient de « là-bas ». Dans un de ses séminaires, Michel Foucault défend l’idée que l’œuvre est autonome de la biographie de son auteur. Je suis un artiste, pas un politicien, et je ne suis pas ici pour parler de problèmes politiques car je viens d’un pays où il y a la guerre. Je suis chorégraphe et j’ai commencé ma démarche artistique bien avant de quitter la Syrie. J’ai fait mes études de danse en France (au Centre chorégraphique national de Montpellier, ndlr.). Je vis et je travaille ici depuis bientôt dix ans, mais on me parle toujours de la Syrie et de la guerre. Les gens font toujours des amalgames avec d’autres pays du Moyen-Orient… Par exemple, contrairement à l’Iran, la danse n’est pas interdite en Syrie, ce n’est pas un « geste politique » de danser. Mais je pense que c’est aussi le rôle de l’art : d’ouvrir les yeux sur le monde dans lequel nous vivons. C’est une vraie nécessité pour un.e artiste, pour moi, de parler, de manifester, pour des choses que l’on a vues et que l’on a traversées.

We are not going back, vu au festival Montpellier Danse. Chorégraphie Mithkal Alzghair. Avec Annamaria Ajmone, Mirte Bogaert, Yannick Hugron, Samil Taskin, Judit Dömötör. Création musicale Shadi Khries. Création lumières Julien Bony et Julie Valette. Photo © Cécile Mella.


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