Vincent Thomasset « Une danse à la croisée des chemins »

Propos recueillis par . Publié le 14/08/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Vincent Thomasset.

Auteur, metteur en scène et chorégraphe, Vincent Thomasset élabore, à la suite d’une passage par le master Exerce à Montpellier un travail interrogeant les statuts du langage, qu’il soit chorégraphique, littéraire, ou musical. Depuis 2011, il créé ses propres spectacles, entretenant un rapport complexe entre fiction, et intime, questionnant les conditions de la narration. Sa prochaine création Carrousel verra le jour au printemps prochain à La Passerelle – Scène nationale de Saint-Brieuc.

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

Je n’y avais jamais réfléchi… Je pense avoir été quelque peu traumatisé par la danse des canards et la chenille (qui redémarre). Je me souviens notamment de cette soirée aux Estables (petit village du Massif Central), dans un centre de vacances où des gens passablement éméchés faisaient le tour de la salle. J’ai toujours fui la chenille et passé beaucoup de temps à regarder les gens danser, avec plaisir, même si il y avait beaucoup de frustration. Jusqu’à très récemment, je n’avais quasiment jamais dansé en public, hors plateau de théâtre ou toilettes de boîtes de nuit, histoire de me donner du cœur à l’ouvrage avant d’essayer de me lancer sur la piste, tentatives vaines la plupart du temps ! Il m’a fallu être père pour découvrir les joies de la danse festive, et me mettre enfin, un peu plus souvent, à danser. Sur scène, le premier souvenir qui me revient, ce serait Jean-Claude Gallotta, à la fin des années 90, à Grenoble.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

Mon expérience de spectateur, très certainement, qui n’a fait que refléter des mouvements intérieurs. J’ai passé plusieurs années à me nourrir de spectacles. J’ai découvert la scène en voulant dans un premier temps devenir interprète de théâtre. J’ai d’abord travaillé en tant que comédien pour Pascal Rambert et suis devenu metteur en scène et chorégraphe quelques années plus tard. Au fur et à mesure, j’allais voir beaucoup plus de danse et d’arts plastiques que de théâtre. Je suis revenu, en quelque sorte, à des motivations premières qui m’ont poussé à monter sur scène : la nécessité de joindre les mouvements du corps à ceux de la pensée afin d’arriver à trouver un point d’épanouissement à peu près satisfaisant. Les premières fois où je suis monté sur un plateau, je me suis trouvé « du bon côté des mots », ils prenaient forme. J’étais, au sortir de l’adolescence, perdu dans les méandres de la pensée, de l’écriture, et le passage par le corps que nécessite l’art vivant a été, pour moi, salvateur.

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

S’il y avait un endroit à défendre, ce serait celui de la rencontre entre l’art dramatique et l’art chorégraphique, le travail autour d’écritures protéiformes. Une pratique qui s’appuie sur la nécessité de s’inscrire dans des espaces multiples, travailler à des déplacements à la fois physiques – mettant en jeu l’espace du plateau – mais aussi des mouvements plus tenus, incertains, intimes, qui naîtraient de la rencontre entre un spectateur, un plateau, des interprètes, et un(e) artiste. Plus que la danse, ou le théâtre, qui sont avant tout des vecteurs, c’est un principe d’incertitude que j’aurais envie de défendre, peut-être même de revendiquer, en me laissant la possibilité d’explorer des territoires d’où pourraient émerger plus de questions que de réponses.

En tant que spectateur, qu’attendez-vous de la danse ?

Je n’attends rien. En tout cas j’essaie dans la mesure du possible de regarder chaque proposition avec un désir à chaque fois renouvelé, ce qui n’est pas toujours facile. J’espère toujours être enlevé par une recherche, un vocabulaire que je n’aurais jamais envisagé, rencontré auparavant, ou au contraire découvrir des écritures qui ont marqué l’histoire de la danse. Je peux vivre de grands moments avec des propositions très diverses, que ce soit avec les chorégraphies de Lucinda Childs sur la musique de Philip Glass dans Einstein on the Beach de Robert Wilson, le flux ininterrompu de paroles et gestes chez les interprètes de Toshiki Okada dans Five Days in March, ou encore avec l’équipe en fusion de Marco Berrettini au Théâtre de la Ville dans No Paraderan, en 2004. Je peux également suivre le parcours d’un interprète chez différents chorégraphes, à l’image de Julien Gallée-Ferré avec qui je travaille aujourd’hui, ou d’un danseur-chorégraphe tel que que François Chaignaud, qui parvient à un statut quasi iconique !

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Je réagis ici en tant que chorégraphe et metteur en scène, je ne suis ni l’un ni l’autre, ou très certainement les deux. Je n’ai certainement pas le recul nécessaire pour arriver à comprendre la somme des enjeux qui traversent la danse contemporaine. Il est peut-être plus juste d’observer quels seraient les enjeux qui traversent le spectacle vivant, en se demandant, par exemple, si le « théâtre public » est un théâtre public, si les enjeux de production ou de communication n’ont pas tendance à formater, ou en tout cas, impacter les enjeux artistiques, réfléchir à la place que l’institution et les acteurs du théâtre public veulent donner aux artistes.

À vos yeux, quel rôle doit tenir/avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

J’ai pu observer, à de multiples reprises, à quel point l’écart entre le discours et les pratiques pouvait être flagrant chez nombre d’artistes. J’essaie de me prémunir de ce genre de comportement. J’avais été marqué par une intervention de Miguel Benasayag, lors de rencontres entres différentes générations d’étudiants de la formation Ex.e.r.ce, au CCN de Montpellier. Il disait à quel point parler politique sur un plateau était plutôt vain, qu’il est beaucoup plus efficace d’aller s’engager dans une association, dans la vie de tous les jours. Un des enjeux importants est d’arriver à observer ce qui, dans nos pratiques, peut relever de comportements négatifs au regard des principes que l’on veut défendre, d’autant plus dans un métier où l’ultra-libéralisme est monnaie courante, où la notion de désir peut très facilement être mise en balance et remplacer, par exemple, des discussions à caractère revendicatif.

Comment voyez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

Si vous parlez de danse au sens large, tout va bien, elle est partout, dans les rues, sur internet, à la télévision, sur des plateaux, quelque chose se passe – il faut rester positif – c’est un lieu de résistance, d’affirmation, d’identification. D’un point de vue institutionnel, la danse reste le parent pauvre des arts vivants, de loin. Il y a des structures de productions, mais elles croulent sous les demandes. Il est à noter que nombre d’artistes mêlant danse et théâtre se retrouvent aidés par le secteur de la danse, pour des raisons artistiques, parfois, des raisons pragmatiques, toujours. Le nombre de dates nécessaires pour obtenir une aide est effectivement bien plus faible qu’en théâtre. Cela fait des années que le sujet est sur la table, il serait temps que les institutions s’engagent en créant des budgets spécifiques en ce sens. Les propositions chorégraphiques ont plus de mal à se diffuser que le théâtre, les séries n’existent quasiment pas et les temps de visibilité sont souvent trop courts pour amener un public plus large… Pour finir, je souhaite à la danse de rester à la croisée des chemins.

Photo © Ilanit Illouz


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