The New Piece, United Cowboys

Propos recueillis par . Publié le 17/02/2020



Installés depuis 25 ans dans la ville d’Eidhoven aux Pays-Bas, les United Cowboys ont développé un art à l’ADN résolument transdisciplinaire. À la direction artistique du collectif, Pauline Roelants et Maarten van der Put n’hésitent pas à parler de « jazz » pour qualifier la mentalité qui traverse tout leur travail. The New Piece, leur dernière création présentée au festival Artdanthé, met en exergue l’intense puissance de quatre interprètes : aujourd’hui, le sujet, c’est eux. Entretien avec Pauline Roelants.

Vous êtes les United Cowboys. Comment s’est formé votre collectif ?  Qu’est-ce qui vous plait dans ce personnage de western ?

Pour obtenir mon diplôme, à la fin de mes études de modern dance et d’improvisation à Amsterdam, il fallait produire une recherche et une pièce. Je travaillais sur la combinaison de différentes formes d’art au sein d’un même projet et j’ai donc invité trois autres personnes. Un artiste visuel : Maarten van der Put mon compagnon et co-directeur artistique du collectif. Un musicien : mon frère. Et un peintre : le frère de Maarten. Les années 1980 avaient réveillé une interdisciplinarité artistique, c’était le bon timing et notre recherche était suffisamment intéressante pour continuer à travailler ensemble. En 1992 on créée une performance, Untitled (Cowboys), qui ne parle pas tant de western, mais plutôt de pionniers. Nous souhaitions ouvrir un horizon, aller au-delà des choses, sortir de notre zone de confort et se poser des questions pas seulement pour trouver des réponses, mais pour trouver de nouvelles questions. Quand on a ensuite commencé une nouvelle pièce les gens nous ont dit « ah les cowboys reviennent ». C’était le moment idéal pour adopter un nouveau nom : United Cowboys. 

C’est quoi l’état d’esprit United Cowboys ?

On parle de mentalité de performance : oublier un peu ce qui est littéral, l’interprétation narrative, inviter le public à voir ce qu’il voit, à se sentir confortable, à ne pas se casser la tête. C’est aussi autoriser et encourager l’interprétation. Le même soir, certains spectateurs vont penser que c’est une comédie, d’autres que c’est une tragédie. La mentalité de la performance va de pair avec la mentalité du spectateur. Dans nos pièces on ne peut pas se reposer sur le confort de la répétition d’une forme. Ce sont des compositions instantanées avec une sorte de code, on aime appeler ça du « jazz » : un contrat structuré où tout le monde connait son instrument et sa partie.

Depuis 2014 vous avez mis en œuvre le Concept for New Development. En quoi cela consiste ?

Nous avons beaucoup circulé dans des contextes internationaux. En rentrant à la maison on s’est demandé : où en est-on ? On a voulu porter l’art dans un contexte et un temps plus élargi, s’éloigner un peu de ces logiques de rencontres, de festivals où on parle de projet, de produit, de titre et de « combien ça coute ». On a donc créé un concept pour cette réflexion : un concept pour un nouveau développement. Comment développer de nouveaux sens, de nouvelles façons de collaborer ? Ce, à l’échelle internationale. Nous ne limitons pas cela à l’Europe mais il était important de pouvoir aller à un endroit et surtout y revenir, qu’une collaboration ne soit pas basée sur l’accident, le one-shoot. La seconde partie du nouveau développement c’était d’avoir une maison d’art ici à Eindhoven : pour donner des espaces et possibilités aux gens de créer et chercher. Les artistes viennent en résidence, ils ne sont pas obligés à montrer leur travail mais s’ils le veulent, depuis maintenant cinq ans, nous avons les Seasoning quatre fois par an. Même si c’est une recherche en cours, on demande aux artistes d’avoir une décision claire pour ce moment-là, car cela donne de la force à ce que tu veux dire et à la composition avec les autres artistes. On programme les soirées en essayant de ne pas juxtaposer les pièces, mais plutôt de créer un flow. Notre expérience prouve que cela marche avec les publics, ils ne s’intéressent pas en premier lieu à qui ils vont voir et à ce qu’ils vont voir mais plutôt à ce qu’ils vont expérimenter.

Vous développez une forme d’écosystème en somme. Avec un titre assez mystérieux, comment The New Piece que vous présentez au festival Artdanthé, s’inscrit à l’intérieur ?

Dans ce Concept for New Development nous avons aussi créée des Biotopes, des expériences performatives où nous cherchons de nouvelles façons de présenter un travail et d’inviter les personnes à l’intérieur. Dans ces pièces de longue durée, tu peux choisir de quel côté tu regardes, trouver un angle, moduler ta rencontre avec les performeurs. Pour cela, des danseurs très intéressants ont rejoint la compagnie et ils ont rapidement compris notre mentalité. En parallèle de ces Biotopes, nous avons pris du temps pour réfléchir à un travail basé sur ces expériences. On se disait « ok, on va faire une nouvelle pièce ». On cherchait un titre car les théâtres en avaient besoin pour communiquer. On s’est alors dit : c’est The New Piece. Ce titre représente aussi le fait que nous revenons au théâtre. Après avoir été partout, dans les parcs, des parkings, des immeubles de l’aire communiste, qu’est-ce qu’on pourrait faire dans l’atmosphère conventionnelle du théâtre ? Et si on remettait les publics dans les sièges ? Il y avait beaucoup de chose à retrouver et remettre les gens dans les sièges c’est comme inventer quelque chose de nouveau.

Y a-t-il un principe qui guide The New Piece ?

Nous voulions utiliser la vulnérabilité en tant que pouvoir plutôt que faiblesse. On a alors réuni quatre performeurs extrêmement doués, en se disant qu’ils pouvaient gérer cette vulnérabilité. On voulait que la pièce ne soit pas à propos de nous mais d’eux. C’est ce que nous avons tiré des Biotopes : les individus, les performeurs représentent leur propre vocabulaire, leur propre générosité, leur propre pouvoir. Maarten et moi, quand on les regarde on se dit « ils ont un très haut niveau, il va falloir qu’on suive ». C’est un sentiment très agréable, quand tu as déjà des années d’expérience, de pouvoir donner de l’espace et la scène pour que ces choses arrivent. On invite, on crée mais le sujet n’est plus nous.

Cette manière très horizontale de travailler, de déconstruire les relations hiérarchiques entre directeurs artistiques et interprètes, donne aussi des pistes pour revoir nos relations sociales ?

C’est l’intention de The New Piece, mais qui se regarde depuis notre expérience. On n’est vraiment pas fan des pièces à messages, ou de dire « regardez ça » ou « faites comme ça ». On espère plutôt que la mentalité que nous avons créée, les compétences qu’on a apporté au groupe, l’invitation de ces quatre interprètes là, leur façon de communiquer ensemble, sont des choses que The new Piece peut apporter.

Dans votre recherche d’un temps plus étiré pour faire les choses, d’une posture d’humilité, vous situez-vous dans une réflexion sur la décroissance ? 

L’environnement n’est pas un contenu littéral que nous allons prendre comme un sujet, on déteste les sujets. Notre travail est à propos de tout ou de rien, ou les deux à la fois. On met toujours ensemble des éléments que nous voyons, que nous sentons, que nous lisons à un moment donné. Donc bien évidement nous sommes conscient de notre temps et nous implémentons des sujets de société. Je pense que lorsqu’on essaye d’inviter les publics à regarder d’une certaine manière, en étant généreux, on essaye aussi de fournir des alternatives à la dureté, à la rapidité de la vie.

Ce pouvoir des danseurs, est-ce cette notion de « duende » dont vous parlez ?

C’est un mot issu de la culture hispanique (utilisé dans le flamenco et la tauromachie pour désigner des moments de grâce, de prise de risque, de transe, ndlr.), je ne me souviens plus qui exactement nous disait que c’est le mot qui exactement correspond à ce qu’on essaye de trouver dans notre travail, dans nos performances, dans nos collaborations. Le duende, c’est un aller-retour entre le dedans et le dehors, la forme et l’expression, c’est une nécessité. C’est pour cela que The New Piece est très intense pour les danseurs. Apporter cette urgence dans chaque mouvement, dans chacune de leurs veines, donne beaucoup d’assurance et de confiance dans le monde.

Travailler avec cette haute intensité, quelle préparation cela requiert ?

L’intensité n’est pas toujours reliée à une forte activité. La pièce commence avec une image fort, mais presque inerte : les danseurs sont ensemble dans une petite boite de verre. Là, l’intensité c’est plutôt : à quel point il est difficile de ne rien faire. C’est quelque chose que je dis quand je donne un workshop : on va ne rien faire. Les participants commencent à toucher leurs cheveux, jouer avec un petit truc, mais je leur dis : ne faites vraiment rien.

Depuis 25 ans, vous êtes engagés dans la scène locale à Eindhoven. Comment avez-vous vu évoluer la scène hollandaise ?

D’un point de vue local, en 25 ans on a réussi à être des acteurs culturels importants de la ville. Eindhoven devient une ville très internationale, nous, on peut aussi y contribuer car notre travail est la plupart du temps sans paroles. Plus globalement, on a toujours été des outsiders en Hollande, le pays vient d’une tradition théâtrale qui n’est pas aussi progressive que ce que les gens pensent. C’est assez vieux jeux. Les programmes des grands théâtres étaient conservateurs, puis ils ont essayé de s’ouvrir un peu plus, car ils ont été encouragés à le faire. C’était un peu mieux mais aujourd’hui, à cause du climat politique, ils ont refait un pas en arrière. Ces dernières années nos moteurs ont été d’encourager le risque et de questionner les conventions théâtrales, nous nous sommes alors beaucoup rapprochés des arts visuels. Les musées, sont habitués à ces espaces vides comme des feuilles blanches, à partir du moment où tu ne casses pas les murs tu peux faire ce que tu veux – le performeur Paul McCarthy a en réalité déjà cassé les murs. De l’autre côté, les équipements du théâtre donnent aussi de la liberté : tu n’as pas à te soucier de trouver où tu vas pouvoir brancher ton électricité. Ce qu’on aime le plus c’est jouer avec ça, emporter la page blanche du musée dans le théâtre et l’expérience d’un mode de pensé théâtral dans le musée. Je suis très heureuse de voir que la performance est de plus en plus présente dans le monde de l’art, car nous sommes en faveur d’un décloisonnement total de toutes les disciplines artistiques. Que ce soit de la danse, du théâtre, peu importe, on aimerai pouvoir simplement dire qu’on fait des œuvres d’art.

Conception Maarten Van Der Put & Pauline Roelants. Vidéos Live Maarten Van Der Put. Musique Live Pauline Roelants. En collaboration et avec Conor Doherty, Eulàlia Bregadà Serra, Marti Guëll Vallbona et Florencia Martina. Photo Hans Spiegelaar.

Le 10 mars au Théâtre de Vanves dans le cadre du festival Artdanthé


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