Oona Doherty « Libérer les rues de Belfast »

Propos recueillis par . Publié le 26/02/2018



Originaire d’Irlande du Nord, la danseuse et chorégraphe Oona Doherty catalyse les maux et les violences de Belfast, ville où elle a grandi. Comme si elle voulait réparer, racheter, revaloriser l’environnement dans lequel elle a toujours évolué, elle ré-enchante les townlands nord-irlandais à l’aide de spectacles croisant danse, performance et poésie sonore. De passage au festival Parallèle à Marseille il y quelques semaines, elle a présenté au Théâtre Joliette le double solo Hope Hunt and The Ascension into Lazarus. Regard brûlant, cheveux tirés en arrière, survêtement ample et chaîne en or autour du cou, la danseuse et chorégraphe met en scène une masculinité outrancière, une haine insidieuse, pour conjurer l’oppression exercée sur la jeunesse par la violence politique et sociale.

Votre solo Hope Hunt and The Ascension into Lazarus s’inscrit dans un projet au long cours, Hard to be soft – A Belfast prayer in four parts. Comment s’est dessiné ce projet ?

Hope Hunt était en quelque sorte le prologue de Hard to be Soft. Je n’avais pas vraiment prévu la chose de la sorte mais finalement c’est sorti comme ça. The Ascension, c’est la transition et Lazarus and the birds of Paradise, c’est la scène finale de Hope Hunt… et aussi la première scène de Hard to be soft – a Belfast Prayer ! Toutes mes précédentes performances ce retrouvent dans ce projet qui suit les aventures hallucinées et science-fictionnelles d’un même personnage jusqu’au Nirvana… Mener à bien ce projet a été très difficile pour moi, car c’était la première fois que j’ai dû faire appel à des collaborateurs. J’ai dû passer d’une forme solo à une forme collective avec une douzaine de personnes. Je n’avais jamais vraiment travaillé avec un compositeur, un chargé de production, tant des financeurs et de lieux de représentation. J’étais terrorisée et cette peur était très pesante, comme du béton encore humide duquel il fallait que je m’extraie. Mais j’ai réussi à constamment garder en tête les raisons qui m’ont poussée à entamer ce travail, ce désir de libérer les rues de ma ville et ses gens des mauvaises énergies. J’ai pu conserver toute ma motivation, mais maintenant il ne s’agit plus de savoir si le spectacle est bon ou pas, si les critiques l’apprécient … qu’ils aillent se faire foutre. Ce qui me préoccupe, c’est de faire en sorte que le projet permette à l’équipe de s’aimer, de construire une famille. On ne vit qu’une fois putain.

Comment est né ce premier solo Hope Hunt 

En 2013, avec Neil Brown, nous faisions partie de l’équipe de création de Tundra (2014) avec la chorégraphe Emma Martin. Nous travaillions sur un poème dans lequel il était question d’une Ford bleue en flammes, et nous discutions beaucoup, de Wolfgang Tillmans, de Belfast, de Glasgow, de William Burroughs, des années 90, de l’école, de l’alcool, des drogues, des modes de notre enfance, des paons, de la fierté, de la douleur, des logements sociaux, de la glamourisation de la classe ouvrière à travers la mode, du film La Haine, de la santé mentale, de l’addiction et de plein d’autres sujets. Puis je me suis lancée seule dans une sorte de collage poétique à propos de tout ça. Neil et moi avons créé le spectacle ensemble, j’étais chorégraphe, il était interprète. Nous l’avons joué deux fois comme ça, mais Neil était vraiment trop pris par ses engagements auprès de la compagnie de Wayne Mc Greggor… J’ai donc fini par le remplacer au plateau.

Quelles places tiennent la musique et la voix dans cette performance ? Comment ces médiums intéragissent-ils avec la danse ? 

Je ne fais jamais vraiment de choix dans le travail, j’essaie de suivre mes intuitions pour ne pas sombrer dans une danse d’égo-Instagram hermétique et esthétique. J’essaie juste de mettre en branle l’empathie du public, de partager les joies comme les douleurs : la musique, le son, la voix, le rythme sont les choses parmi les plus puissantes qui existent.  Il y a très longtemps, dans l’antiquité par exemple, la musique et la danse étaient davantage entrelacés et sans doute est-ce la philosophie et la religion occidentales – le cartésianisme par exemple – qui les ont séparées, pour pouvoir écarter l’idée de corps. Et dans la scène théâtrale contemporaine au Royaume-Uni, la voix est surexploitée et le corps sous-exploité. Il a donc fallu que nous, les danseurs, commencions à hurler pour obtenir plus de moyens et avoir la chance de travailler avec de vrais compositeurs, dans le but de raviver cette relation sensuelle entre musique et danse, pour moi si pure et satisfaisante…

De plus, vous associez musique sacrée et langue argotique…

Je me suis laissée influencée par des artistes comme Kate Tempest, avec son poème Brand New Ancients dans lequel elle transfigure le quotidien en divin (Kate Tempest est une auteure, poète et musicienne hip-hop originaire d’un quartier populaire de Londres, ndlr). La musique sacrée est si belle, si épique. En Irlande, elle est teintée d’une connotation particulière, car beaucoup de gens ici sont pieux et trouvent dans les dieux, les églises et la vie sociale qui en découle un certain réconfort. Personnellement, je pense que nous avons été abusés par l’Église. Aujourd’hui en Irlande du Nord, il est impossible pour une femme d’avorter, il est illégal de se marier avec une personne du même sexe, et les hommes gays ne peuvent même pas donner leur sang. L’église produit pourtant un art et une musique magnifique. Profaner l’art sacré, c’est une petite vengeance.

Comment est née la pièce qui a suivi The Ascension into Lazarus ? 

On m’a proposé de produire une courte pièce dans le cadre d’un événement à Belfast. Au départ, je souhaitais travailler sur quelque chose de plus doux et j’ai commencé par essayer de bouger lentement, doucement… mais je sortais tout juste de la création de Hope Hunt, qui était encore brûlant dans mes veines, donc au final Lazarus est une sorte de Hope Hunt en version shooter de vodka distillée.

Sur le plateau, vous êtes traversée par une multitude de corporéités. Comment s’est fait ce travail d’imprégnation ?

Je regarde beaucoup de vidéos sur internet, comme tout le monde. Pendant une période par exemple, j’étais fascinée tout à la fois par le hip-hop, le voguing, le crump, le break, le chamanisme, les danses traditionnelles rituelles, les convulsions épileptiques… En fait j’étais impressionnée par tous les gens qui performent la vulnérabilité et la fierté dans un seul et même geste. Donc j’ai travaillé en observant, en sentant, en me laissant affecter. Ma méthode de travail c’est « on doit faire le job : produire du mouvement ». Et pour moi, si on performe la chose de façon assez sincère, alors les sentiments s’y engouffrent. Ça me fait beaucoup penser au travail de clown. J’ai eu un professeur qui enseignait une technique de jeu basée sur l’incarnation : si tu crois assez fort à ton imagination, alors ton corps va naturellement prendre la forme de cette pensée. Il n’est pas question de prendre des photos et de stocker des données sur les gens, il s’agit simplement de penser à quelque chose et de laisser faire son corps. Pour danser, il faut muscler son imagination. Je suis vraiment sujette à la paranoïa, à l’anxiété, et à la dépression, alors si je ne travaille pas suffisamment ce muscle, il peut se distendre et se tordre méchamment.

À l’image de votre vocabulaire gestuel, vos costumes empruntent également dans les vestiaires des sous-culture urbaines…

Concernant les vêtements, le style des gens est souvent très fortement rattaché à leurs goûts en matière de musique. Ceux qui adorent le heavy metal s’habillent différemment de ceux qui vont en rave par exemple. J’ai fait des recherches à propos des jeunes hommes qui écoutent de la musique électro, de la rave music. Il choisissent tous de porter des survêtements de sport mais chaque pays a un style un peu différent : les garçons d’Europe de l’Est sont influencés par la mode italienne, dans le choix de leurs chaussures notamment, donc leurs baskets sont plus fines, plus vernies, ce sont presque des souliers. Sur les îles britanniques, les ravers sont plus volontiers influencés par les mods, ils portent des marques comme Fred Perry ou Adidas…

Mais je pense que les effets de mode ont des conséquences nuisibles sur les artistes et les arts. En 2016, juste après les premières dates de Hope Hunt, il y a un eu retour des années 1990 dans la mode et les hipsters de la classe moyenne se sont mis à acheter des baskets de ravers. L’apogée de cette tendance est à mes yeux le Faust d’Anne Imhof au pavillon Allemand à la Biennale de Venise. Dans un lieu aussi chic, aussi bourgeois qu’une galerie d’art, elle a amené des gamins désenchantés en sportswear. En tout cas, cette vogue a opéré un retournement de l’image sociale associée au survêtement de sport, qui s’est esthétisé et glamourisé pour une certaine frange de la population branchée… Désormais, le sportswear n’est plus une exclusivité de la jeunesse de la classe ouvrière, au contraire, il est devenu un symbole de la gentrification.

Alors comment cette allure là s’est-elle imposée dans le solo ?

Quand j’ai créé Hope Hunt, je n’étais pas vraiment consciente de tout ça. J’avais travaillé à une version unie, une sorte d’uniforme bleu marine dans la matière des survêtements de sport. L’idée d’un uniforme, ça pouvait aussi évoquer les mondes carcéral et hospitalier. Et quand l’uniforme bleu marine devient blanc, c’est dans l’idée d’une mort existentielle. Le Chasseur meurt puis revient à la vie dans les limbes blanches. C’est aussi un clin d’oeil au travail du plasticien Ryan Gander, This Consequence (Pour cette pièce créée en 2005, Ryan Gander fait porter à un membre de l’équipe du musée dans lequel il est exposé un survêtement Adidas blanc sur lequel sont brodées des tâches de sang à la manière des stigmates christiques, ndlr). Lorsque je cherchais mon costume blanc, je suis tombée sur son travail, je lui ai écrit, mais je n’ai jamais eu de réponse. J’aurai adoré pouvoir discuter avec lui de Hope Hunt et du potentiel artistique des survêtements. Mon rêve, c’est de boire une pinte avec Ryan Ganderd et Wolfgang Tillmans !

Aux vues de ces préoccupations sociales qui secouent votre pratique, il n’est pas étonnant de voir que vous menez parfois des ateliers auprès de personnes marginalisées …

Ca arrive en effet, je pense notamment à mon travail à la prison de Hydebank Wood (Irlande du Nord), en 2016, mais c’était presque un échec pour moi. C’est vraiment pas la même chose d’être chorégraphe/danseur ou d’être médiateur à l’occasion de ce type d’atelier. Mais j’aurai adoré faire plus d’ateliers en prison, dans des établissements pour jeunes délinquants ou des centres de réinsertions, pour m’améliorer, comme un défi personnel. Ça me permettrait vraiment d’apprendre de nouvelles choses : j’aimerai faire en sorte que l’art circule mieux entre les humains, qu’il ne reste pas cantonné à la classe moyenne, pour essayer de comprendre quelle est sa réelle utilité.

À votre avis, quel est justement le rôle d’un artiste dans notre société contemporaine ? 

Je pense que le rôle d’un artiste, c’est d’essayer de traduire de la façon la plus claire possible ce qu’il a à l’esprit, pour le rendre accessible aux autres. Mais un artiste, c’est avant tout un individu comme tout le monde … et nous sommes tous affectés par le climat social et politique qui nous environne. Tout ça ressort forcément quand on pratique un art. Ton job quand t’es artiste, c’est d’être honnête avec toi même, avec ton toi passé et ton toi futur, plutôt que ton toi idéal. Quand je vois les égos des danseurs sur Instragram, quand je les vois exhiber leurs corps et leurs visages comme des mannequins, je me dis « il ferait mieux de danser… ». Pour moi, c’est bien plus intéressant d’apercevoir l’âme de quelqu’un, la personne vraie, la bonne comme la mauvaise, honnête avec ses propres sentiments. La vie est brutale, les sentiments le sont aussi.

Photo © Maria Folconer

17 mars, Festival Artdanthé / Théâtre de Vanves
9 et 10 juin, Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis


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