Julie Nioche « Créer des mondes pour agrandir nos espaces communs »

Propos recueillis par . Publié le 19/08/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Julie Nioche.

Danseuse, chorégraphe et ostéopathe, Julie Nioche travaille depuis 2007 à la création de spectacles hors-cadre prenant leur source dans une approche sensible du mouvement, autour des pratiques somatiques, des soins, de la rencontre avec les spectateurs. Au sein de sa compagnie A.I.M.E (Association d’Individus en Mouvements Engagés), elle conçoit des projets s’appuyant sur le collectif et les collaborations, à l’instar de sa dernière création, Rituel pour une géographie du sensible, en collaboration avec Filiz Sizanli et Mustapha Kaplan, qui sera en tournée cette saison.

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

Mes premiers vrais souvenirs de danse sont ceux de mes cours d’éveil corporel dans les années 80 sur un tatami, j’avais environ 3 ans. Dans cet espace tout me paraissait possible : tomber sans me faire mal, sauter et traverser la salle sans restrictions. Je me souviens de moments de grande liberté et avec beaucoup de rires. Je n’ai jamais oublié que la danse avait commencé ainsi pour moi, et je continue dans ces instants de danse sans regards extérieurs et lors de mes recherches autour du mouvement à ressentir cette sensation de liberté hors des règles sociales si normatives. Un de mes premiers souvenir de spectatrice de danse est celui de Jorge Donn sous la verrière du grand palais dansant le Boléro de Béjart. J’ai été happée par sa présence qui me semblait confuse entre homme, femme, animal et personnage de légende. Cela a résonné avec cet espace de liberté… J’ai autant de souvenir de sa présence que de la salle, de la musique et de la lumière.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

C’est difficile de répondre à cette question. Je reste surprise d’être artiste et chorégraphe, comme quelque chose qui m’échappe et qui pourtant est tellement important à la fois. Je peux trouver un début de réponse dans mes premières chorégraphies qui étaient faites pour mes amies à l’école primaire, dans le but de créer de nouveaux « mondes » dans nos jeux de sauts à l’élastique. Cela ouvrait d’autres possibilités pour poursuivre nos jeux et nos partages. Et je continue de désirer créer des espaces-temps dans lesquels il est possible de partager des sensations, des imaginaires et de l’inconnu. Peut être que ce qui a été déclencheur était cette possibilité de créer des mondes pour agrandir nos espaces communs.

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

Je travaille à la transmission d’une danse qui part de l’imaginaire déclenché par nos sensations et nos perceptions. Ma façon de chorégraphier part toujours d’une recherche autour d’une question, d’une sensation. Je décide d’un processus de création précis à partir duquel le spectacle va se construire. Je ne décide pas à l’avance de la forme que le spectacle aura. Il est une surprise pour l’équipe que je rassemble et pour moi-même. Et par écho, le spectacle devient une surprise pour les spectateurs. Je cherche à ce qu’il soit un objet dans lequel le spectateur a encore de la place pour y placer son propre imaginaire, sa propre sensibilité. Et ensemble nous partageons un temps et un espace dans lequel nous nous questionnons, nous échangeons nos imaginaires et j’espère nos émotions. Je suis sensible aux danses évocatrices plutôt qu’aux danses qui racontent. Je sens que la danse devient évocatrice d’émotions quand elle est dans un dispositif chorégraphique spécifique qui amène à un regard kinesthésique. J’essaie de mettre la danse dans un rapport horizontal à l’espace, la musique, la lumière pour créer un univers propice à une réception abstraite du corps en mouvement et qui se relie fortement à nos ressentis.

En tant que spectateur, qu’attendez-vous de la danse ?

Je n’attends rien de la danse en elle-même en tant que spectatrice. J’attends plutôt du projet artistique qu’il m’offre un temps spécifique dans lequel mes sens sont mis à l’épreuve de leurs habitudes. J’attends des œuvres qu’elles me fassent abandonner mes attentes ou quelles les détournent. Ce qui me fait entrer dans un univers poétique, c’est la possibilité d’être active dans un déplacement vers l’inconnu.

À vos yeux, quel rôle doit tenir/avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

J’ai écouté une nouvelle fois le magnifique discours de Stockholm d’Albert Camus. J’en cite ici un extrait pour répondre car je m’en sens proche en ce moment : « Je ne puis vivre personnellement sans mon art mais je n’ai jamais placé cet art au dessus de tout. S’il m’est nécessaire au contraire, c’est qu’il ne se sépare de personne et me permet de vivre tel que je suis au niveau de tous. L’art n’est pas à mes yeux une réjouissance solitaire, il est un moyen d’émouvoir le plus grand nombre d’homme en leur offrant une image privilégiée des souffrances et des joies communes. Il oblige donc l’artiste à ne pas se séparer, il le soumet à la vérité la plus humble et la plus universelle. Et celui qui souvent a choisi son destin d’artiste parce qu’il se sentait différent, apprend bien vite qu’il ne nourrira son art et sa différence qu’en avouant sa ressemblance avec tous. L’artiste se créé dans cet aller retour perpétuel de lui aux autres, à mi-chemin de la beauté dont il ne peut se passer et de la communauté à laquelle il ne peut s’arracher. »

Comment voyez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

Je vois la danse reconnue telle que tous les autres arts. Il me semble important aujourd’hui de soutenir la danse et la recherche dans ce domaine afin de rendre plus visible ce qu’elle travaille de singulier et de spécifique. Elle porte probablement en elle l’empathie dont nous avons tous besoin et qui manque trop souvent. Elle peut offrir avec ses connaissances du corps, du temps et de l’espace beaucoup de savoir-faire à beaucoup de personnes dansant ou pas. La danse est un mode de communication fort qui permet d’explorer nos sensations et nos imaginaires. Elle développe une grande conscience de son corps, ce qui favorise l’autonomie et la liberté de choix. C’est pourquoi, il me semble indispensable que la danse soit davantage représentée et aidée au niveau universitaire et institutionnel.

Photo © Stéphanie Gressin


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