Catherine Diverrès, Blow The Bloody Doors Off !

Propos recueillis par . Publié le 10/03/2019



En plus de trente ans de carrière, la chorégraphe Catherine Diverrès est devenue l’une des grandes figures de la danse contemporaine française. Pièce après pièce, elle a su forger une écriture incisive et singulière remit en jeu à chaque création. Accompagnée de ses acolytes de longue date, la créatrice lumière Marie Christine Soma et le plasticien Laurent Peduzzi, la chorégraphe présente au Théâtre National de Chaillot Blow The Bloody Doors Off ! créée en 2016, pièce dense et composite, portée par sept musiciens et huit danseurs. Elle revient ici sur les coulisses de la création et sur les enjeux qui anime son travail.  

Le titre Blow The Bloody Doors Off ! semble sonner comme une interjection. Cette expression a-t-elle fonctionnée comme un mantra pendant la création ?

Un titre ne fonctionne jamais comme une consigne, il vient parfois en tout premier avant d’être abandonné, parfois il arrive en cours de création ou à quelques semaines de la première : il n’y a pas de règles. Il apparaît au gré d’associations d’idées, souvent avec des collaborateurs très proches. Le titre est arrivé un peu par hasard, lors d’une conversation dans un café avec mon collaborateur, le scénographe Laurent Peduzzi. J’avais en tête à ce moment là un autre titre et Blow The Bloody Doors Off ! ne devait être que le sous titre mais finalement nous avons eu des retours qui nous disait que ce titre était plus « pêchu »… Un titre n’est pas toujours évident à trouver, il doit, tout comme l’écriture de la pièce, donner une direction tout en ouvrant l’imaginaire et la sensibilité du spectateur. Pour chaque création, l’histoire est donc différente. Par exemple, pour ma dernière création Jour et Nuit, j’avais déjà le titre lorsque j’ai écrit le premier texte d’intention un an et demi avant les premières répétitions.

Quels ont été les différents axes de recherche que vous avez explorée avec Blow The Bloody Doors Off ?

Je me suis fixée l’idée de ne travailler que sur l’espace et le temps. Je souhaitais que la pièce soit la plus abstraite possible dans sa forme, même si ce qui s’y révèle sont des couches de sens qui appellent des interprétations multiples et subjectives. J’ai demandé aux danseurs de s’interroger sur des notions relatives à notre perception de l’espace et du temps, ou espace-temps, et donc relatives à notre subjectivité. J’ai pensé à la déformation de notre perception rationnelle, quotidienne, conditionnée, de l’espace-temps, les situations extrêmes… J’ai retenu quelques propositions sur le danger et le vertige que et j’ai ensuite déployée sur le plan de la gravité : poids d’un objet qui tombe, poids de l’eau, poids d’un corps qui tombe…

Quelle place avez vous laissé aux interprètes lors du processus de création ?

Les interprètes sont les acteurs majeurs de mes pièces : ils ont une latitude très grande dans le processus de création. La notion d’écoute y est fondamentale, je l’ai beaucoup expérimentée avec les danseurs dans de nombreuses pièces. Pour Blow…, il fallait transmettre cette écoute assez rapidement aux plus jeunes (la distribution de la pièce réunit trois nouveaux danseurs et cinq plus anciens, ndlr) et créer cette unité à la fois singulière, collective, sensible, et l’énergie en même temps sauvage du mouvement. Les « règles du jeu » organisent d’emblée une façon d’être chaque jour, de déployer une conscience de l’altérité, et de jouer avec ses propositions personnelles : l’objectif est de converger vers le même but. Lorsque nous étions tous ensemble en répétition, les « consignes » que je proposais venait surtout mettre en jeux l’écoute de l’autre, afin de créer une unité, de faire prendre conscience que l’espace se créait par cette attention. J’avais demandé au percussionniste Seijiro Murayama de m’envoyer au préalable quelques rythmes sur lesquels les danseurs travaillaient le matin. J’insistais pour que leurs phrases, leur parcours, soit composés et investis musicalement par cette dynamique.

En effet, la musique occupe une place centrale dans Blow The Bloody Doors Off ! Vous y retrouvez d’ailleurs les musiciens Jean-Luc Guionnet et Seijiro Murayama avec qui vous collaborez depuis déjà de nombreuses années.

J’ai rencontré Jean Luc Guionnet en 2006 par le biais de Seijiro Murayama pour la pièce Alla prima. Nous avons collaboré sur différents projets depuis, jusqu’à aujourd’hui. La collaboration avec Jean-Luc et Seijiro a été très fructueuse ; je me souviens qu’à l’époque ils étaient concentrés sur l’improvisation alors que j’ai toujours défendu l’écriture. Nous avons d’ailleurs eu des batailles formidables, danseurs compris ! Jean-Luc a ensuite commencé à composer. C’est à la suite de l’écoute d’une de ses compositions avec l’ensemble Dédalus que je me suis dit qu’il fallait « sauter » le pas ! Pour Blow The Bloody Doors Off !, nous avons parlé de la présence des musiciens, je voulais impérativement des corps sur le plateau, le corps des instruments le corps des musiciens… Très vite, Jean-Luc est parti sur l’idée d’un concerto pour Seijiro avec les musiciens de Dédalus. Ils ont ensuite enregistré une semaine à Paris. Je crois qu’il existe trois heures de cet enregistrement… Jean-Luc sait comment je travaille, il a donc construit des modules de 1 à 20 minutes que je pouvais utiliser comme je voulais. J’ai monté ensuite en quelques jours l’articulation musicale de la pièce.

La musique est également au cœur de votre dernière création Jour et nuit, créée il y a seulement quelques semaines. Le spectacle se termine par la chanson History Repeating de Shirley Bassey, ce qui peut se laisser sous-entendre comme un au revoir…

Bien vu ! History Repeating est exactement choisi pour ce que le texte dit ! Une forme « d’au revoir » mais politique et dynamique ! Nous allons bien sûr continuer… Mais j’ai simplement décidé que durant les 4 ans à venir nous allons reprendre seulement une ou deux pièces… Il est impossible pour moi de continuer avec si peu de moyens structurels et de passer du temps à chercher de l’argent… (Rappelons que le studio 8 où logeait la compagnie depuis 2013 à coté de Vannes a fermé ses portes en juillet 2018, ndlr). Si des pièces comme Jour et Nuit et Blow The Bloody Doors Off ! existent, c’est aussi grâce à une grande aventure humaine, entre un scénographe et des ateliers de constructions, avec une créatrice de costumes, etc. Ce qui m’a toujours viscéralement animée, de façon éthique, intellectuelle, amoureuse, c’est la diversité des métiers au travail dans un processus de création. Intelligence, complicité, solidarité : c’est un monde à part, qui ne peut exister que part l’évidence de relations fortes et durables… Il est faux de dire que l’artiste est isolé, égocentrique… C’est le cœur, pour moi, d’un combat qui n’est pas vain, car les danseurs reprendront le flambeau et d’autres avec leur médium respectif…

Justement, quel regard portez-vous sur vos danseurs ?

Les danseurs (comme les bons acteurs) sont des footballeurs ou tennismen de haut niveau. Comme disait Artaud : un acteur doit utiliser toutes les cordes de son être…. La différence avec les sportifs de haut niveau, c’est que ce sont des sportifs de « haut niveau » ! Le corps est le médium, capable d’humilité et de force, de résistance et d’abandon, dans une métamorphose possible en chacun, sensible ou maîtrisée. Les corps possèdent à la fois une mémoire et la puissance de l’immédiat, pour maîtriser un véhicule – abstrait – qui s’appelle la danse. Tout est possible… Les danseurs engagent leur sensibilité, créativité, leur âme, si le mot est enfin permis ! Ils n’ont aucune reconnaissance publique et sociale. Placer le moindre geste d’un danseur sur un plateau comme un être, là, conscient, unique. Et sa puissance de frappe doit être radicale. C’est pourquoi il doit être armé. De conscience, de lucidité, de maîtrise de son corps et doit savoir en faire ce qu’il veut : apprendre à désapprendre, faire et défaire, construire et déconstruire… N’est-ce pas le propre de tout un chacun ? Tout artiste est en rébellion mais il veille… Et je veille à ce que nous ne redevenons pas des « bouffons »…

Chorégraphie Catherine Diverrès. Collaboration artistique & scénographie Laurent Peduzzi. Création musicale Jean-Luc Guionnet. Interprétation Ensemble Dedalus et Seijiro Murayama. Création lumière Marie Christine Soma. Costumes Cidalia da Costa. Les musiciens Didier Aschour, Cyprien Busolini, Stéphane Garin, Thierry Madiot, Christian Pruvost, Deborah Walker, Sejiro Murayama. Les danseurs Alexandre Bachelard, Lee Davern, Nathan Freyermuth, Harris Gkekas, Rafael Pardillo, Emilio Urbina, Pilar Andres Contreras et Capucine Goust. Photo © Caroline Ablain.

Blow The Bloody Doors Off !, du 13 au 15 mars au Théâtre National de Chaillot à Paris.


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