Dana Michel « Je défends une danse qui sort des tripes »

Propos recueillis par . Publié le 25/08/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Dana Michel.

Chorégraphe et performeuse installée à Montréal, Dana Michel bouscule les codes et les stéréotypes. Ses recherches explorent les multiples facettes des identités et de la culture noire, notamment à travers des questions de genre, de marginalité, de race. Lauréate du prestigieux Lion d’Argent de la Biennale de Venise en  2017, ses deux dernières créations Mercurial George et Yellow Towel lui ont valu une reconnaissance internationale.

Quels sont vos premiers souvenirs de danse ?

Je me souviens de me pâmer devant les membres de ma famille qui dansaient, de vouloir ressentir moi aussi cette joie qu’ils devaient éprouver en dansant. J’ai grandi avec mes parents, mes frères et soeurs et ma tante. Tout le monde était forcément beaucoup plus tranquille et loquace que moi, car j’étais la plus jeune. J’étais une enfant, mes frères et soeurs et ma tante étaient des adolescents, c’était les annés 80, et ils organisaient des fêtes à la cave. Pink Floyd, Chaka Khan, Prince, Billy Idol. C’était l’apogée du cool que de pouvoir m’infiltrer dans les escaliers qui descendaient à la cave et de pouvoir rester avec les grands avant d’aller au lit. Mes parents nous emmenaient souvent dans la famille, chez des amis (ils sont originaires de Sainte-Lucie et la communauté était si petite que nous étions tous très proches) et ils dansaient dans des caves, sur le plancher humide, en écoutant de la soca, du reggae, du calypso et de la musique country jusqu’à cinq heure du matin. Je me souviens du lent déhanchement de ma mère, de la bouche pincée de mon père quand il dansait, des vêtements trempés, des amoncellements de bouteilles de Heineken, de l’odeur du rhum. Là aussi j’étais très chanceuse de pouvoir en être. Vers sept ans, j’ai conçu moi-même une chorégraphie pour la fête de Noël de la communauté sainte-lucienne. Et j’ai gagné le concours ! J’ai toujours cette photo de moi, dans un justaucorps rose, avec un pantalon-étrier noir, les cheveux tirés en arrière en un bas chignon tressé – ma mère ou ma tante les avait sans-doute lissés pour l’occasion. J’avais conçu cette danse sur Flesh For Fantasy de Billy Idol, et je me souviens de répéter à la cave et de me sentir tellement sexy/forte/cool. Tout me semblait sexy/fort/cool quand j’étais gamine.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir chorégraphe ?

Je n’avais pas vraiment envie de devenir artiste ou chorégraphe… Je suivais un feeling, que j’ai senti pour la première fois dans une rave. C’était comme un sentiment de liberté, une confiance en moi, une ligne conductrice, un désir d’hédonisme. Je ne soupçonnais pas l’existence de cette sensation en moi, mais dès que c’est sorti, je ne pouvais plus l’ignorer. Ça devenait trop difficile de ne faire l’expérience de ce feeling qu’un soir par semaine… Donc j’ai suivi le chemin de la danse, j’ai pris des cours un peu au hasard et puis j’ai fini par auditionner pour une formation en danse contemporaine. Une grande importance était accordée à la composition chorégraphique, je ne savais pas vraiment où je mettais les pieds, mais je m’en fichais. Je voulais juste continuer à boire ce jus qui me plaisait tant … et à partir du moment où je me suis retrouvée inscrite à cette formation, j’ai trouvé une nouvelle centrifugeuse !

En tant que chorégraphe, quelle(s) danse(s) voulez-vous défendre ?

J’imagine que je défendrais une danse qui sort des tripes… qu’importe la forme qu’elle peut prendre. Je défendrais aussi le fait de modifier le moins possible la matière – ou plus précisément je militerai pour un usage moins fréquent du photoshopage chorégraphique ou performatif. Evidemment, je défends aussi l’ouverture de nos points de vue et de ce que nous pensons que la danse peut inclure. Toutes les formes ont le droit d’être représentées. La danse correspond à une certaine définition car nous le voulons bien … Je pense que cette direction pourrait être éminemment émancipatrice, et putain, les êtres humains ont toujours plus besoin de se libérer et de s’émanciper, non ?

En tant que spectatrice, qu’attendez-vous de la danse ?

J’essaye dur comme fer de n’avoir aucune attente. C’est pourri les attentes non ? Mais bon, c’est difficile et c’est un travail de chaque instant, refouler ses attentes. Et ce à quoi je m’identifie, ou ce qui m’excite, c’est autre chose non ? Bon. J’aime quand la pièce que je vois ne cherche pas à me dire ce que je dois faire, penser, ou ressentir. Quand j’assiste à un spectacle, j’ai besoin de travailler pour y rester engagée. J’ai dois avoir quelque chose à faire, un espace à créer à l’intérieur de ce qui m’est présenté. Je trouve que c’est très compliqué de maintenir constant mon intérêt quand je peux prédire la fin d’une pièce dès les premières minutes.

À vos yeux, quels sont les enjeux de la danse aujourd’hui ?

Qui a le droit de faire ce qu’on fait ? Qui a le droit d’émouvoir et de représenter ? Comment puis-je imposer aux autres les images que je crée ? Quelle responsabilité avons nous face aux oeuvres que nous présentons ? À quel public ? Pour quelle raison ? Tout ce que je sais, c’est que je me pose constamment des milliards de questions, dans ma vie comme dans ma pratique artistique, et que j’espère que c’est le cas de tout le monde.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Aïe, je trouve cette idée très dangereuse ! Quel rôle doit avoir un artiste ? Pourquoi doit-il se soulever ? Aïe. Je veux dire, les artistes sont des êtres humains et je répondrai avant tout en tant qu’humaine – si je dois formuler une phrase qui utilise le verbe devoir… Je dirai que nous devrions tous tenter d’améliorer notre capacité d’empathie. Aussi, il s’agirait de se connaître soi-même d’avantage – et pour ça la pratique artistique est plutôt utile. Dans mon travail, je demande au public d’être véritablement avec moi… Je pense que c’est très généreux de chercher toutes les manières différentes d’être ensemble.

Comment pensez-vous la place de la danse dans l’avenir ?

La danse a toujours été là… et tant qu’il y aura des êtres vivants, elle sera là. Elle est partout, dans les maisons, les lits, les clubs, la rue, les scènes, les magasins, sur les vélos ! J’espère juste qu’un plus grand nombre d’entre nous pourra acquérir la confiance en soi nécessaire pour danser, et sentir l’impressionnante utilité de la sagesse du corps. Le corps a tellement de choses à offrir et ce serait génial s’il y avait moins de peur, de pudeur autour de cette idée là.

Photo © DR


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