Yvan Clédat & Coco Petitpierre « Disparaître à l’intérieur de nos sculptures »

Propos recueillis par . Publié le 07/09/2018



Yvan Clédat et Coco Petitpierre forment un duo fusionnel d’artistes et produisent depuis une vingtaine d’année une oeuvre transdisciplinaire à la lisière des arts visuels et vivants. Interrogeant à la fois les espaces d’exposition et les dispositifs spectaculaires, ce travail est nourri de références à l’histoire des représentations, activée secouées, incarnées par des corps et des sculptures en mouvement. Avec leur dernière création Ermitologie, le binôme explore en diagonale l’histoire de l’art et déploie un imaginaire onirique à travers la rencontre de quatre sculptures vivantes.

Vous travaillez ensemble depuis bientôt 20 ans. Qu’est-ce qui anime la dynamique de votre duo ?

La photographe Hilla Becher à qui on demandait comment s’organisait le travail avec son mari Bernd déclarait : « c’est un dispositif amoureux ». Nous aimons beaucoup cette définition du travail commun. Pas parce qu’il s’agirait d’une une réponse romantique, mais parce que l’analogie avec le sentiment amoureux nous semble la plus juste pour rendre compte d’une chose qui nous échappe un peu. C’est assez étrange et très intime aussi, presque chimique. Il n’y a pas besoin de fonctionner pareil, de penser pareil, d’avoir la même méthodologie de travail ou les même obsessions. Au quotidien cela veut dire que les choses s’inventent à deux sans qu’on ait besoin d’en parler longuement, il n’y a pas de moments particuliers propices à la création, sauf peut-être les longs trajets en voiture qui sont des moments de grande disponibilité ! Le travail de réalisation, en atelier, suit quant à lui une logique de production tout à fait rationnelle et laborieuse. Et chacun rejoint son domaine de compétence : couture, bois, résine, laque, etc.

Comment définiriez-vous le champ disciplinaire dans lequel votre travail s’inscrit ?

Les œuvres plastiques, et principalement celles de nature sculpturale, nous semblent jouir d’une réelle autonomie. Elles sont là, elles existent dans l’atelier, l’espace d’exposition, ou dans leur caisses de transport. Elle ont leur propre vérité, leur propre vie. Il nous semble naturel de les considérer comme des partenaires, des générateurs de mouvements et de relations. Celles que nous créons définissent les modalités du vivant et la manière dont le corps (le notre ou celui des interprètes) doit interagir. Ce statut que nous conférons aux objets dans nos spectacles ou nos performances est très différent de celui d’une scénographie – discipline que nous pratiquons également pour d’autres artistes – dont l’existence éphémère est définie par le temps de la représentation et par ses conditions de monstration : de loin, souvent frontales, avec une lumière spécifique. Dans ce désir de convoquer au sein d’une même œuvre la sculpture et le corps, nous avons créé une dizaine de « sculptures à activer », qui sont plutôt destinées à l’espace d’exposition, que nous présentons soit « inertes » – dans des galeries ou des centres d’arts – soit « vivantes » – c’est-à-dire activées par des performeurs ou des danseurs. La plupart de ces œuvres traitent du couple et de son territoire et sont activées par nous même.

Au sein de ces multiples définitions, entre sculpture, scénographie, chorégraphie, mise en scène : où se trouve Ermitologie ?

Ermitologie est un spectacle : c’est un dispositif frontal, avec une durée déterminée, une dramaturgie, du son, de la lumière et un public assis sur un gradin. Sa particularité tient à son caractère très sculptural et au fait que les interprètes sont entièrement dissimulés, ainsi que nous le sommes toujours nous-même dans nos « sculptures à activer ». Chaque élément du dispositif a été réalisé comme si il était destiné à être présenté dans un espace d’exposition. Nous avons besoins d’aimer nos objets, de les comprendre aussi pour déterminer quelle sera leur mise en mouvement et les différents liens qui vont se tisser entre eux. Pour nous, qui aimons conférer un certain niveau de préciosité à nos œuvres, cela aboutit à une qualité de réalisation des objets qui est très inhabituelle pour une forme scénique. Il y a aussi une sorte d’inversion des valeurs : traditionnellement, les objets scéniques sont au service des interprètes et de la dramaturgie alors que dans nos œuvres, dans nos spectacles, c’est le corps et la dramaturgie qui sont travaillés par la sculpture.

Comment les sculptures vivantes d’Ermitologie sont-elles nées ?

Au commencement il y a eu la peinture érémitique de la Renaissance. Saint Jérôme y est souvent représenté à l’intérieur d’une grotte qui est à l’échelle de son corps, comme un gros objet, surmontée d’un paysage miniature. Un corps à l’intérieur d’une sculpture : c’était le début d’Ermitologie. L’idée d’un ermite en Homme qui marche est apparue, ainsi que la gageure d’en réaliser le costume. Les choses se sont ensuite construites dans un mélange de sensations, de matières et de références assez directes comme les textes issus de La Tentation de saint Antoine de Flaubert ou le monstre oiseau-lapin directement sorti du tableau éponyme de Max Ernst. Une boule du désert, petit cosmos végétal faisant référence à l’arte povera s’est imposée, tout comme la transformation de la reine de Sabba du roman de Flaubert en vénus paléolithique… Nous avons l’habitude d’arrêter très vite nos idées, afin de pouvoir consacrer un grand temps au travail de fabrication dans l’atelier. Nous avons réalisé une simulation 3D très précise du dispositif, puis patiemment, pendant plus d’un an, nous avons réalisé nous même tous les éléments présents dans l’image.

Quels sont les enjeux de cette “appropriation” de références issues de l’histoire de l’art ?

Avec Ermitologie, il s’agit davantage d’un principe de citations que d’appropriation des œuvres. Nous les transformons et les déformons joyeusement et, à travers ces métamorphoses, nous convoquons l’histoire de l’art et les grands artistes qui l’ont façonnée. Lorsque nous glissons un danseur à l’intérieur d’un Homme qui marche de Giacometti, nous ne nous approprions pas l’œuvre mais nous créons une sorte d’ersatz costumé qui, tout en perdant les qualités fondamentales de l’original, en réinvente de nouvelles pour la scène.

Comment est née cette scénographie dans laquelle s’activent ces sculptures ?

A l’instar de notre précédent spectacle Bataille nous avons tenu à réaliser un sol qui ait valeur de socle. C’est à dire une épaisseur et une masse. Pour Ermitologie ce socle prend la forme d’un dallage en marbre de 35m², issu d’un palais vénitien de la renaissance. De fait, tout ce qui est posé sur ce socle est en situation de présentation et le caractère sculptural des objets et des costumes s’en trouve renforcé dans son affirmation. C’est aussi en quittant tout lien avec l’architecture du théâtre qu’on peut indiquer au spectateur que tout se déroulera sur ce fragment d’espace. L’enjeu dramaturgique d’Ermitologie a été d’inventer des relations entre ces présences sculpturales. Des relations de formes, de corps, des relations de temps, de mouvement, d’espace, et de son bien-sûr. C’est un travail qui ne peut se faire qu’avec la complicité des interprètes et leur acceptation de disparaître à l’intérieur de nos objets-costumes.

Quelles relations s’installent alors entre les sculptures et les corps ? Comment cette relation nourrit-elle la dramaturgie d’Ermitologie ?

La sculpture a toujours eu affaire avec le corps. Le rapport historique au modèle, bien sûr, le rapport du corps du regardeur à l’œuvre – on pense, aux sculptures minimalistes de Donald Judd ou aux performances de Robert Morris – mais aussi dans l’atelier, le rapport du corps de l’artiste à son médium. Lorsque nous avons créé nos « sculptures à activer » nous avons décidé pendant leur activation de ne nous préoccuper seulement de cette relation entre le corps et la sculpture. Et pour rendre cette préoccupation la plus lisible possible nous avons éliminé toute dramaturgie. C’est à dire qu’il n’y ni début, ni milieu, ni fin dans ces performances et – théoriquement – nous ne demandons pas au visiteur une attention plus soutenue que celle qu’il accorde habituellement à une œuvre plastique. Entre la sculpture et le spectacle, où le spectateur est captif, assis et a payé sa place, c’est plus compliqué : il y a un problème de temps. Contrairement à une œuvre plastique, le spectacle n’est plus qu’un souvenir sitôt qu’il s’est achevé. Et comme il n’existe pas de spectacle sans spectateur, il devient alors nécessaire de se préoccuper du public – enfin si l’on veut que l’œuvre vive au delà de quelques représentations. C’est pour nous une différence fondamentale au cœur même du processus de création : l’éternité rêvée pour une œuvre plastique et l’immédiateté sans cesse renouvelée d’un spectacle dont l’enjeu est finalement cette relation instable et incertaine qui s’invente constamment entre l’oeuvre et le public à chaque représentation.

Ermitologie, conception, mise en scène, sculptures Yvan Clédat et Coco Petitpierre. Son Stéphane Vecchione. Lumière Yan Godat. Avec Sylvain Riéjou, Erwan Ha Kyoon Larcher, Coco Petitpierre. Photo © Yvan Clédat.

Clédat & Petitpierre, exposition du 1er au 21 décembre 2018 au Centre d’Art Centre d’art Micro Onde
Du 6 au 8 décembre 2018, Ermitologie + Les songes d’Antoine, L’Onde à Velizy-Villacoublay
Du 19 au 22 décembre 2018, Ermitologie, La Villette à Paris
Le 26 mars 2019, Ermitologie, ICI / CCN à Montpellier
Du 3 au 5 avril 2019, Ermitologie + Les songes d’Antoine, L’odyssée à Périgueux


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