Héla Fattoumi & Éric Lamoureux « La danse est un art de résistance au système »

Propos recueillis par . Publié le 03/08/2018



Les Centres Chorégraphiques Nationaux (CCN) sont des institutions culturelles françaises créées à partir du début des années 1980 dédiées à la danse dont la particularité principale est d’être dirigées par des chorégraphes. Aujourd’hui, dix-neuf CCN sont répartis sur le territoire et l’identité de chaque établissement est le reflet de la personnalité et des projets artistiques de son ou ses directeurs. En cette période estivale, nous avons fait le choix de mettre en lumière plusieurs de ces lieux à travers la voix de leurs directeurs.trices. Plusieurs d’entre eux.elles se sont prêté.e.s au jeu des questions réponses. Ici, les chorégraphes Héla Fattoumi et Éric Lamoureux, co-directeurs du CCN de Franche-Comté à Belfort depuis mars 2015.

Qu’est-ce qui vous a motivés à prendre la direction du CCN de Franche-Comté ?

La motivation réside principalement dans notre engagement pour l’art chorégraphique et la volonté d’œuvrer à son rayonnement. Le CCN permet de renforcer l’inscription de cet art sur un territoire en ayant les moyens d’aller à la rencontre des habitants. La notion d’engagement convoque d’emblée les notions de mission et de responsabilité. Se donner la mission d’œuvrer pour l’art via un certain nombre de visées qui se concrétisent en dispositifs, en actions toujours reliées à la création. La motivation se ressource également à la vitalité du projet que l’on voit se déployer grâce notamment à l’ensemble des artistes, des collaborateurs, des partenariats qui alimentent ce que nous considérons comme un foyer ardent. Un foyer accueillant et en partage avec les équipes en résidence, disposant d’un outil – l’espace Odile Duboc – offrant les meilleures conditions de recherche et de fabrication des œuvres.

Quels sont les plus grands défis lorsqu’on dirige un CCN ?

Cela ne s’appréhende pas en terme de défis mais en terme de capacité à créer les conditions pour rendre possible la réalisation d’un projet. Cela réside avant tout dans les liens que l’on active avec les partenaires qu’ils soient artistiques, institutionnels ou de la société civile pour s’inscrire dans une dynamique de développement en partage. Un projet est avant tout une organicité qui se doit d’être poreuse aux extériorités qui l’enrichissent. C’est un état d’esprit d’ouverture que nous choyons et qui se traduit dans toutes les actions que nous menons. Il faut nécessairement être entouré d’une équipe qui comprend le projet, ses enjeux et qui a à cœur de contribuer à son développement. Il faut donc être à l’écoute et privilégier ce qui relie plutôt que ce qui sépare, tout en préservant une ligne d’exigence qui préside à l’action.

Quelles sont les particularités de votre CCN ?

Nous avons eu l’honneur de diriger un premier CCN sur le territoire Bas Normand pendant onze ans. Nous y avons développé le projet « l’ici et l’ailleurs » et créé le festival international « Danses d’ailleurs ». À Belfort le projet est tout autre, il se déploie sous l’appellation VIADANSE. Cela se traduit par des Visées pour l’Intensité Artistique convoquant les notions de flux à canaliser et à articuler à partir d’un axe majeur de circulation de Strasbourg à Chalon-sur-Saône via Belfort, en passant par Besançon. Un axe voué à s’étendre jusqu’au Grand Est, au-delà des frontières ; structurant un réseau à la double dimension, matérielle et immatérielle.

Sur le plan artistique, quelles dynamiques voulez-vous donner à votre CCN ?

La dynamique artistique à VIADANSE s’appuie sur le lien avec les musiques actuelles dans un contexte où elles trouvent une résonnance particulière grâce à des lieux et festivals importants comme les Eurockéennes, le FIMU. Nous avons ainsi pu rencontrer le public du territoire en diffusant sur l’ensemble des scènes nos derniers spectacles. Nous attachons également beaucoup d’importance aux créations participatives trans-générationnelles où il est question du vivre ensemble en faisant l’expérience d’un processus de création. Nous proposons également des formes hors-théâtres, pour des espaces patrimoniaux ou muséaux. Dès notre arrivée, nous avons activé un réseau informel (VIARÉZO) pour fédérer des partenaires et favoriser une nouvelle cohérence des moyens de production des œuvres. Cela s’actualise chaque saison par le renforcement de moyens pour certaines équipes accueillies à VIADANSE. Nous entamons également une collaboration avec la nouvelle direction du Granit pour accueillir certains spectacles programmés durant la saison.

À vos yeux, depuis leur création au début des années 80, comment ont évolué les CCN ?

Les CCN n’ont cessé d’évoluer depuis leurs créations. Cette évolution est en premier lieu due aux projets portés par les différents directeurs qui se sont succédés et qui rebattent les cartes pour insuffler de nouvelles dynamiques ; la danse a également été exemplaire dans le renouvellement des directions depuis maintenant une quinzaine d’années, c’est à dire dans sa capacité à interroger sa propre structuration. Mais cette évolution est également résultante d’une stratification des missions qui n’ont cessé de croître en lien avec les enjeux et les nécessités pour la vitalité de la danse. Aujourd’hui les CCN sont des espaces précieux dédiés au temps de recherche, de fabrique, de partage, ils sont devenus également des coproducteurs déterminants pour le champ chorégraphique, des lieux où s’inventent de nombreux dispositifs innovant pour aller à la rencontre du public et favoriser l’accès à l’art toutes générations confondues. L’art appartient aussi à ceux qui n’y ont pas accès, encore.

Quels enjeux de la danse voulez-vous défendre aujourd’hui ?

Il nous tient à cœur de demeurer à l’écoute des jeunes générations de créateurs tout en considérant les plus confirmés, dont nous sommes, dans un espace qui devient de plus en plus étroit et concurrentiel du fait d’un double mouvement : d’une part la vitalité de l’art chorégraphique qui se concrétise par un très grand nombre de projets et d’autre part la stagnation des moyens dédiés à la création. Cet effet de ciseau est très préoccupant et demande de redoubler d’énergie pour inventer les conditions de réalisation des productions. Nous avons eu la chance d’inscrire notre parcours sur le long terme et nous savons combien la notion de trajet est précieuse. La danse est un art du temps long dans un  monde où le temps se compresse. La danse est un art de résistance au système, en offrant un espace poétique qui tente de déjouer l’imprégnation des esprits par la propagande ultra libérale. La danse est un art du partage et de la diversité, elle est expression des humanités en marche vers un monde créolisé, autant de valeurs que nous continuons à promouvoir…

Photo © DR.


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/ccn-fattoumi-lamoureux/