Angélica Liddell « Soulever la merde du monde m’a permis de pouvoir y reconnaître la beauté »

Propos recueillis par . Publié le 21/08/2018



Pause estivale pour certains, tournée des festivals pour d’autres, l’été est souvent l’occasion de prendre du recul, de faire le bilan de la saison passée, mais également d’organiser celle à venir. Ce temps de latence, nous avons décidé de le mettre à profit en donnant la parole à des artistes. Après avoir publié l’été dernier une première série d’entretiens-portraits, nous renouvelons ce rendez-vous estival avec de nouveaux artistes qui se sont prêtés au jeu des questions réponses. Ici, Angélica Liddell.

Metteuse en scène espagnole iconoclaste, Angélica Liddell écume depuis une dizaine d’années les scènes d’Europe et du monde. Son travail jongle avec les notions de sacré, de mythe, et de sacrifice dans un engagement physique et moral sans limites, à l’image des mythiques La Casa de la fuerza en 2010 et ¿Qué haré yo con esta espada? en 2016 qui avait chacun secoué le Cloître des Carmes d’Avignon. Dans sa nouvelle création The Scarlett Letter, qui sera présentée en décembre prochain au Centre Dramatique National d’Orléans, elle s’attaque cette fois à l’un des récits fondateurs de la littérature américaine, La Lettre écarlate de Nathaniel Hawthorne, promettant un nouveau pamphlet brûlant contre le puritanisme et l’obscurantisme.

Quels sont vos premiers souvenirs de théâtre ?

J’ai commencé à faire et à écrire du théâtre sans avoir rien vu, sans avoir aucun souvenir de théâtre. Lorsque j’ai écrit mes premières pièces à quatorze ans, je ne connaissais que le cinéma. Je n’ai pas eu besoin du théâtre pour me dédier au théâtre. C’est simplement une discipline qui m’a suivie tout au long de ma carrière, parfaite pour fuir l’angoisse. Un de mes souvenirs fondateurs, c’est la poésie, non pas la poésie faite de vers, mais le paradoxe rassurant de la poésie, celle qui soigne en même qu’elle blesse. Si je remonte à mes premiers souvenirs scéniques, il y a bien sûr le moment où j’ai commencé à étudier à l’École Supérieure d’Art Dramatique de Madrid, mais je me souviens surtout de l’ennui, du formatage, de la couleur grise des âmes, de l’absence totale de beauté, de la stupidité et d’un grand vide intellectuel et humain. Je me suis toujours sentie étrangère au monde du théâtre. Cet ennui a duré jusqu’à ce que je découvre Kantor à Madrid. C’était une véritable illumination et il est resté avec moi toute ma vie. Il m’a donné la motivation nécessaire pour suivre un chemin un peu alternatif.

Qu’est-ce qui a déclenché votre envie de devenir metteure en scène ?

Je pourrais dire que ce désir vient principalement de Kantor, mais ce ne serait pas vrai. Tarkovski, Pasolini, Fassbinder, Kubrick, Sergio Leone, ou Bergman m’ont tellement plus influencée, de même que la renaissance italienne ou le baroque espagnol, Klaus Kinski et Herzog. Mais ce sont seulement des influences. Ce qui m’a permis de suivre ce “parcours artistique”, c’était la douleur infinie que je ressentais, que je me devais de transformer. Cette douleur, c’était un ressort, mais aussi un désir. Il y a un monstre qui pousse à l’intérieur de moi : mon incapacité à comprendre la vie, à en être responsable, à la supporter, mon incapacité à être heureuse. Une symbiose entre un disfonctionnement de ma personnalité et une volonté esthétique brutale. Aussi, mon habilité à soulever la merde du monde m’a permis de pouvoir y reconnaître la beauté. J’ai toujours férocement recherché la beauté. Mes moyens d’expression se sont vite transformé en férocité. Ce qui nous donne l’impulsion de vie, ce sont toujours les monstres, ces créatures qui apparaissent à travers nous quand nous libérons soudains notre expression après avoir été contraint depuis longtemps. Et dans mon cas, il y avait aussi la solitude. Nous les solitaires, nous cherchons toujours à être aimés par des inconnus.

En tant metteure en scène, quelle(s) théâtre(s) voulez-vous défendre ?

Un théâtre qui parle de tout ce qu’il nous est impossible de comprendre, l’amour, Dieu, la mort. La transcendance. Je l’ai bien compris quand j’ai vu mon père mourir. C’était transcendantal.

En tant que spectatrice, qu’attendez-vous du théâtre ?

Je cherche à ressentir tout type de tremblement. Je suis à la recherche d’un peu de beauté, qui puisse suspendre la pensée. J’aime les oeuvres dans lesquelles je peux apercevoir l’âme de l’artiste, au travers d’un voile, et en tomber amoureuse. Il existe des oeuvres vides, creuses, sans aucune âme, chargées d’objectifs professionnels, mais elles ne m’intéressent pas. Je veux pouvoir lire le frémissement spirituel de la personne qui se cache derrière son oeuvre, son souffle mortel, je veux discerner un je à travers le voile, je veux pouvoir me dire “il est là !” je veux pouvoir déchiffrer ce mystère comme une énigme au milieu de la peste, comme si son élucidation pouvait sauver le monde. Je veux rencontrer l’âme qui se cache derrière l’oeuvre comme on reconnaît le peintre derrière un tableau de Bacon, de Goya ou de Rothko. Je veux ressentir cette individualité forte, puissante, pour qu’elle me permettre d’entrer en contact avec l’incompréhensible, comme un voyant, un médium. Je veux aimer. Je veux craindre. En tant que spectatrice, je veux faire l’expérience d’une transe qui m’empêcherait de réfléchir. De l’émotion pure. Je veux être une aveugle qui regarde à travers une fine lucarne de tulle.

À vos yeux, quels sont les enjeux du théâtre aujourd’hui ?

Qu’il s’engage partout où il le puisse.

À vos yeux, quel rôle doit avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

Aucun. Le théâtre meurt justement quand l’artiste cherche à accomplir une mission, un rôle, une responsabilité sociale, historique, politique. La valeur de l’art, c’est son inutilité et c’est aussi sa force, sa liberté. La politique est un asservissement et la pensée une liberté. L’artiste n’a aucun devoir envers la société, tout ce qu’un artiste doit faire, c’est tout oser, tout. Il doit simplement faire preuve d’audace. S’il a une obligation, c’est celle dont Tarkovski parlait “la beauté est une obligation, et nous sommes ses serviteurs”. Il a aussi dit “ Faire du cinéma et prier, c’est la même chose”. Cette religion sans aucun dogme, sans Église, cette audace indéchiffrable est soumise à d’autres règles que celles de la raison. Elle déborde de la société, elle mène l’artiste jusqu’à un laboratoire de dissection, jusqu’aux nerfs, aux glandes, aux tendons, où se tend le dilemme entre l’esprit et la matière. L’artiste doit nous traîner jusqu’aux fantasmes, comme s’il éclairait soudain l’intérieur d’une grotte rupestre, comme s’il nous faisait naviguer sur une eau sombre. Un artiste qui signe un contrat avec la société peut seulement émouvoir au sein des étroites limites du correct, de la banalité. La société, ses doléances et son opinion dominante appauvrissent l’art. La poésie est antisociale.

Comment voyez-vous la place du théâtre dans l’avenir ?

J’aimerai que cette aire de puritanisme progressiste se termine. Le théâtre se situe au niveau de représentation qui est le plus soumis aux prohibitions du tabou. La scène est un endroit où le tabou s’amplifie car c’est un art vivant, une messe tragique. Cette amplification du tabou dans la représentation scénique doit traiter avec les deux faits corporels contre lesquels s’appliquent en priorité les interdictions : le sexe et la mort. Aujourd’hui, le théâtre est si conservateur que la scène s’est transformée en échafaud, a confondu l’expression avec la politique et la loi. Mais le théâtre doit récupérer la transgression et devenir un espace de sacrifice dramatique. La politique et la loi respectent le tabou, mais la poésie le transgresse, et cette transgression peut se faire grâce à l’hyper-morale dont parle Bataille. La loi de l’Etat, la loi civile est différente de la loi de la poésie.

Photo © DR


Partagez cette page


http://www.maculture.fr/entretiens/angelica-liddell/