Yuval Pick « Il est indispensable de revendiquer à nouveau notre place dans les théâtres »

Propos recueillis par . Publié le 17/07/2020



La musique a toujours occupé une place essentielle dans le travail de Yuval Pick. Pour sa nouvelle création Vocabulary of Need, le chorégraphe se confronte à une oeuvre majeure de l’histoire de la musique : la Partita en ré mineur BWV 1004 de Jean-Sébastien Bach. Il partage ici le processus de création de cette nouvelle pièce et tente de définir son rapport avec la musique en tant que danseur et chorégraphe. Cet entretien est aussi l’occasion de prendre des nouvelles du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape qu’il dirige depuis 2011 et de comprendre comment le CCNR a vécu la crise sanitaire liée au Covid-19.

La musique a toujours été un outil important dans votre recherche chorégraphique. Comment ce médium s’articule-t-il à votre propre écriture du mouvement ?

La musique est le déclencheur d’une sensation archaïque, originelle, transcendée par la danse. Je me souviens que je sortais dans les clubs pour danser et sentir la musique me remplir totalement. Plus tard, en tant qu’interprète, j’aimais aussi danser sans musique, simplement autour d’une sensation, d’une image et créer une musique avec le mouvement, créer des rythmes, etc. Tout ce que j’ai traversé en tant que danseur, je l’approfondis aujourd’hui en tant que chorégraphe dans mes recherches et mes créations. Dans mon travail chorégraphique, j’utilise la musique comme une matière première, je matérialise des images par le mouvement, par un état du corps très concentré sur ce qu’il fait, tout en mêlant une forme de total abandon qui lui permet de pénétrer et de toucher un nouveau royaume. Ce processus peut se faire à partir d’une musique mais aussi en silence, pour trouver une autre perception d’être en mouvement, dans un espace donné, pour trouver ou identifier un déclencheur intérieur. Plus concrètement, sans la musique, je cherche à découvrir comment le corps crée une musique, un rythme, comment il juxtapose des mélodies, des rythmes différents, dans différentes parties du corps et entre elles. Et ensuite, voir comment la danse rencontre la musique à nouveau. Quelle liberté la musique apporte à la danse et vice versa, vivants entremêlés et en même temps l’une à côté de l’autre dans le même espace, cette relation crée indéniablement de l’épaisseur à cet endroit.

Après PlayBach en 2010, vous retrouvez aujourd’hui dans Vocabulary of Need la musique de Jean-Sébastien Bach. En quoi son écriture musicale retient-elle votre intérêt ?

La musique de Jean-Sébastien Bach entremêle, pour moi, deux trajectoires profondes : la verticalité, la musique qui vient du haut, la spiritualité et l’horizontalité, la musique qui voyage comme un train ou une ligne de vie. En 2010 avec PlayBach, j’ai décidé de construire une playlist des tubes de Bach. L’intention de la création de PlayBach était de créer un air de jeu autour de la notion du poids de l’autre. Comment j’accompagne l’autre ? Comment l’autre peut être à la fois un poids et à la fois un enrichissement ? Avec Vocubulary of need j’ai voulu révéler ces deux trajectoires, le vertical et l’horizontal, à travers un espace créé par les corps des danseurs et par le vocabulaire du mouvement.

Pouvez-vous revenir sur la genèse de Vocabulary of Need ?

Dans Vocabulary of Need, je travaille sur la Partita en Ré mineur qui entremêle cet axe vertical et horizontal. La « quête chorégraphique » pour ce projet en particulier a été de rendre visible le geste musical lié à cet axe vertical, la connexion à quelque chose de plus grand, et en même temps plus intime et l’axe horizontal, le lien entre les gens, la ligne de vie, la ligne sociale. Nous avons besoin aujourd’hui d’être connectés à quelque chose de plus grand, de sentir que nous faisons partie d’un tout, la nature, l’univers… J’ai aussi envie de susciter chez le public le désir de sentir tout ça dans le mouvement, la danse, par les danseurs qui errent, qui émergent, qui disparaissent, comme une part éphémère de notre existence, si lointaine et si tangible. La danse que je propose alimente ce besoin d’être connecté à ce qui est plus grand et évoque l’humilité face à la nature et à la vie.

Quelles méthodes de travail avez-vous développées spécifiquement pour Vocabulary of Need ? Quels ont été les différents axes de recherches poursuivis lors du processus de création ? 

Etant donné que la Partita dure 20 minutes, il était évident pour moi qu’il fallait créer un univers autour. Accompagné de Max Bruckert (Musicien et réalisateur en informatique musicale, ndlr.) nous avons déroulé le fil de cette Partita et nous avons étudié la construction de trois parties – la Gigue, la Sarabande, la Chaconne – pour comprendre leur place dans l’œuvre. Pour chacune de ces parties, Max a trouvé d’autres manières de l’interpréter. Finalement, chacune de ces trois parties est jouée dans deux versions différentes dans la pièce. Pour ce qui est de la chorégraphie, la Partita en Ré mineur est interprétée par un seul instrument, je voulais donc confronter cet unique instrument à la création d’un corps orchestral. Cette tension entre un instrument et un groupe de danseurs a permis de matérialiser l’espace entre l’individu et le collectif. J’ai créé et partagé la matière chorégraphique aux danseurs qui l’ont ensuite matérialisé sur la Partita. Nous avons essayé d’extraire le rythme et la dynamique du développement de la musique : des boucles répétitives qui évoluent et un axe qui avance en spirale dans l’espace. Ces images ont été le point de départ pour construire un langage commun pour cette pièce. La notion de verticalité et d’horizontalité a participé à la création du vocabulaire que partagent les danseurs: le travail sur les bras, la relation entre le haut et le bas du corps, comment ils et elles se déplacent avec ce vocabulaire, etc.

Pouvez-vous revenir sur ce titre énigmatique : Vocabulary of Need ?

La notion du vocabulaire me semblait très importante, je sentais le besoin d’agir sur cette musique éternelle qui était là avant moi et qui sera là après nous. Le vocabulaire du mouvement a été créé pour toucher à l’essence universelle, spirituelle et humaine de cette œuvre, mais aussi d’une certaine manière pour faire le constat de notre existence éphémère : nous ne pouvons que traverser le temps. Apprendre à donner et recevoir est pour moi essentiel, la notion du besoin réside dans un manque que je ressens dans le monde. Je crois que l’acte de création est une réponse à un certain « manque » et dans Vocabulary of Need je souhaitais rendre visible, par un langage du mouvement, ce besoin de me connecter à quelque chose de plus grand, aux autres, et de créer du lien.

Vous êtes à la direction du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape depuis 2011. Comment le CCNR a-t-il vécu la crise sanitaire du Covid-19 ? Quelles ont été les conséquences de sa fermeture ?

Pendant le confinement, l’équipe administrative a continué de travailler en télétravail et les danseurs étaient en chômage partiel. Nous avons fait le maximum pour reporter tous les projets prévus (tournées, actions de médiation, workshop et résidences). La fermeture de ce lieu « ressource » pour la pratique et la création a été vécue de façon brutale. Nous avons décidé avec les danseurs de partager des classes de ma méthode Practice via les réseaux sociaux. Nous l’avons mis en place de façon régulière pour les danseurs professionnels, et également pour les danseurs amateurs. Ce confinement a également donné lieu à des formes de collaborations inédites : le CNDC d’Angers et le CNSMD de Paris nous ont contacté pour donner des cours et faire un partage autour de mon répertoire par les danseurs et moi-même via Zoom. Par ailleurs, nous avons essayé de garder un lien actif avec la ville de Rillieux-la-Pape via leurs activités digitales. Enfin, cette « pause » nous a aussi permis de prendre de la hauteur sur notre travail et d’aborder quelques questions essentielles autour de la visibilité de nos projets et comment mieux les défendre. Ces réflexions ont été très rafraichissantes et inspirantes pendant cette période.

Comment avez-vous organisé la sortie de crise au CCN et la reprise de la saison à la rentrée ?

Pour défendre la place de la danse face à cette crise nous imaginons le studio du CCNR comme un lieu « ressource », une « source d’eau » à partager avec les autres artistes de la métropole qui ont besoin de continuer leur pratique et de poursuivre leur création. Nous avons décidé avec l’équipe de ne pas fermer cet été et d’organiser les vacances en alternance, afin d’accueillir un maximum de compagnies en résidence au studio. La ville nous a aussi permis d’utiliser le terrain de basket et de foot à côté du studio de la Velette, afin de pouvoir donner Practice en plein air, ouverts et gratuits à tous les danseurs professionnels de la région (Practice estune « méthode » développée par Yuval Pick qui est devenue la pratique quotidienne des danseurs de sa compagnie, ndlr.). Nous avons accueilli une trentaine de danseurs par jour et senti beaucoup d’enthousiasme. En sortant du confinement, nous avons également décidé de proposer les cours de danse amateurs Sentir la Fibre en visioconférence (Zoom) puis dans les lieux publics avec un public restreint. Sauterelle, l’atelier de danse pour enfants a continué, avec notre danseuse intervenante, Violeta Todo Gonzalez, qui envoie chaque mercredi des exercices chorégraphiques aux enfants. Nous travaillons en collaboration avec la Maison de la Danse, le CND Lyon, le CNSMD de Lyon et Les Subs sur des projets pour maintenir la dynamique de la danse dans la Métropole. Nous avons également profité de ce temps pour monter des ateliers de recherche et nourrir les futures créations de la compagnie. 

Le confinement a automatiquement mis en stand by vos projets en cours, vos répétitions et vos tournées. Comment avez-vous rebondi après ces annulations ?

En effet, beaucoup de nos dates ont été reportées. Les tournées internationales annulées seront reprogrammées en 2021. Nous réfléchissons différemment sur la diffusion des spectacles et la mobilité des artistes dans un réseau métropolitain, régional et transfrontalier. Je ressens aussi la nécessité de créer des formes qui prennent en compte les nouveaux dispositifs de présentation qui vont sans doute perdurer au-delà de la prochaine saison. Avec les danseurs de la compagnie nous avons senti la nécessité de partager la danse avec le public en inventant des nouveaux cadres. « PAZAZ – ici ça danse ! » sont des spectacles de danse créés pour amener la présence du corps et du mouvement dans l’espace public. Puis je travaille actuellement sur un solo de Madoka Kobayashi avec l’artiste plasticienne Cécile Bart sur un projet d’installation-performance qui sera présenté à la fois sur la scène, mais aussi dans des musées, des galeries et centres d’art. Cette création va me permettre de créer des relations avec un public nouveau. Je participe aussi au projet 30 solos pour 30 danseurs pour le Ballet de l’Opéra de Lyon. J’ai travaillé avec le danseur Marco Merenda autour de sa relation ou manque de relation avec son pays d’origine l’Italie et sa tradition. La première est prévue mi septembre à l’Opéra de Lyon. J’espère aussi pouvoir travailler bientôt sur de nouveaux projets avec ma compagnie autour d’un grand groupe de danseurs. Cela me tient à cœur artistiquement et politiquement.

Cette crise sanitaire a-t-elle provoqué de nouvelles réflexions, amené à reconsidérer votre pratique de la danse ?

Cette période de confinement nous pousse à chercher notre essence, notre place dans la société en relation avec l’environnement qui nous entoure. Je pense qu’il serait important de réfléchir à de nouvelles manières de pratiquer et de présenter la danse. Notre place en tant qu’artiste-citoyen est important à revendiquer plus que jamais. Cette crise a amené un arrêt brutal dans la relation à l’autre et la danse a cette capacité d’injecter une vitalité dans les liens entre les personnes. Il est indispensable de revendiquer notre place dans les théâtres, lieux de rassemblement publics. Mais nous devons aussi réfléchir à la transposer dans d’autres espaces comme les lieux publics. « Danser ensemble » est très important, c’est un art qui reste collectif.

Vocabulary of Need, Chorégraphie Yuval Pick. Assistante chorégraphique Sharon Eskenazi. Regard complice Michel Raskine. Avec Julie Charbonnier, Noémie De Almeida Ferreira, Thibault Desaules, Guillaume Forestier, Andrés Garcia Martinez, Fanny Gombert, Madoka Kobayashi, Mark Christoph Klee. Création sonore Max Bruckert. Lumières Sébastien Lefèvre. Scénographie Bénédicte Jolys. Costumes Paul Andriamanana. Photo Sébastien Erôme.

Vocabulary of Need est programmé le 1er décembre 2020 à l’Espace 1789 à Saint-Ouen puis les 28 et 29 mai 2021 au TNP Villeurbanne dans le cadre de la Biennale de la Danse de Lyon.


Partagez cette page


https://www.maculture.fr/entretiens/yuval-pick-vocabulary/