Bára Sigfúsdóttir & Eivind Lønning, Tide

Propos recueillis par . Publié le 15/09/2021



Avec leur première collaboration Tide, la chorégraphe Bára Sigfúsdóttir et le trompettiste Eivind Lønning partagent le plateau et combinent leurs pratiques respectives dans un exercice d’improvisation réinvesti à chaque représentation. Inspiré des variations de la hauteur du niveau des mers et des océans dues à l’attraction de la lune et du soleil, le duo imagine un espace commun d’écoute où la danse et la musique s’influencent et se répondent. Dans cet entretien, Bára Sigfúsdóttir et Eivind Lønning partagent les rouages de leur recherche artistique et reviennent sur le processus de création de leur duo Tide.

Pouvez-vous revenir sur votre rencontre et votre désir partagé de travailler ensemble ?

Eivind Lønning : Nous nous sommes rencontrés pour la première fois en 2013 à Uzès dans le sud de la France lors d’un mariage d’amis communs. Nous y avons d’ailleurs chacun présenté une petite performance. Puis nous nous sommes revu en 2015 à Oslo où j’habite, encore par l’intermédiaire de nos amis, lorsque Bára présentait un spectacle dans le cadre d’un festival de danse. Elle m’a invité à une répétition d’une performance sur laquelle elle travaillait à l’époque, The Lover, qui explore la relation entre les humains et la nature. Je me souviens très bien de la manière dont Bára explorait le mouvement pour cette pièce, qui était différente de ce que j’avais pu voir chez d’autres chorégraphes. Plus tard, j’ai eu l’occasion de voir cette pièce sur scène et j’en garde encore un souvenir intense. Nous avons ensuite partagé l’idée éventuelle d’une collaboration et j’ai été heureux d’apprendre que Bára gardait elle aussi un souvenir vif d’un de mes concerts quelques années plus tôt. Nous nous sommes d’abord rencontrés lors d’une courte résidence de recherche pendant laquelle nous avons partagé nos envies et nos compétences en matière d’improvisation. Plutôt que de fixer une intention sur papier avant de commencer à travailler ensemble, nous avions à ce moment là envie de nous rencontrer physiquement à travers nos disciplines respectives.

Bára, comment la musique d’Eivind a-t-elle retenu votre attention ?

Bára Sigfúsdóttir : La première fois que j’ai entendu Eivind jouer, j’ai été époustouflée ! Je n’avais jamais entendu quelqu’un jouer de la trompette d’une manière aussi incroyablement sensible, créative et inhabituelle. Je me souviens avoir eu la chair de poule. Il y a tellement de couleurs et de textures dans le son d’Eivind. Sa musique nous fait vraiment voyager. J’ai su dès ce moment que j’aimerais collaborer avec lui un jour, si possible. Il y avait manifestement un grand potentiel à mêler le mouvement à la musique d’Eivind car il a un intérêt général pour l’exploration du son, et pas seulement pour les mélodies. Son attitude ludique vis-à-vis de la recherche a suscité mon intérêt pour une éventuelle collaboration. Lorsque nous nous sommes retrouvés quelques années plus tard, j’ai été heureuse de constater qu’il avait eu les mêmes pensées en découvrant mon travail. Étant donné que nous nous intéressons tous deux à l’improvisation et que nous l’avons pratiquée dans le cadre de nos propres activités artistiques, il était logique de commencer à collaborer dans le cadre de cette pratique commune.

Eivind, quels potentiels musicaux offre ce genre de collaboration expérimentale ?

Eivind Lønning : À chaque fois que nous jouons cette pièce, on rebat les cartes en expérimentant de nouveaux paramètres. C’est extrêmement passionnant comme processus. Travailler dans un contexte d’improvisation avec un·e danseur·se n’a rien de comparable avec travailler en improvisation avec un·e autre musicien·ne. J’ai appris (et j’apprends encore) tellement de choses grâce à ce projet. Lorsque nous avons présenté pour la première fois Tide en 2016, c’était la première fois que j’étais sur scène dans un spectacle de danse. C’était une nouvelle expérience, différente d’une salle de concert, je me suis senti très visible et exposé d’une manière différente. Je n’avais pas l’habitude de me préoccuper ou même de penser au fait que les gens me voient lorsque je joue. En tant que musicien, j’ai toujours travaillé principalement avec mes oreilles. Ici, je dois mettre en pratique d’autres sens, prendre en compte une multitude de nouveaux paramètres qui sont acquis pour un·e danseur·se. Cette expérience avec Bára m’a donné de nouveaux outils que je réutilise aujourd’hui dans mes autres projets.

Pourriez-vous retracer la genèse de Tide ?

Bára Sigfúsdóttir & Eivind Lønning : Nous avons le sentiment que la vie de la plupart des gens au XXIe siècle est très chargée, intense et stressante. En tant qu’êtres humains, nous partageons une grande capacité de sensibilité et de sagacité mais nous ne sommes pas toujours capables de l’intégrer dans notre vie quotidienne. Nous avons l’impression d’avoir perdu une forme de sensibilité afin de pouvoir survivre à cette tension permanente. Avec Tide, on souhaitait réactiver cette sensibilité.

De quelle manière avez-vous accordé vos pratiques réciproques ?

Bára Sigfúsdóttir & Eivind Lønning : Nous avons créé Tide sur une période de deux mois, en travaillant dans différentes résidences entre la Belgique, l’Islande et la Norvège. Il était important pour nous, dans le cadre de ce processus, d’abandonner nos attentes quant à ce que l’œuvre pourrait ou devrait être, mais de créer un dispositif où de nos médiums respectifs puissent s’associer et de se définir au cours du processus créatif. La confiance mutuelle est la partie la plus importante de notre communication. Nous avons beaucoup appris l’un de l’autre. Et chaque fois que nous montons sur scène ensemble, c’est une nouvelle occasion d’expérimenter et d’apprendre. Nous explorons continuellement l’équilibre entre prendre et donner de l’espace à l’autre, à l’image de son titre (tide signifie marée en français, ndlr) qui fait référence à la variation de la hauteur du niveau des mers et des océans dues à l’attraction de la lune et du soleil. Ce duo existe comme un espace commun d’écoute. Il est toujours excitant pour nous de monter sur scène, car on entre dans l’inconnu. C’est la beauté de ce travail : chaque expérience est unique et partagée uniquement avec le public spécifique de chaque représentation.

Eivind, pouvez-vous revenir sur le « processus musical » de Tide

Eivind Lønning : Afin de trouver un équilibre entre le son et le mouvement, nous nous sommes mis d’accord dès le début que « Less is more ». Dans un premier temps,  j’ai dû apprendre à « écouter à travers mes yeux » et à solliciter mon sens visuel de la même manière que j’ai l’habitude de travailler par l’écoute. Si le mouvement et le matériel sonore sont effectivement improvisés, nous avons quand même élaboré une structure afin de soutenir notre liberté d’improvisation. Elle ne nous contraint en aucune façon, mais permet plutôt à la liberté et à la fraîcheur d’exister avec plus de confiance. Nous avons aussi la possibilité, si notre intuition nous y pousse, de sortir de cette structure à tout moment au cours de la représentation. J’apprécie que Tide soit un processus variable plutôt qu’une performance figée que l’on répète chaque soir. Cette particularité me permet de chercher continuellement son univers sonore à chaque représentation, tout comme je l’ai fait au début de notre processus de travail. 

Bára, pouvez-vous revenir sur le « processus chorégraphique » de Tide ?

Bára Sigfúsdóttir : Il était important de donner de l’espace pour que la connexion « arrive » au lieu de la chercher. J’ai généralement le sentiment que les moments les plus touchants dans un spectacle se produisent de manière totalement spontanée et ne peuvent être planifiés – ni pour les interprètes ni pour le public. Même après des années d’expérience, il y a toujours une certaine vulnérabilité à être sur scène. J’ai le sentiment que c’est à travers cette vulnérabilité que se crée une véritable connexion. Lorsque je travaille avec l’improvisation, il est important de faire pleinement confiance à la connaissance de mon corps. D’accepter qu’il est plein d’informations, de références et de communications. Tous les corps le sont. Il m’a semblé important de tenir compte de cette incertitude dans le processus de création de Tide, ainsi qu’à chaque fois que nous jouons le spectacle en public. Il est important de travailler avec la spontanéité et de laisser la performance m’emporter avec elle plutôt que l’inverse. Il s’agit d’un équilibre entre le contrôle et l’irrépressible.

Tide, chorégraphie et danse Bára Sigfúsdóttir. Composition musicale et interprétation Eivind Lønning. Photo © Nanna Dís

Tide est présenté le 15 septembre au Centre Chorégraphique National de Caen en Normandie.


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