Bryana Fritz & Thibault Lac, Knight-night

Propos recueillis par . Publié le 28/02/2022



La première est férue de littérature médiévale et d’hagiographie, le second est fan du Don Quichotte de Cervantès. Réunis par une approche queer et féministe de l’art, les danseurs et chorégraphes Bryana Fritz et Thibault Lac créent Knight-night, duo autour de la figure thématique de Don Quichotte. À travers une mise en scène hybride, où se mêlent poésie, danse et chant, ils explorent l’ambiguïté de la figure de ce chevalier errant et de sa relation avec son compagnon d’aventures Sancho. Dans cet entretien, Bryana Fritz et Thibault Lac reviennent sur leur processus de création, sur leurs relations aux différentes versions de Don Quichotte et la manière dont elles les questionnent en tant que performeur.se.

​​Pouvez-vous revenir sur la genèse de ce projet, dont la figure centrale est Don Quichotte ?

Bryana Fritz : La première version remonte à 2018, Thibault m’avait invité à être regard extérieur sur un projet qu’il entamait à Varsovie sur l’invitation de KEM, collectif artistique queer polonais. Ce projet parlait de la mort de Don Quichotte dans le roman de Cervantès. J’ai introduit la version de l’autrice américaine Kathy Acker, qui propose une autre narration de ce texte, pleine de plagiat, parodie, pastiche et défi. Le titre Knight-night, fait référence à son personnage, que l’on peut traduire en français par « Chevalier.e – Nuit ». Don Quichotte n’est plus un homme rendu fou par la lecture des romans de chevalerie, mais une femme devenue folle à la suite d’un avortement. Alors que Don Quichotte s’en va dans une quête pour combattre le mal, l’héroïne d’Acker part en quête de l’amour. A partir de ces deux textes nous avons commencé à tirer ce fil de Don Quichotte comme une figure plurielle.

Thibault Lac : Au début de ce projet il y avait aussi la chanson La mort de Don Quichotte de Jacque Ibert, que Don Quichotte chante à Sancho quand il s’apprête à mourir. Il y a plusieurs niveaux de lecture très différents dans cette chanson, qui retranscrit avec justesse la complexité de la relation entre Don Quichotte et Sancho, qui mêle tendresse, soutien et rapport de maître et valet. Cette scène m’avait beaucoup marquée.

Pourquoi est-ce un passage marquant ?

Bryana Fritz & Thibault Lac : Cette mort est un moment ambigu, où il quitte le réel pour entrer dans un autre royaume, celui de la fiction. Comme Don Quichotte le dit dans la chanson de Ibert : « il suffit d’un livre pour que je vive », il exprime un paradoxe notamment à travers cette phrase qui conclut la chanson : « Fantôme dans la vie et réel dans la mort, tel est l’étrange sort du pauvre Don Quichotte ». Sa mort n’a pas d’importance puisqu’à travers sa mort, il va parvenir à devenir un personnage fictionnel. Ce moment de bascule nous intéressait, car en tant que performeur nous naviguons à l’intérieur de cet espace liminal entre réalité et fiction, de manière un peu inconsciente. Être sur scène, devant un public, implique cette d’oscillation entre le réel et le fictif. C’est une manière d’interroger le théâtre, la représentation, d’être témoins de ces composants d’une situation théâtrale.

Comment avez-vous mis en scène cette ambiguïté sur le plateau ?

Bryana Fritz & Thibault Lac : Il y a toujours une forme d’instabilité dans la pièce, qui se manifeste par le dispositif scénique mais aussi les stratégies mises en place : de glitch, de répétition, de reprises, de test. On ne laisse jamais une image ou une figure se figer. Nous sommes comme deux rôles totalement interchangeables. Cette malléabilité s’exprime dans tous les aspects de la pièce. Nous avons créé un spectre de fiction, auquel tous les éléments, costumes, musique, danse, décor deviennent des outils pour activer de nouvelles relations, des dynamiques qui permettent d’élargir le champ des possibles. 

Sur scène, vous incarnez donc tous les deux Don Quichotte et Sancho ?

Bryana Fritz & Thibault Lac : Nous voyons la relation entre Don Quichotte et Sancho, davantage comme des mécanismes de fiction, plutôt que des personnages à part entière, avec une identité propre. Nous pouvons être l’un et l’autre en alternance, tous les deux Don Quichotte ou Sancho, nous pouvons aussi être l’un ou l’autre par rapport au public ou même à l’architecture du théâtre. Nous les utilisons d’ailleurs comme des verbes, par exemple : « Tu vas Don Quichotter et tu vas me Sanchoter ». Don Quichotte est ce personnage qui flotte entre la fiction et la réalité, qui incarne très bien cette tension que l’on expérimente quand on performe, tandis que Sancho est un facilitateur qui permet que l’action advienne.

Don Quichotte de Cervantès est un entrelacs de registres, de récits, dans lequel sont imbriqués les genres du roman picaresque, de chevalerie, de ballades, de poèmes. Avez-vous voulu retranscrire cette multiplicité propre au texte ?

Bryana Fritz & Thibault Lac : Nous cherchions quelque chose de polyphonique autour du texte, à l’image du roman de Cervantès, mais aussi de la multiplicité du personnage de Don Quichotte. Nous avons travaillé sur plusieurs versions de Don Quichotte : celle de Cervantès, celle de Kathy Acker – qui est un texte chargé, politique et complexe, mais aussi sur la comédie musicale L’homme de la Mancha de Jacques Brel sorti en 1972, qui est une traduction d’une pièce de Broadway. Une des chansons de la version américaine de la comédie musicale de 1965, The Impossible Dream est d’ailleurs devenue à la mode dans le télécrochet de chant The Voice, pour sa difficulté technique. Nous allons l’utiliser aussi ! Cette pluralité textuelle que nous abordons sur un même plan permet aussi de décentrer la version de Cervantès et d’opérer une dé-hierarchisation des auteurs. Nous avons travaillé à la manière d’un collage autour de ces différents genres pour révéler différentes strates de ces différentes versions. Ensuite, la pièce n’arrête pas d’évoluer, c’est aussi une manière au sein de notre travail de jouer avec cette idée de version et d’en proposer à notre tour plusieurs au fil des représentations.

Si les genres et les registres se mêlent, la pièce semble faire appel à plusieurs temporalités, à la fois celle du Moyen-Âge, avec une esthétique des chevaliers, mais aussi à une atmosphère futuriste…

Bryana Fritz & Thibault Lac : Il y a ce rapport entre passé, présent et futur qui est lié aux textes sur lesquels nous travaillons et à la multiplicité des versions de Don Quichotte. Même si Cervantès a publié ce roman au début du XVIIe siècle, il est imprégné des questions du Moyen-Âge tout en donnant des clefs pour penser le futur. « Knight-night » amène Don Quichotte dans une esthétique plus contemporaine : il y a des références médiévales dans la pièce, mais aussi un désir pour la science-fiction. En général nous mettons l’accent sur les rapports entre réalité et fiction, digital et analogique enregistré et d’autres registres du genre. 

Au centre du roman de Cervantès, il y a aussi cette question centrale de la position auctoriale. L’auteur se dédouane de la paternité de Don Quichotte, en prétendant qu’il serait basé sur les écrits d’un certain Cid Hamet Benengeli, qui est inventé de toutes pièces. Comment ce questionnement sur la posture de l’auteur résonne-t-il en tant qu’interprète et chorégraphe ?

Thibault Lac : Être performeur est une posture complexe vis-à-vis de la notion d’auteur lorsqu’il est question de danse, de l’exploration du mouvement et du travail de qualités physiques. Pour ma part, être identifié comme auteur d’une pièce m’est égal, je ne me focalise pas sur des notions fixes de ce qu’est être auteur, chorégraphe et performeur.se. Dans la plupart des projets que j’ai mené, il y a un sens de la collaboration et de l’unité pour aller ensemble dans la même direction. Il faut aussi dire quand dans le milieu de la danse, il y a toujours cette attente que la.le danseur.euse devienne chorégraphe, comme si danser ne serait pas assez, ce qui minimise et ne reconnaît pas à sa juste valeur le travail du performeur. Dans le cinéma personne n’irait demander à une actrice, est-ce que tu as écrit ton rôle ? Parce que son travail d’interprétation se suffit à lui-même. Ceci souligne cette complexité. Les rôles de danseur et chorégraphe sont souvent liés, soulignent le recoupement, le chevauchement des notions d’interprétation et d’auctorialité.

Concept et performance Bryana Fritz, Thibault Lac. Consultant artistique Stephen Thompson. Lumières Alice Panziera. Son Tobias Koch. Régisseur général François Boulet. Stylisme costumes. Dael Anselme. Photo © Raphaël Chatelain.

Bryana Fritz et Thibault Lac présentent Knight-night le 12 mars au Festival Conversations / Cndc – Angers.


Partagez cette page


https://www.maculture.fr/entretiens/knight-night/