Marinette Dozeville, AMAZONES

Propos recueillis par . Publié le 06/01/2022



Depuis dix ans, la chorégraphe Marinette Dozeville investit des figures féminines mythiques et populaires à travers un prisme féministe. En 2018, elle signe Là, se délasse Lilith… Manifestation d’un corps libertaire, un solo où elle incarne avec ardeur ce personnage hébraïque subversif. Dans la continuité de ses recherches et explorations chorégraphiques féministes, sa nouvelle création AMAZONES s’inspire librement des Guérillères de Monique Wittig. La chorégraphe aborde dans cet entretien les enjeux de sa démarche artistique et revient sur le processus de création d’AMAZONES.

En 2018, tu montais la pièce Là, se délasse Lilith… Manifestation d’un corps libertaire, un solo où tu investissais cette figure féminine de la tradition hébraïque, première femme de l’humanité et égale d’Adam qui a été effacée par la chrétienté. Quels étaient les enjeux de cette création ?

Cela fait une dizaine d’années que je questionne la représentation des femmes à travers des mythes et des figures phares. C’est dans cette continuité que j’ai interrogé la figure de Lilith, un personnage qui m’a interpellée par la censure qu’il a subie. Il a été évincé des textes et de l’Histoire mythique, parce qu’il ne pouvait pas correspondre au modèle donné en exemple : la future mère de l’humanité. En écho à la violence de cette censure, et dans une démarche cathartique, j’ai voulu que Lilith commence par une scène de shibari, auto-attachée, auto-suspendue, la tête en bas. Car quoi de plus contraignant pour une danseuse que d’être privée de sa mobilité ? Pour cela j’ai frappé à la porte de la Place des cordes à Paris pour me former à la pratique du shibari, et appris comment je pouvais m’attacher et me détacher par moi-même. Être attachée dans cette position est douloureux (toujours bien plus qu’on ne le pense…), et mon enjeu Lilithien était de chercher comment jouer et prendre plaisir dans cette situation, posant ainsi l’aspect provocateur de Lilith dans le fait qu’elle peut jouir de tout, et en toute situation.

AMAZONES, ta dernière création pour sept danseuses, s’inscrit dans la continuité de cette pièce ? 

Oui, tout à fait ! Elle est le fruit d’une remarque par rapport à Lilith d’une amie féministe qui m’a confié avoir perçu Lilith comme un personnage très solitaire. Cette remarque m’a accompagnée pendant longtemps et m’a poussée à poursuivre la réflexion, mais en travaillant cette fois-ci à une dimension plus collective et communautaire. Aussi, je voulais passer entre Lilith et AMAZONES, de la provocation à la désinvolture. La solitude d’une Lilith et la violence qu’elle a subie en termes de censure implique une démarche très frontale. Alors que dans AMAZONES, le groupe apporte une sororité, un soutien et un empuissancement par les autres, qui permet ainsi de lâcher un peu en termes de volonté et d’agressivité. Pour ne pas perdre le cap d’une radicalité, mais avec ici, la possibilité d’une utopie.

AMAZONES s’inspire librement du livre Les Guérillères de Monique Wittig. Quelle est ta relation à ce texte ? 

C’est un livre qui me fascine et pour lequel j’ai un immense respect, notamment parce que, chose rarissime, s’il impacte comme un essai politique, ce n’est pour autant pas un essai, mais un poème épique. Cette particularité ouvre un tout autre espace de rencontre : les mots impactent de leur pleine signification, mais sont aussi chargés d’une puissance évocatrice, d’une sensorialité, d’une matérialité et d’une imagerie très riches. Si ma rencontre avec Les Guérillères a provoqué le plein d’images mentales très fortes, j’ai eu envie de traduire ces images en danse, car je pense que ce que la poésie et la prose permettent en termes de rencontre entre une langue et son lecteur, la danse le permet aussi. Je trouvais intéressant de se confronter à ce message politique par d’autres biais que seulement le mental, le cognitif, ce que permet la danse. Le langage du corps amène paradoxalement à une forme d’abstraction, qui lorsqu’elle touche, touche de manière très forte. Peut-être parce qu’elle va dialoguer avec des dimensions plus archaïques, plus souterraines… J’aime aussi le caractère parfois équivoque qui peut se dessiner dans le texte. Par exemple, en invitant à une forme de culte du sexe féminin, puis en invitant au contraire à désacraliser toute forme de culte, y compris celui du sexe féminin, ou en abordant la notion de combativité tantôt avec un langage parfaitement guerrier, tantôt par des invitations au jeu, à la lascivité, à la paresse, au rire. Détermination et douceur, harmonie et chaos perpétuels, haine et nonchalance. J’y vois une tension réelle pour sortir de toute forme de binarité, de manichéisme, et j’aime cette radicalité. 

Nas-tu pas eu peur d’« abîmer » cette œuvre en la chorégraphiant ? 

C’est la première fois que je travaille à partir d’un ouvrage. Ce qui m’a interrogée sur ce processus de création particulier et la marge de manœuvre qu’il impliquait en termes de liberté. S’il s’agit d’une œuvre chorégraphique librement inspirée du texte, je n’ai pour autant pas abordé mon rapport au texte seule dans mon coin. Pour ma part, je fais confiance à une forme de « vigie collective », thématique largement développée dans AMAZONES. C’est en ce sens, que Rachele Borghi est intervenue dans le processus de création, qui est maître de conférence en Géographie à la Sorbonne, qui travaille sur le corps comme territoire, et qui connaît très bien l’œuvre de Wittig. Et, je pense qu’il faut lire Les Guérillères avec l’éclairage de La Pensée Straight [recueil d’articles de Monique Wittig paru en 1992, ndlr], et non pas aborder ce libre de manière isolée. Si je n’ai pas souhaité imposer à toute l’équipe le devoir de lire l’ensemble de l’œuvre de Wittig, les ouvrages ont circulé, et ça s’est finalement fait assez naturellement. En plus des lectures individuelles, on a régulièrement pratiqué des temps de lectures et d’échanges collectifs, ou lorsque nous étions suffisamment nombreuses pour ça, l’une d’entre nous faisait la lecture, pendant que les autres expérimentaient une pratique physique. Lecture des Guérillères bien sûr, mais aussi du corps lesbien et du Brouillon du Dictionnaire des amantes. Par exemple, relire le Brouillon (co-écrit avec Sande Zeig), permet de ne pas oublier à quel point Wittig est aussi extrêmement drôle, joueuse et de ne pas la voir seulement comme une grande prêtresse sérieuse et radicale. Dans Les Guérillères aussi, il y a plein de pieds de nez ! Et si on revient à comment respecter une œuvre, cela passe aussi, je pense, par faire une autre œuvre, qui a sa pleine autonomie en termes de langue et d’objet esthétique.  

Tu as écrit cette pièce pour sept danseuses, était-ce important que ce casting soit 100% féminin ? 

C’était important pour moi en effet que l’ensemble du casting fasse écho à ce « Elles » des Guérillères, communauté conjuguée au féminin pluriel, dans ce qu’on appellerait une non-mixité choisie, y compris pour les postes peu représentés par des femmes. Je pense au poste de création lumière, qui a été porté par Louise Rustan et Agathe Geffroy, deux jeunes créatrices lumière qui ont été un bel exemple de sororité dans leur capacité à créer en binôme. Au plateau, j’ai convoqué sept danseuses, de 23 à 59 ans. Au-delà du propos, c’était aussi, très concrètement, l’occasion de donner du travail à des danseuses, « danseuses », corps de métier qui manque cruellement de travail… Si la danse est pratiquée essentiellement par des filles et des femmes, aussi bien dans le milieu amateur que professionnel, c’est un milieu qui, en réaction à cette réalité, encourage, stimule, et développe même une forme de « fascination » pour l’homme qui danse. Je voulais aussi créer une pièce qui ait une vraie puissance de groupe portée par des danseuses. On a pu être habitué, en tant que spectateurs, à voir de magnifiques pièces de groupe pour des hommes qui sont tous en puissance et en envolées. Ces chorégraphies nous ont largement fasciné et enchanté, mais ont aussi contribué à nous mettre dans la tête que ce n’est pas possible de faire l’équivalent avec des femmes.

Tu souhaitais mettre en scène une forme de puissance féminine à travers AMAZONES

Ce qui est sûr, c’est que l’une des premières choses que nous avons explorées, c’est que tout mouvement parte du pubis. On fait émerger une énergie pelvienne, du bassin, à travers des ondulations permanentes, des vagues, plus ou moins incorporées, intériorisées. Elles sont parfois quasi invisibles et par moments clairement visibles. Entre nous, on appelle ça la pussy dance. C’est une émanation d’une énergie sexuelle qui est motrice de mouvement, comme un feu que l’on attise tout le long de la pièce. Je n’associe pas ce mouvement à quelque chose de féminin, mais je transmets forcément à travers le prisme de mon corps de femme cis. Je dirais aussi que dans cette pièce le corps prend beaucoup d’espace. C’est un corps gourmand et vorace. C’est une traduction chorégraphique à l’opposé de cette culture intégrée de la fille qui n’ose pas prendre la parole, faire du bruit, courir et bousculer les autres.

Tu as travaillé avec la rappeuse sud-africaine Dope Saint-Jude et la comédienne Lucie Boscher pour AMAZONES. Quelle était limportance de ces deux collaborations ? 

Je voulais jouer du contraste entre la fraîcheur, légèreté, fausse candeur portée par la voix cristalline de Lucie Boscher, et la voix chaude, chargée, puissante de Dope Saint-Jude, qui portent respectivement pour l’une, les quelques extraits du texte présents en Français, et pour l’autre, ceux en Anglais. C’était un pari pas simple à mener, mais je trouve que ça marche, que cet ensemble s’équilibre bien avec les corps, que je considère comme des instruments de musique à part entière. Et, je voulais ainsi mettre en avant le caractère extrêmement mélodique de ce texte, car c’était très important pour moi de saluer Wittig la politique, mais aussi Wittig l’écrivaine !

Conception et chorégraphie Marinette Dozeville. Interprétation Léa Lourmière, Elise Ludinard, Florence Gengoul, Frida Ocampo, Delphine Mothes, Lucille Mansas, Dominique Le Marrec. Musique Dope St Jude. Voix Lucie Boscher, Dope St Jude. Conseillère artistique Julie Nioche. Dramaturge Rachele Borghi. Photo © Marie Maquaire.

Les 2 et 3 février au Carreau du Temple dans le cadre du festival Faits d’hiver
Le 7 avril à La Garance, Scène nationale, Cavaillon


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