Photo STAND UP Dominique Gilliot 16.05.15@Hervé Véronèse Centre Pompidou

Portraits d’été : Dominique Gilliot

Propos recueillis par François Maurisse

Publié le 25 juillet 2017

Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Dominique Gilliot.

Quel est ton tout premier souvenir de théâtre ?

Je me souviens d’un concert d’orgue Hammond à l’école maternelle, que j’avais trouvé étrangement spectaculaire. J’avais l’impression d’être la seule à rester fascinée aussi longtemps, comme suspendue à ce que je voyais et entendais. Le musicien avait l’air très concentré, peu concerné par le fait qu’il jouait pour un public d’enfants. Peut-être qu’il vivait ça comme une répétition payée, une sorte d’étape. Et pourtant, il y avait beaucoup de générosité dans sa façon de jouer, comme si nous étions un tremplin vers un public plus vaste qu’il avait en tête. Ce souvenir est si onirique, si vaporeux que je me demande parfois s’il a vraiment eu lieu. Il y avait quelque chose d’un peu surnaturel, ou de tellement hors contexte qu’il en est resté étrange. Et puis, à l’école primaire, j’ai joué une saynète dans laquelle j’interprétais un voleur… qui se faisait frapper. Oui, c’était un peu violent. Et ce que je garde surtout en mémoire, c’est la réaction très inattendue de la classe : un grand éclat de rire collectif, bref et très intense, pile au moment où mon personnage se faisait frapper. Ça m’a surprise, d’abord, et immédiatement après, j’ai ressenti une forme de satisfaction que je n’avais encore jamais connue.

Quels spectacles t’ont le plus marquée en tant que spectatrice ?

Le premier souvenir fort, c’est une pièce de groupe au centre Pompidou, au début des années 2000. C’était très hypnotique, avec beaucoup de danseurs sur scène, peut-être 100, 150 ? J’étais impressionnée. Il y avait des figures de marche, des déplacements très simples, mais orchestrés de façon à créer des vagues collectives, un effet de flux. On devinait qu’il y avait des leaders, des impulsions données, suivies par tout le groupe. C’était minimal et monumental à la fois. Ensuite, mon arrivée aux Beaux-Arts de Cergy-Pontoise a été un tournant. J’y ai découvert le travail de Grand Magasin, de Philippe Quesne, et en parallèle, à Lille, où j’avais fait mes études, Antoine Defoort et Halory Goerger commençaient à présenter leurs premiers projets. Quand j’ai vu « &&&&& & &&& », j’ai eu un vrai sentiment de connivence, comme si j’aurais pu faire ce spectacle moi-même, si j’avais eu le courage de me coltiner tout le volet technique. C’était drôle, brillant, une mécanique poétique très bien huilée. Plus récemment, j’ai vu « De Marfim e Carne » de Marlène Monteiro Freitas, et le mot n’est pas trop fort : j’ai été éblouie. Une esthétique de travers, beaucoup d’électricité, un élan vital presque palpable, qui finit par vous électriser. J’y suis allée dans un état de fatigue extrême, morte, comme on dit, et je suis sortie pleine de vie et de désir. C’était inattendu, et très fort.

Quel est ton souvenir le plus fort en tant qu’interprète ?

Peut-être ce fameux voleur qui se fait frapper, en fait. Je n’y avais pas repensé depuis longtemps… Merci pour la piqûre de rappel ! Sinon, j’ai une expérience plutôt restreinte en tant qu’interprète, donc je peux aller droit au but. J’ai joué dans « Corps Diplomatique » d’Halory Goerger. Au départ, j’étais rassurée parce qu’Halory nous avait invités en nous proposant des registres qu’il savait que nous pouvions tenir. Mais au fil de la création, il a laissé entendre qu’il voulait qu’on interprète des étapes de la vie, de la pré-adolescence à l’immédiate post-adolescence. Et moi, j’étais l’ado révolté. Gros doutes. Je ne savais pas si j’allais réussir à l’incarner. Mais Halory avait une confiance désarmante, et finalement… j’ai adoré jouer ça. Aujourd’hui, c’est un plaisir total, une jubilation.

Quelle rencontre artistique a été la plus importante pour toi ?

Il y en a beaucoup. Je ne pourrais pas en isoler une seule, ça effacerait la logique de constellation qui compose mon parcours. Mais s’il faut citer quelques noms… Oscarine Bosquet, ma prof aux Beaux-Arts de Tourcoing. Elle m’a transmis l’idée que se construire sur des doutes pouvait être salutaire, et que poser des questions était parfois plus fertile que de chercher coûte que coûte à répondre. Ensuite, Valérie Mréjen, que j’ai rencontrée à peu près à la même époque, pendant qu’elle travaillait au Fresnoy. J’admire sa manière d’analyser les relations humaines sans en avoir l’air. Elle a un humour très présent, mais jamais tape-à-l’œil. Un humour modeste. Comme elle. Benoît Forgeard, aussi : humour encore, mais dans une veine de décalage constant, de douce folie, presque une blague continue. Grande classe. Et moustache. Louise Hervé et Chloé Maillet, rencontrées aux Beaux-Arts de Cergy. J’ai collaboré avec elles sur plusieurs projets. Leur univers est très poétique, érudit et drôle. Loïc Touzé, que j’ai rencontré lors d’un workshop aux Laboratoires d’Aubervilliers. Certaines de ses phrases me reviennent encore aujourd’hui. Il est très attentif, vraiment à l’écoute de l’autre. Maéva Cunci, avec qui j’ai fait deux spectacles. Elle m’a permis de mieux comprendre ce que pouvait être une collaboration vivante et exigeante. Et bien sûr, Halory Goerger, pour qui je suis interprète aujourd’hui. Je commence aussi à travailler avec Antoine Pesle, un musicien-performer. Et je sens que ça va être important.

Quels sont, selon toi, les enjeux de la danse ou du théâtre aujourd’hui ?

Je ne suis pas la mieux placée pour en parler, mais j’ai l’impression qu’on est dans un moment d’équilibre fragile. Après avoir exploré des territoires où la virtuosité n’était plus une nécessité, on revient parfois à des formes plus apolliniennes. Et peut-être que l’un peut révéler l’autre. C’est ce que César Vayssié réussit dans ses duos avec des danseurs très techniques : il croise les esthétiques, sans les opposer.

Et à tes yeux, quel rôle devrait avoir un artiste dans la société aujourd’hui ?

J’ai toujours du mal avec ce type de question. Je pourrais éluder en disant qu’être artiste, c’est déjà un rôle. Et que ça suffit. Si on commence à vouloir attribuer une utilité extrinsèque à l’art, ça revient à dire qu’il ne se suffit pas en soi. Ce qui, pour moi, est discutable. Bien sûr, il y a des effets collatéraux. Comme pour un médecin, il se trouve qu’on peut parfois sauver des vies. Alors disons qu’un artiste, c’est un révélateur. Il peut aider à comprendre comment les choses fonctionnent, ce qui permet parfois de les démonter pour mieux les reconstruire. Il peut aussi, à l’inverse, ouvrir des imaginaires qui nous sortent du réel, des sortes d’expériences de conscience altérée, des drogues bénéfiques. Ce qui me gêne, c’est quand le volontarisme de « servir à quelque chose » devient le moteur. Ça peut rendre les projets caricaturaux, ou démagos. Si l’art a un effet sur le monde, tant mieux. Et si c’était le but dès le départ, encore mieux. Mais si ça devient une injonction, on finit par refuser les choses moins visibles, plus modestes. C’est comme si un médecin, parce qu’il veut sauver des vies, refusait de soigner une mycose. (Oui, je sais, j’aurais pu trouver une image plus glorieuse pour finir.)

Photo Hervé Véronèse / Centre Pompidou