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Portraits d’été : Clara Le Picard « Agir comme un détonateur »

Propos recueillis par François Maurisse

Publié le 10 août 2018

Pour certains, l’été est synonyme de repos, pour d’autres, il bat au rythme des festivals. Quoi qu’il en soit, cette période constitue souvent un moment privilégié pour prendre du recul, faire le point sur la saison écoulée et préparer celle qui s’annonce. Nous avons choisi de mettre à profit cette respiration estivale pour aller à la rencontre des artistes qui font vibrer le spectacle vivant. Artistes confirmés ou talents émergents, ils et elles ont accepté de se raconter à travers une série de portraits en questions-réponses. Cette semaine, rencontre avec Clara Le Picard. 

Quels sont tes premiers souvenirs de spectacle ?

Mon tout premier souvenir remonte à un cours de danse classique, lorsque j’étais enfant. Il fallait y interpréter un poussin, ce que je trouvais profondément ridicule. Je n’étais pas un poussin, je ne voulais pas faire semblant de l’être. Le deuxième souvenir, c’est celui d’avoir incarné la mer avec un grand voile que chaque élève du cours soulevait et abaissait, dans une sorte de chorégraphie collective aux allures de rituel. Le troisième, plus marquant encore, c’est la découverte des « Peines de cœur d’une chatte anglaise » d’Alfredo Arias, que j’ai eu la chance de voir plusieurs fois. Mais le souvenir véritablement fondateur, c’est « La Tempête » de Robert Lepage à Beaubourg, un choc esthétique et émotionnel qui a laissé une empreinte durable.

Qu’est-ce qui a déclenché ton envie de devenir metteure en scène ?

Ce sont les émotions ressenties face aux œuvres qui ont été le déclic. La sensation intense d’être vivante, entraînée dans une aventure sans limites ni frontières. J’ai eu envie de rejoindre l’élan des artistes, leur façon d’habiter le monde autrement, hors du temps, hors des conventions sociales et du hasard des origines. Dans la rencontre avec l’œuvre, on sort de l’ici et maintenant, pour entrer dans un espace-temps sans limite, où les imaginaires peuvent se parler et se transformer. La création s’est imposée comme une manière de filtrer le monde, de m’en protéger, tout en me donnant les moyens de le réinventer. C’est une recomposition intime, presque organique, d’une famille fictive qui traverse les siècles et les continents, à laquelle je peux me relier, qui m’ancre et me dépasse. En créant, je deviens un lieu où des œuvres dialoguent entre elles, où je disparais au profit d’échos, d’énigmes. Je m’affranchis d’une vie qui ne m’appartient pas tout à fait. L’accès à cette liberté m’a bouleversée, et j’ai ressenti le besoin profond de la transmettre à mon tour.

En tant que metteure en scène, quel théâtre veux-tu défendre ?

Je veux défendre un théâtre qui donne les clés pour mieux comprendre le monde, qui accueille chaque spectateur avec bienveillance et le rend plus fort face à l’existence. J’aime qu’on m’emporte, qu’on m’éclaire, qu’on m’offre des outils pour aller plus loin. Ce qui me touche profondément, c’est le passage de l’explication à l’interprétation, de la transmission à l’incarnation. C’est ce que je cherche à faire vivre dans mes spectacles, ou dans ceux auxquels je collabore comme dramaturge. J’aime lever le voile sur les coulisses de la création, révéler les secrets de fabrication, les sources d’inspiration. Quand, en tant qu’auteure, je fais appel à des experts, je réécris cette matière, je l’intègre au spectacle pour qu’elle devienne une rampe d’accès, une passerelle vers l’imaginaire. En partageant le savoir, on établit un pacte de compréhension avec le spectateur, ce qui me donne la liberté de l’emmener ailleurs, sans l’avoir prévenu, vers une métamorphose possible du monde.

En tant que spectatrice, qu’attends-tu du spectacle vivant ?

Le spectacle vivant est pour moi une forme de libération. Une part de moi s’échappe avec les interprètes, se détache de sa condition physique. J’attends aussi du spectacle qu’il me dépasse, qu’il me surprenne, qu’il provoque une expérience rare et réelle. Voir un corps ou un esprit aller au bout de ses limites me bouleverse. C’est un territoire d’exploration du possible, sans trucage, ici et maintenant. Comme une forme de transe. Ce dépassement s’installe dans la durée, imperceptiblement. Et soudain, je ne suis plus tout à fait dans mon siège. Je découvre ce dont l’humain est capable, dans sa vérité la plus nue. En tant que spectatrice, j’ai besoin de croire que l’art peut transformer le monde, qu’il nous relie à quelque chose de plus vaste.

À tes yeux, quels sont les enjeux du théâtre aujourd’hui ?

Je ne crois pas que les enjeux du théâtre aujourd’hui soient fondamentalement différents de ceux du 20e siècle. Il doit rester le miroir critique de son époque, un révélateur, un déclencheur. Cela dit, nous vivons une période marquée par la fragmentation sociale et l’isolement technologique. Le théâtre, comme tout spectacle vivant, recrée une expérience commune. Il impose une co-présence précieuse, une expérience physique qui redonne du pouvoir. Lorsque la représentation s’ouvre vers l’imprévisible, une alchimie surgit, une métamorphose du réel. L’activation des neurones miroirs chez le spectateur bouleverse ses schémas, ses attentes. Le théâtre permet des échappées, libère de ce que l’on croit être condamné à répéter. Il agit sur le réel, rassemble, et rend possible une réappropriation citoyenne du monde.

Quel rôle l’artiste doit-il tenir dans la société, selon toi ?

L’artiste est un contrepoids, un contre-regard. Il n’est ni là pour informer, ni pour subir la fatalité. L’actualité résonne dans son œuvre, mais elle y est déplacée, détournée, transformée par la poésie. L’artiste devient un révélateur de sa société. Sa création part du contexte mais s’en affranchit, ouvrant une réflexion plus large. Le temps long de l’élaboration artistique permet de prendre du recul, de faire surgir un autre récit. Je tends aujourd’hui vers des œuvres qui ne dénoncent pas uniquement, mais qui proposent, qui rêvent. Ce sont des lignes d’échappée, des réponses possibles au chaos ambiant. Un autre monde peut surgir de là.

Comment imagines-tu la place du théâtre dans l’avenir ?

Quelles que soient les révolutions technologiques ou esthétiques à venir, la structure émotionnelle et cognitive de l’être humain assurera toujours au théâtre une place essentielle. Les neurones miroirs, activés par la présence de l’autre, confèrent à la scène un pouvoir cathartique, libérateur. Même dans un avenir incertain, le théâtre demeurera un lieu de rencontre, de résistance, de réinvention. Et cela vaut pour tout le spectacle vivant. Par sa nature éphémère, par sa disparition immédiate, il constitue une poche de liberté. Il suffit que deux humains soient en présence pour que cette résistance se réactive. On s’échappe par le geste, par le plateau, qu’il soit improvisé sur un trottoir ou dans un théâtre. Le spectacle, qu’il soit écrit ou improvisé, crée une brèche dans l’inéluctable. L’imagination, elle, restera toujours le refuge du cerveau humain pour affronter la réalité.

Photo Claire Astier