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2024.08 Laura Kirshenbaum, The Calling

Par Wilson Le Personnic

Publié le 13 août 2024

Entretien avec Laura Kirshenbaum
Propos recueillis par Wilson Le Personnic
Août 2024

Laura, ta recherche semble avoir évolué ces dernières années. Comment décrirais-tu ton travail aujourd’hui ? Peux-tu partager les grandes réflexions qui animent ta démarche artistique ?

Ces dernières années, la notion « d’écoute » a pris de plus en plus de place dans ma recherche, bouleversant par la même mon rapport avec la nature. En prenant conscience de comment j’écoute, qui j’écoute et comment je réagis à ce que j’entends, de nouvelles relations, alliances et transformations se créent indéniablement. C’est reconnaître que ce que j’écoute – qu’il s’agisse d’une forêt, d’un oiseau ou d’un paysage urbain – est vivant et en résonance avec moi. Cette approche a non seulement remodelé mes expressions artistiques, mais aussi ma compréhension de ma propre place au sein d’un écosystème beaucoup plus vaste. Depuis que j’ai commencé à créer mes propres projets, j’ai toujours été attirée par la nature et ses représentations sociétales, culturelles et artistiques. Cependant, ces dernières années, après avoir travaillé davantage à l’extérieur, j’ai senti que je n’étais plus réellement intéressée par la représentation de la nature, mais que je m’engageais à trouver des moyens d’en faire partie. Pour ce faire, j’ai dû prendre le temps d’écouter, d’observer et de passer du temps dans un endroit sans vraiment savoir ni prévoir à l’avance comment les choses – sur le plan chorégraphique et artistique – allaient se passer. Je crois que travailler à l’extérieur a profondément changé ma façon de travailler, mais surtout ma façon d’écouter. Le cœur de mon approche artistique s’est déplacé de la forme (l’apparence des choses) vers les textures et le sensoriel (la sensation des choses).

The Calling découle de ton précédent projet In the garden. Peux-tu retracer la genèse et l’histoire de cette nouvelle création ?

Pour mon précédent projet In the garden, nous avons travaillé dans des jardins botaniques et des potagers. Durant ces résidences, nous avons été marqués par le chant des oiseaux dans ces jardins urbains. Ces espaces leur servaient de sanctuaires et leurs chants se mêlent aux bruits de la ville pour créer des paysages sonores uniques. C’est donc naturellement que nous avons eu envie de reproduire leurs chants. Cette pratique a transformé nos corps et nos voix de manière inattendue. C’est à ce moment que j’ai eu l’idée de poursuivre cette recherche en me focalisant uniquement sur les chants des oiseaux et leurs vocalisations. J’avais envie d’explorer leur musicalité, leurs rythmes et leurs nuances. Cela m’a amené à considérer la voix comme un matériau sculptural, capable de façonner l’espace, le corps et la performance. 

Peux-tu partager les principales réflexions qui animent cette nouvelle création ?

Avec cette recherche, j’avais l’ambition de changer de perspective, d’apprendre des expériences non humaines et de les incarner. Si nous ne pouvons pas littéralement nous transformer en oiseaux, les pratiques artistiques peuvent nous aider à adopter d’autres façons de percevoir notre environnement et d’interagir avec lui. Cette approche s’inscrit dans une démarche plus large d’apprentissage à partir de systèmes vivants plus qu’humains – reconnaissant que la connaissance ne réside pas uniquement dans les constructions humaines, mais dans le fonctionnement complexe des écosystèmes vivants, qu’il s’agisse de forêts, d’océans ou d’espaces verts au sein de nos villes. Avec ce projet, j’avais envie de proposer des espaces de contemplation et de suspension qui viennent questionner nos perceptions conventionnelles et nos expériences sensorielles. Il s’agit d’un espace où le temps semble s’étirer et se dilater, où les perspectives changent et où les sensations s’intensifient.

Tu as travaillé à partir des chants d’oiseaux que tu as collectés durant tes résidences, notamment à Nyon. Peux-tu donner un aperçu du travail et du processus de recherche sonore ? 

Une des manières pour se familiariser avec une population aviaire est de travailler avec un ornithologue local. Ça a été le cas à Nyon, où j’ai rencontré un ornithologue amateur qui m’a offert d’avoir un aperçu de la faune aviaire locale. Nous avons déambulé dans la ville en cherchant des endroits pour écouter et observer différentes espèces d’oiseaux, notamment près du lac. Une autre manière de se familiariser avec les oiseaux est de tout simplement passer du temps dans leur milieu naturel et de se mettre à leur écoute, d’apprendre et reconnaître leurs cris…. Dans les deux cas, la dimension écologique est présente car l’origine de travail est enracinée à l’écosystème situé. Chaque résidence de travail commence donc par une déambulation en extérieur puis se finalise avec un inventaire, une liste de divers échantillons sonores et des classifications biologique. J’aime bien nous voir comme des cueilleuses : durant nos promenades, nous cueillons des chants, des cris, des ambiances… Ensuite, à partir de ces expériences et matériaux, nous construisons un terrain en commun, une langue que nous partageons et à partir de laquelle le travail chorégraphique et compositionnel commence.

Comment as-tu abordé « chorégraphiquement » ces matériaux ?

Le processus chorégraphique de The Calling a pas mal bouleversé mes propres habitudes de travail car j’ai déplacé ma pratique du corps, mon médium habituel, vers la voix. Je me suis donc confronté à de nouvelles pratiques vocales mais aussi physiques, et bien sûr, j’ai cherché à associer les deux. Notre corps est au service de la voix et s’adapte pour créer et soutenir le son. Le travail physique s’est donc focalisé principalement sur chercher des positions corporelles qui permettent de rendre visible des sonorités spécifiques. Parfois, nous avons essayé de prendre en compte comment certains oiseaux bougeaient, et dans les autres cas, j’ai imaginé des situations qui permettent de créer des moments contemplatifs qui proposent aux spectateur·ices d’entrer dans des états sensoriels particuliers. De plus, avec cette recherche, j’ai souhaité approfondir les rapports de proximité avec les spectateur·ices que j’avais déjà initié avec In the garden. J’ai imaginé The Calling comme un environnement immersif : nous formons un écosystème dans et avec le public.

L’histoire de la danse a souvent fait référence aux oiseaux et la figure de l’oiseau a souvent inspiré les chorégraphes. Comment analyses-tu cet intérêt pour cette figure en particulier ? 

Je crois que nous avons déjà toutes et tous eu envie une fois d’être un oiseau. Ils produisent une forme d’imagination poétique lorsque nous les observons et les écoutons. Ils symbolisent tant de choses dans la culture humaine, comme la liberté, l’espoir, la paix, la sagesse, la mort, le deuil, etc. Et sont porteurs de tant d’histoires et de mythologies différentes, et donc de sens pour tant de cultures à travers le monde. En évoquant leurs figures sur scène ou en dehors du théâtre, nous plaidons pour leur existence, nous mettons en lumière les thèmes brûlants de notre époque, tels que la crise climatique, l’extinction des espèces et la perte du lien avec le monde naturel. 

The Calling est présenté les 14 et 15 août au far° festival et fabrique des arts vivants Nyon