Les Serrenhos du Caldeirão, Vera Mantero

Propos recueillis par . Publié le 16/03/2018



Dans le cadre d’un focus sur la création chorégraphique portugaise organisé par le festival DañsFabrik, la chorégraphe Vera Mantero présente sa pièce Les Serrenhos du Caldeirão ce weekend à Brest. Fiction documentaire qui engage plusieurs médiums, la performance prend l’allure d’une conférence hybride qui mêle parole, danse, musique et archives vidéos. En écho à cette programmation brestoise, Vera Mantero a accepté de répondre à nos questions.

Les Serrenhos du Caldeirão est né d’une commande autour de la désertification et de la déshumanisation de la Serra do Caldeirao dans l’Algarve au Portugal. Comment est né ce projet ?

Il s’agit d’une commande de José Laginha, qui est un programmateur, avec qui je travaille depuis déjà longtemps. Il dirige l’association Devir-Capa à Faro dans l’Agarve, qui se situe dans le sud du Portugal, qui est une région depuis très longtemps ravagée par le tourisme. José est quelqu’un de très engagé socialement et politiquement, ce problème l’a donc motivé a créer deux événements pour réfléchir à ce problème dans le cadre de son festival Rencontres du DeVir. Il a eu l’idée d’inviter plusieurs artistes à venir créer des pièces à propos de la Serra do Caldeirao, qui est une région montagneuse aujourd’hui en danger. Nous sommes donc venus sur place faire un premier travail de terrain, pendant lequel j’ai filmé et collecté des images. C’est un endroit désertique, personne ne vient jamais dans ces montagnes, les touristes préfèrent aller à la plage…

Comment vous êtes-vous emparé de ce sujet ?

Je trouvais intéressant de montrer quelque chose qui n’est jamais vraiment vu par les gens qui sont sur place. En amont du projet, nous avons visités beaucoup de villages abandonnés de la région car José souhaitait qu’on prenne conscience physiquement de cet abandon. Je crois que j’ai été très marquée par ce silence et ce vide. Là bas, j’ai essayé de recueillir de nombreux matériaux, de rencontrer des gens… Puis en rentrant à Lisbonne, des questions ont fini par émerger de cette absence : qui étaient ces gens la ? Où sont-ils partis ? Pourquoi sont-ils partis ?

Quel a été votre processus de travail, dans un second temps ?

J’ai fait de nombreuses recherches sur internet, j’ai croisé des archives, puis j’ai fini par découvrir que les habitants de cette région faisaient chaque année – le 29 aout – une sorte de rituel collectif de fin d’été : ils descendaient jusqu’à la mer, restaient une journée et une nuit sur la plage, avant de remonter vers les montagnes en chantant. J’étais fascinée par cette histoire, j’ai donc fait des recherches dans les archives de l’ethnomusicologue Michel Giacometti mais je n’ai malheureusement trouvé que très peu de choses sur cette région. Cependant, j’y ai trouvé d’autres histoires similaires, sur des gens qui fuyaient leurs terres. J’ai alors commencé à créer des liens fictionels entre les matériaux précédemment récoltés, afin d’inventer mes propres Serrenhos…

Dans la pièce, il y a en effet une certaine opacité sur l’origine des documents que vous utilisez… Quels sont les enjeux de brouiller fiction et réalité ?

J’appelle ça des exercices d’anthropologie fictionnelle… Dans les premières versions de la pièce, je ne donnais pas de détails sur l’origine des matériaux que je présentais sur scène et je me suis rendue compte que le public croyais absolument tout se que je disais (rire). Après plusieurs représentations, j’ai finalement fait le choix de rajouter quelques pistes afin de laisser planer un doute sur les informations que je mets en scène. Pour des raisons de justesse scientifiques et anthropologique, j’ai senti qu’il fallait faire comprendre que tout n’était pas entièrement juste. Je joue avec la réalité et la fiction… J’aime l’idée de créer une certaine ambiguité dans mes propositions pour que les spectateurs puissent remettre en question la véracité de mes propos.

Quels enjeux chorégraphiques sont mis à l’oeuvre dans Les Serrenhos du Caldeirão ?

Disons qu’il s’agit d’enjeux de compositions scénique plutôt que strictement chorégraphiques. Je partage la scène avec une souche d’arbre que je porte et que je manipule comme un partenaire de danse… On peut dire que c’est précisément à ce moment là que le corps rentre en jeu dans la pièce… Je deviens alors une sorte de « femme arbre ». Cette idée de « personne arbre » est très présente dans cette création, notamment à travers les textes d’Eduardo Viveiros de Castro et Antonin Artaud auxquels je fais référence pendant le spectacle… Pour ce qui est du « chorégraphique », il apparait au final qu’à la toute fin, après les applaudissements… Pour une seconde fin ! Et je trouve ça plutôt drôle que la danse n’arrive qu’après les applaudissements… (rire).

Conception et interprétation Vera Mantero. Lumières et montage vidéo Hugo Coelho. Photo © Luis Da Cruz. 


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