Damnoosh, Sina Saberi

Propos recueillis par . Publié le 23/05/2019



Dans les récits persans, le héros doit passer par sept travaux pour atteindre la lumière. Puisant à la fois dans ses racines familiale et dans l’histoire ancestrale de la culture perse, le chorégraphe iranien Sina Saberi nous invite à prendre part à l’élaboration d’un thé à base de fleurs et d’épices infusées issues de sept régions d’Iran. Rituel intime et généreux, Damnoosh esquisse le portrait en creux d’un artiste en quête de sa propre identité. Entretien.

Votre précédente pièce Prelude to Persian Mysteries explorait déjà votre héritage iranien à travers la danse et la musique. Votre nouvelle création, Damnoosh, perpétue également des gestes ancestraux. Quelle serait la continuité entre ces deux projets? 

Prelude était la première étape d’un projet plus important intitulé Persian Mysteries que j’avais imaginé en 2014. À l’époque, je savais que cette recherche prendrait des années à se développer et à se réaliser. Le sujet était trop vaste, mon esprit trop confus et moi, très agité. Vivant depuis toujours à Téhéran, cette culture perse revenait sans cesse. J’avais besoin de la comprendre, à partir d’histoires, de vieux poèmes et de livres d’histoire. Je pensais pouvoir contourner cette image familière, énigmatique et pesante pour la comprendre, la recréer, l’incarner et un jour peut être trouver un moyen de la traverser. Ce fossé culturel générationnel est devenu un point de départ. Que signifiait l’interdiction de la danse en Iran ? Sur le plan physique, à quoi ressemblerait ce fossé ? De ces questions est née l’envie de ce solo. Mais après quelques représentations à l’étranger je me suis vite rendu compte du potentiel piège dans lequel je pouvais tomber, en transformant ces problématiques en de belles histoires exotiques que je pouvais colporter de ville en ville sous la forme d’un solo de 10 minutes, facile à intégrer dans n’importe quel festival de danse à l’étranger. Prelude était pour moi un rituel de lumière qui allait m’aider à traverser le passé et à trouver un moyen d’entrer dans le présent, mais je n’en étais pas très satisfait. J’ai alors décidé d’expérimenter un nouveau processus pour raconter cette histoire. C’est là que Damnoosh prend le relais. 

Damnoosh est une infusion à base de plusieurs plantes et épices. Pourquoi avoir choisi cette boisson comme point de départ du travail ? 

Mes grands-parents étaient originaires du désert central iranien. Je me souviens des armoires de cuisines remplies de nombreuses herbes et comment chacune de ces plantes avaient des propriétés médicales spécifiques. Pendant mon adolescence, cette médecine alternative m’a énormément aidée. Ses dernières années j’ai découvert de nouvelles plantes et fleurs en plus de celles qui se trouvaient déjà chez nous. Alors quoi de mieux que de préparer et d’offrir un damnoosh ? Je peux à la fois raconter mon histoire et offrir un moment de présence collective. En nous appuyant sur le pouvoir de guérison de la nature, nous prenons un moment pour être ici, en tant que communauté, avant de boire ensemble le fruit de cette rencontre. 

Ce sentiment de communauté est en effet très présent, notamment grâce à cette proximité physique autour de la préparation de l’infusion. 

Je prépare toujours cette infusion pour mes amis lorsqu’ils me rendent visite, ou pour quiconque invités. Pour certains, il s’agit simplement d’une boisson chaude, parfois même sans saveur. Pour moi, ce n’est pas une simple tasse de thé, c’est une boisson préparée avec soin, précision et patience, qui est ensuite consommée, qui a va ensuite agir sur le corps. Ici, j’apporte mes herbes et ma théière dans un espace extérieur à son contexte d’origine, à un groupe de personnes que je ne connais pas. Je suis aussi en quelque sorte « le persan » qui est là pour faire une petite danse traditionnelle… Qu’est-ce que j’ai à offrir si ce n’est mon infusion et ma compassion ? Je propose un moment de convivialité et de « présence ». C’est pourquoi cette proximité est à mes yeux importante. Avoir des gens proches les uns des autres est la façon la plus naturelle de le vivre. 

Cette intimité est accentuée par le mode de discours oral que vous adoptez…

Parmi les arts de la scène iraniens, il existe une forme spécifique de narration appelée Naqqāli . Lorsque j’étais enfant, j’étais fasciné par cet art et particulièrement par sa mise en scène. Il s’agit habituellement d’un vieil homme barbu aux cheveux blancs, avec des vêtements et des accessoires spécifiques, racontant de vieilles histoires à un petit auditoire rassemblé autour du thé pour l’écouter. J’ai fait le choix de m’inspirer de l’art de Naqqāli et de l’adapter à mon propre processus. La musique et les danses ont ensuite trouvé leurs places dans l’écriture de la pièce. Sur le même principe que le damnoosh, ces diverses influences se mélangent et infusent. 

Quelle est la part autobiographique dans Damnoosh

L’autobiographique reste un sujet délicate en danse. Il est souvent préconiser de l’éviter. Mais, selon moi, dans chaque oeuvre d’art, l’artiste parle de lui-même. Dans le cas de Damnoosh, même si je parle principalement de la relation qui m’unit avec ma grand-mère, je considère que ce n’est pas autobiographique. Ma grand-mère est devenue une simple représentation de grand-mère, une image. Je dis qu’elle a perdu sa danse, qu’elle ne dansait plus. Mais en réalité, si elle n’avait pas dansé, ma mère, puis moi n’aurions pu être danseurs. C’est une manière symbolique de raconter l’histoire de la danse en Iran au cours des 100 dernières années, à travers ma propre expérience de vie. 

Comment les notions de patrimoine, de tradition traversent-elles votre pratique, vos recherches? 

Je pense que c’est plutôt une question d’identité. Je ne peux pas m’en dissocier. Lorsqu’on me demande ma nationalité, je dis : ” Je ne suis pas iranien, je suis Persan.” Si j’étais né en Allemagne, choisirais-je d’étudier les notions de patrimoine et de tradition ? Je ne sais pas. D’après moi, il semble y avoir une rupture assez profonde dans notre identité perse avec l’émergence de la «modernité» que les Qajars ont apportée de l’Occident. Quelque chose a changer. Ce que nous connaissions a perdu de son éclat et nous avons commencé à incarner une autre civilisation. Il est nécessaire que j’en tienne compte. Pourquoi l’Occident est-il si exotique pour nous ? Pourquoi nous rendons-nous exotiques ? Est-ce un non-sens binaire ? L’idée de tradition m’aide à mettre en perspective ces questions. 

En décembre 2017, vous avez fondé Kahkeshān; une organisation dédiée à la recherche et à la création en danse. Pourquoi avoir créé cette association ? 

Dès le début de mon expérience dans la danse, je me suis rendu compte des nombreuses lacunes du milieu, du manque de technique à l’absence d’espaces et d’opportunités. Ce sentiment d’auto-victimisation a persisté et a fini par devenir un obstacle. Cette attitude plaintive ne permettait pas de nous concentrer sur nos qualités et nos capacités. Mais j’ai toujours eu la conviction que c’était faux. Et aujourd’hui, grâce à de grands artistes de danse issus du même contexte que moi, je sais que je fais un travail pertinent où qu’il soit présenté. Cependant, la situation de la danse en Iran reste toujours assez floue et trouver du soutien pour des projets n’est pas simple. Je vois Kahkeshān comme une attitude. Nous sommes là et on se soutient mutuellement par notre passion et l’urgence que nous partageons. 

Face à l’urgence et au contexte de création au Moyen-Orient, retrouve-t-on une danse plus documentaire ou plus politique ? 

En tant qu’européen, ne considérez-vous pas la danse comme politique ? Essayons de trouver des choses qui ne sont pas considérées comme politiques aujourd’hui. Essayons pendant un jour de ne pas être ni iranien ni européen. La politique pourrait être l’un des caractères de la pratique chorégraphique, mais la danse inclut néanmoins plus de choses. La politique, dans une réalité capitaliste, appartient au pouvoir oppressif. Ce n’est pas le cas de la danse. Selon moi, il existe une danse spécifique dans le contexte oriental tel que nous pouvons le voir clairement dans son histoire. Les corps du Moyen-Orient – faute d’un meilleur mot – n’ont-ils fait l’objet d’événements très spécifiques au cours des dernières décennies ? La guerre n’est-elle pas politique ? Le documentaire n’est-il pas censé être réel ? La guerre en cours dans notre région n’est-elle pas très réelle ? Personnellement, je crois en la spécificité de notre contexte et je crois qu’il existe aussi une danse spécifique. Je n’ai toujours pas pu l’incarner mais je continue de la chercher dans mon corps et dans ceux des autres autour de moi. 

Vu à la Dynamo, dans le cadre des Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis. Conception Sina Saberi. Musique Mohammadreza Shajarian, Mohammad Alizadeh mixé par Farbod Maeen. Costumes Lida Noba. Lumières Ali Kouzehgar. Photo Antonio Ficai.


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